SIRAH

Biographie du Messager d'Allah

Le troisième médiateur

 

Après l’échec de la tentative de ‘Ourwah, le deuxième médiateur, Qouraysh choisit une troisième personne : Mikraz Ibn Hafs qui était connu pour son caractère perfide et astucieux. D’ailleurs, en le voyant le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) dit aux présents : « Voici venir un perfide. » Toutefois, il accepta de l’accueillir.

 

Il voulut convaincre les Musulmans de l’inutilité de leur attente mais eut de la part du Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) la même réponse à savoir ses intentions pacifiques et sa disposition à faire face à toute personne voulant lui interdire d’accomplir son pèlerinage.

Sur ce, Mikraz retourna chez les Qouraysh et les mit au courant de la position inchangée du Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam).

 

Le quatrième médiateur

 

Cette fois, Qouraysh s’adressa à Houlays Ibn Zabban, le chef des Ahabish en personne et lui laissa le soin de régler l’affaire auprès du Messager.

Contrairement à Mikraz et en plus d’être un homme qui aimait ceux qui exaltait le Sanctuaire de La Mecque c’était un personnage sage et doué d’une grande perspicacité et les membres de sa tribu lui obéissaient.      

En le choisissant, Qouraysh espéra tirer profit du respect que les Arabes réservaient à sa personne, même auprès du Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) cependant, les choses se déroulèrent autrement.

 

Lorsqu’il arriva dans le camp des croyants, il vit ceux-ci en état de sacralisation et en le voyant venir, le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) dit à ses Compagnons : « Celui-là fait partie d’un peuple aimant la dévotion cultuelle et l’Exaltation d’Allah. Laissez passer les bêtes de sacrifice devant lui afin qu’il puisse les voir. » En voyant les offrandes avec leurs guirlandes, Houlays remarqua que celles-ci avait mangé leur propre laine à cause de la longue attente des Musulmans en dehors de l’autel du Sanctuaire. Il entendit aussi les Compagnons prononcer les formules de la Talbia.

Touché, il s’écria : « Gloire à Allah ! Il ne sied point d’interdire à ceux-ci d’arriver à la Demeure ! Est-il convenable que les Lakham, les Jitham, les Nahad, les Himyar puissent faire leur pèlerinage et interdire cela au fils (du grand) ‘Abd al-Moutalib (le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam)) ! »

Il continua à exprimer son étonnement et sa désapprobation vis-à-vis des Mecquois : « Qouraysh court à sa perte, par le Seigneur de La Ka’bah ! Ces gens- là (les Musulmans) sont venus pour le pèlerinage ! » Et le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) d’affirmer : « Certainement, frère Kinani[11] ! »

 

Convaincu d’une part du tort de Qouraysh et d’autre part du droit des Musulmans de faire le pèlerinage, Houlays renonça à sa mission et rebroussa chemin. En arrivant chez ses alliés, il leur dit : « J’ai vu des êtres qu’il est illicite de repousser. J’ai vu les bêtes de sacrifice qui ont les guirlandes accrochées à leurs cous et qui ont mangé leur propre laine, attachées loin de leur endroit naturel[12]. J’ai vu des hommes qui sont devenus poussiéreux et miséreux attendant de faire leurs processions autour de cette Demeure. Par Allah Exalté, ce n’est pas pour cela que nous sommes devenus vos alliés ! Nous ne nous sommes pas engagés avec vous pour repousser de la Demeure d’Allah celui qui vient en exaltant son rang, en reconnaissant son droit et en ramenant les bêtes de sacrifice au Sanctuaire ! »

 

Qouraysh, qui ne s’attendait pas à ce genre de réaction qui pouvait raffermir la position du Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam), se moqua de Houlays et lui dit pour l’intimider : « Assieds-toi ! Tu n’es qu’un bédouin qui ne connait rien[13]. »

 

– « O Qouraysh !, » éclata de colère Houlays, par Allah, ce n’est pas pour ce genre de choses que nous avons accepté d’être vos alliés ! Par Celui qui détient l’âme de Houlays entre Ses Mains, soit vous laissez Muhammad accomplir son pèlerinage, soit que je me retire avec les Ahabish avec la volonté d’un seul homme ! »

 

Ce fut un ultimatum qui secoua les Qouraysh plus que le retrait de ‘Ourwah Ibn Mas’oud car les Ahabish étaient en réalité plusieurs tribus (les Bani al-Hawn Ibn Khouzaymah, les Bani al-Harth Ibn ‘Abd al-Manaf Ibn Kinana et les Bani al-Moustaliq Ibn Khouzaymah qui sont devenus Qouraysh par la force de l’alliance). Leur puissance était incontestable. Se moquer de leur chef et l’insulter étaient loin d’être des actes diplomatique mais pire, c’était une grave faute politique et militaire surtout durant les circonstances présentes.

 

S’étant aperçus de leur erreur et même de leur position initiale injustifiée et irréfléchie, les Qouraysh commencèrent enfin à chercher une issue pour sortir de cet engrenage dans lequel ils s’étaient eux-mêmes engagés et cherchèrent à apaiser la colère de leur grand allié, le seigneur des Ahabish en le suppliant : « Doucement, ô Houlays, donne nous l’occasion de tirer (de Muhammad) ce qui nous satisfera (le pacte qu’ils vont signer avec le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam)) ! »

En voyant que ses menaces avait fléchi la position des Mecquois, Houlays, cessa de manifester son opposition et resta au sein de l’alliance.

 

Qouraysh se retrouva alors dans une situation difficile : les Thaqif retirés, les Ahabish sur le point de le faire et les Khouza’i qui avaient déjà signé avec les Musulmans un pacte de non-agression, soutiendraient surement le Prophète dans le cas d’accrochages. De plus, les Mecquois n’étaient plus en mesure d’entrer seul dans une nouvelle guerre surtout après l’échec des Coalisés. Que faire devant des concessions qui pourraient affecter le rôle spirituel et politique de La Mecque dans toute l’Arabie qui était jusqu’à lors majoritairement polythéiste ? Quelle serait la réaction du reste des Arabes païens si Qouraysh laissait les Musulmans entrer à La Mecque sans leur manifester aucune résistance ?

 

Entre la guerre et la paix

 

Après la grande scission au sein de ses troupes, tout poussait à croire que les Qouraysh allaient adopter une position plus modérée en essayant d’apaiser les esprits emportés cependant il n’en fut rien et la grande tribu lâcha les rênes à ses aventuriers qui faillirent déclencher la guerre.

 

A Houdaybiyah, les Musulmans se retinrent et évitèrent tout ce qui pourrait engendrer des accrochages quand, ils furent tout à coup surpris la nuit par une incursion de soixante-dix cavaliers païens et n’étaient-ce les patrouilles de garde, ces polythéistes auraient fait un grand nombre de victimes mais malheureusement pour nos perfides, les Musulmans restèrent vigilants, leur firent face, les capturèrent tous et libérèrent les quelques Compagnons qui étaient tombés entre les mains des polythéistes sous le couvert de l’obscurité.

 

At-Tabari[14] a rapporté :

« Iyas Ibn Maslamah a rapporté que son père à lui seul captura quatre des assaillants polythéistes et qu’il (radhiyallahou ‘anhou) dit : « J’emmenai mes prisonniers chez le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) et trouva mon oncle ‘Amir avec un prisonnier bardé. Le nombre de prisonniers qu’on emmena devant le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) était de soixante polythéistes. Le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) les regarda puis nous dit : « Laissez-les ! On les reconnaitra comme étant les premiers à avoir agi avec perfidie. »

Il leur pardonna puis Allah Exalté révéla : « C’est Lui qui, dans la vallée de la Mecque, a écarté leurs mains de vous, de même qu’Il a écarté vos mains d’eux, après vous avoir fait triompher sur eux. Et Allah voit parfaitement ce que vous œuvrez. » (Qur’an 48/24)

Quant à al-Waqidi[15], il rapporta la version suivante :

« Qouraysh envoya de nuit cinquante hommes sous le commandement de Mikraz Ibn Hafs pour faire un raid sur les Musulmans mais Muhammad Ibn Maslamah, le chef de patrouille cette nuit, était sur ses garde de garde ; il put tous les capturer et les emmener devant le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam). Puis, un autre groupe de polythéistes tenta une deuxième incursion en attaquant les Musulmans et s’ensuivit un accrochage où l’on utilisa des flèches et des pierres. »

Enfin les Musulmans purent repousser les assaillants après avoir capturé plusieurs d’entre eux.

 

Jusque-là aucune victime n’était tombée dans les deux camps et il fallut attendre la mort de Zounaym, l’un des Compagnon, tué par la par une flèche d’un polythéiste, pour voir le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) donner l’ordre de poursuivre les agresseurs. On lui ramena alors douze cavaliers païens à qui il (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) demanda : « Ai-je un engagement envers vous ? Jouissez-vous d’un pacte de protection auprès de moi ? »

– « Non !, » répondirent-ils. Sur ce, le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) les libéra toutefois car il ne voulait pas la guerre. Bien qu’il l’eut suffisamment prouvé et malgré ces agressions, il essaya encore une fois de convaincre les Mecquois de ses intentions pacifiques.

 

‘Uthman, l’émissaire du Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) à La Mecque

 

Après le retour du premier émissaire qui faillit perdre la vie, le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) chercha une deuxième personne. Il s’adressa en premier lieu à ‘Umar Ibn al-Khattab (radhiyallahou ‘anhou) mais celui-ci s’excusa de ne pouvoir accepter la mission en disant : « O Messager d’Allah ! Je crains pour ma personne ; je n’ai personne dans les Bani Ouday Ibn Ka’b[16] qui peut me protéger. De plus, Qouraysh est bien au courant de l’animosité que je lui réserve, (sans parler de mes positions) dures envers elle. Cela dit, je peux t’indiquer une personne qui bénéficie d’une protection plus importante ; ‘Uthman Ibn ‘Affan. »

 

Le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) accepta ces excuses, appela ‘Uthman (radhiyallahou ‘anhou) sur-le-champ et lui ordonna : « Va chez Qouraysh et dit leur qu’on n’est pas venu pour faire la guerre. Nous ne sommes venus que pour visiter cette Demeure et exalté son (rang) sacré. Les bêtes du sacrifice sont avec nous, nous les sacrifierons puis nous partirons[17]. »  

 

Et ‘Uthman (radhiyallahou ‘anhou) partit vers La Mecque avec le message, écrit, ou oral[18]. A peine eut-il franchi les frontières du Sanctuaire qu’il croisa, dans la vallée de Baldah, un détachement de cavaliers polythéistes et ses membres étaient sur le point de l’attaquer quand tout à coup Aban Ibn Sa’id Ibn al-‘As Ibn Abi al-‘As Ibn Oumayya Ibn ‘Abd ash-Shams, un cousin, leur barra la route en leur disant : « O Qouraysh ! ‘Uthman Ibn ‘Affan est désormais sous ma protection. Que personne ne le touche ! »

 

Par ces paroles, Aban accorda à ‘Uthman la protection de toute la tribu des Bani ‘Abd ash-Shams. C’était une loi arabe non écrite et indiscutable : toute personne qui avait ayant une tribu pouvait accorder la protection de sa tribu à quiconque et tous les membres de cette dernière devaient respecter cet engagement ; si une personne agressait le protégé alors toute la tribu se lèverait contre lui. Il valait donc mieux respecter cette protection, d’autant plus que dans la circonstance présente, il s’agissait des Bani ‘Abd ash-Shams, une puissante tribu.

 

Désormais, ‘Uthman put circuler librement dans le camp des Qouraysh et ainsi, il contactera les chefs de La Mecque dans la vallée de Baldah et leur communiqua le message du Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) qui contenait les points suivants :

1 – Que Qouraysh embrasse l’Islam ou qu’ils acceptent un accord de paix avec les Musulmans.

2 – De laisser le Prophète seul avec le reste des Arabes.

3 – Que le Prophète n’était pas venu pour faire la guerre pour faire le pèlerinage et ce n’est qu’après l’accomplissement de ce rite que les Musulmans quitteront La Mecque pour revenir à Médine.

 

Al-Waqidi[19] a rapporté :

« ‘Uthman trouva (les chefs) de Qouraysh à Baldah qui l’interrogèrent : « Où veux-tu aller ? »

– « Le Messager d’Allah m’a envoyé à vous. Il vous appelle à Allah Exalté et à l’Islam(en souhaitant) que vous l’embrassiez tous ; Allah Exalté donnera le dessus à Sa religion et à Son Prophète. Si vous n’êtes pas d’accord, voici une deuxième proposition : cesser vos actes de guerre contre lui. D’autre gens s’occuperont surement de cela à votre place. S’ils arrivent à vaincre Muhammad, c’est ce que vous cherchiez ; sinon vous aurez le choix entre accepter ce que les autres accepteront ou lui faire la guerre tout en étant capables et puissants. Quant à maintenant, la guerre vous a fatigués et abattu les meilleurs d’entre vous. Enfin, il faut que vous sachiez ceci : le Messager d’Allah vous dit qu’il n’est pas venu pour faire la guerre. Il n’est venu que pour accomplir le pèlerinage ; il a apporté avec lui les bêtes du sacrifice, sur lesquelles il a accroché des guirlandes et quand Il les immolera, il repartira. »

‘Uthman continua à leur parler de ce qu’ils refusèrent d’admettre : « Nous avons entendu ce que tu viens de dire. Cela ne se produira jamais. Il ne peut entrer (à La Mecque) malgré nous. Retourne chez lui et dis-lui qu’il ne nous affaiblira pas ! »

 

Après avoir informé les chefs Qouraysh qui étaient à Baldah des propositions du Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam), ‘Uthman se dirigea aussitôt vers La Mecque avec son protecteur Aban Ibn Sa’id pour rencontrer le reste des chefs et les mettre au courant des mêmes propositions. Il contacta alors Abou Soufyan Ibn Harb, le chef des Bani Oumayya et des Bani ‘Abd ash-Shams, ainsi que Safwan Ibn Oumayya et le reste des seigneurs.

 

Leur réponse ne différent pas beaucoup de celle des leurs qui étaient à Baldah.

Du fait de la protection des Bani Oumayya, personne n’osa faire du mal à ‘Uthman et il lui fut même proposé : « Si tu veux, tu peux faire tes processions autour de la Demeure ! »

Mais ‘Uthman refusa et répondit : « Je ne les ferai que lorsque le Messager d’Allah les fera[20]. »

 

Cependant dans le camp musulman, le bruit courut que ‘Uthman avait fait ses procession et quelques Compagnons dirent : « O Messager d’Allah, ‘Uthman a fait ses processions autour de la Demeure. »

– « Je ne crois pas que ‘Uthman a fait cela alors que nous sommes retenus là, » répliqua le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam).

– « O Messager d’Allah, qu’est-ce qui l’empêchera de les faire s’il est arrivé à la Demeure ? »

– « Je crois qu’il fera ses processions que lorsque nous les ferons, » termina le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam).

 

En effet, après son retour à Houdaybiyah, les Compagnons lui demandèrent : « O ‘Abdallah, as-tu fait ton rite autour de La Ka’ba ? »

– « Quelle mauvaise opinion vous avez de moi » s’indigna ‘Uthman ! « Si j’étais resté toute une année, je n’aurais jamais fait mes processions alors que le Prophète est à Houdaybiyah. D’ailleurs, Qouraysh m’a invité à les faire mais j’ai refusé. »

– « Vraiment, le Messager d’Allah était plus savant que nous. Son opinion (sur toi) était mieux que la nôtre[21]. »



 

 

[1] Ibn Hisham, Sirah t II, p 309.

[2] Al-Waqidi, Maghazi t II, p 583.

[3] C’est ainsi que les polythéistes appelaient les Musulmans.

[4] Le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) fait allusion à l’expédition de l’Abyssin Abraha contre La Mecque. Ce général utilisa un éléphant pour son attaque. Toutefois, la bête s’arrêta et refusa de continuer son chemin.

[5] Ibn Hisham, t II, p 310.

[6] Al-Waqidi, Maghazi, t II, p 587.

[7] Al-Waqidi, Maghazi t II, p 206.

[8] Maghazi t II, p 593. V aussi Ibn Hajar, al-‘Isaba t1, p 421 et Ibn Hisham, Sirah, t II, p 314.

[9] Al-Waqidi, Maghazi t II, p 598.

[10] C’était le surnom de ‘Ourwah.

[11] Sirah al-Halabiya, t II, p 137.

[12] Leur endroit naturel n’est autre que le Sanctuaire.

[13] Al-Waqidi, t II, p 600.

[14] Tabari, Tarikh, t II, p 628.

[15] Maghazi, t II, p 602.

[16] La tribu de ‘Umar Ibn al-Khattab (radhiyallahou ‘anhou).

[17] Ibn Sa‘d, Tabaqat, t II, p 97.

[18] Il y a divergence.

[19] Maghazi, t II, p 600.

[20] Tabari, Tarikh, t II, p 631.

[21] Waqidi, Maghazi, t II, p 601

 

Le Fameux puit d’al-Houdaybiyah

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