SIRAH

Biographie du Messager d'Allah

L’harcèlement

 

La surprise du commandement mecquois devant le fossé fut vraiment un choc violent pour les Coalisés qui avaient projeté un corps-à-corps favorable pour leurs troupes, vu le déséquilibre des effectifs mais l’espoir revint après que les Banou Qouraydah les informèrent officiellement de leur ralliement.

Les Coalisés accentuèrent alors la pression sur les lignes musulmanes et multiplièrent leurs tentatives d’assaut ainsi que les provocations tout le long du fossé dans le but d’entrainer les Musulmans dans un accrochage.

 

Les commandants mecquois (Abou Soufyan Ibn Harb, Khalid Ibn al-Walid, ‘Amrou Ibn al-‘As, Dirar Ibn al-Khattab al-Fihri, ‘Ikrimah Ibn Abou Jahl et Habira Ibn Abou Habira) décidèrent que leurs membres mènent à tour de rôle des opérations d’harcèlement et appliquèrent ce plan sans perdre un seul instant ; chaque chef conduisait sa force un jour et une nuit sans relâcher l’harcèlement sur la ligne de défense médinoise[3]. Cependant, ces opérations organisées ne dépassèrent pas les allers-retours avec les chevaux ainsi que les jets de flèches et de pierres qui n’eurent aucun effet décisif sur la suite de la bataille.

 

L’énigme militaire, lors des opérations des Coalisés est qu’aucun historien n’a écrit sur l’attitude des Ghatafan, la colonne vertébrale de cette campagne, qui ne menèrent la moindre action militaire contre les Musulmans, ni ne participèrent aux opérations d’harcèlement.

A quoi cela fut-il dû ? Et quel fut le secret de cette énigme ? Peut-être qu’on pourra, dans nos commentaires, à la fin du livre, trouver une solution à cette étrange énigme.

 

Les tirs à l’arc et le va-et-vient des cavaliers dura ainsi pendant une courte durée jusqu’au moment où un groupe de cavaliers des Coalisés tentèrent l’aventure en forçant un passage du fossé et purent ainsi partiellement engager la bataille dans le camp des Musulmans. ‘Amrou Ibn ‘Abd Widd al-‘Amiri, ‘Ikrimah Ibn Abou Jahl, Dirar Ibn al-Khattab, Habira Ibn Abou Wahb, Nawfal Ibn ‘AbdAllah réussirent à passer le fossé mais furent immédiatement interceptés par les Musulmans. Ces derniers leur coupèrent d’abord toute retraite puis les attaquèrent et éliminèrent quelques éléments obligeant les autres à s’enfuir.

 

Ibn Ishaq a rapporté : « Il n’y eut pas de combat (entre les deux camps). Cependant, quelques cavaliers de Qouraysh (dont ‘Amrou Ibn ‘Abd-Widd, le frère de ‘Amir Ibn Lou’ay, ‘Ikrimah Ibn Abou Jahl, Habira Ibn Abou Wahb, tous deux des Makhzoumi, le poète Dhirar Ibn al-Khattab, et Ibn Mirdas, le frère des Banou Mouharib Ibn Fahr) se préparèrent à aller au combat. Quand ils passèrent près du camp des Banou Kinana, ils dirent à ces derniers : « O Banou Kinana, préparez-vous au combat. Vous allez voir qui sont les vrais cavaliers. » Puis ils s’élancèrent vers le fossé et quand ils le virent, ils dirent : « Par Allah, c’est un piège que les Arabes ne connaissaient pas ! »

Puis ils sautèrent avec leurs chevaux au-dessus d’un endroit étroit du fossé et s’infiltrèrent entre le fossé et la montagne. Sil’, ‘Ali Ibn Abou Talib et un groupe de ses Compagnons sortirent (à leur rencontre) et leurs coupèrent la retraite à l’endroit même ou ils avaient pénétrés. »

‘Amrou Ibn ‘Abd-Widd, le premier des cavaliers à avoir sauté le fossé, se mesura à ‘Ali Ibn Abou Talib dans un duel et l’issue de ce duel tourna à l’avantage de ce dernier.

 

Ibn Ishaq a dit : « ‘Amrou Ibn ‘Abd Widd combattit à Badr jusqu’à ce qu’il fut blessé mais ne participa pas à Ouhoud (car il était encore blessé). A al-Khandaq, il sortit avec ses cavaliers et lança un duel à un Musulman. Alors, Ali Ibn Abou Talib s’avança vers lui et lui avait dit avant le duel : « O ‘Amr, tu as dit (plusieurs fois) que si quelqu’un t’appelait à l’une des trois (choses), l’accepterais-tu. »

– « Certes, » confirma ‘Amrou.

– « Je t’invite donc à attester qu’il n’y a point d’autre divinité excepté Allah, que Muhammad est le Messager d’Allah et que tu te soumettes au Maitre de tout le monde. »

– « O fils de mon frère, éloigne cela de moi. »

– « Une autre, alors. Tu retournes dans ton pays, et si Muhammad, le Messager d’Allah aura raison, tu seras le plus heureux des gens, et s’il se révélera un menteur, tu auras ce que tu voulais. »

– « Je ne donnerai jamais l’occasion aux femmes de Qouraysh de parler de cela. Qu’est-ce qui reste alors, as-tu fini tes propositions, quelle est la troisième chose ? »

– « Le duel, » lui dit ‘Ali (radhiyallahou ‘anhou).

‘Amrou Ibn ‘Abd-Widd sourit alors et il était un cavalier très connu expérimenté par les combats[4] puis dit à ‘Ali : « Je ne pensais pas qu’un Arabe m’effrayerait ainsi. Pourquoi, ô fils de mon frère, » poursuivit-il, « par Allah, je n’aimerai pas te tuer. »

– « Mais, par Allah, j’aimerai bien te tuer, » lui répondu ‘Ali.

‘Amrou se mis alors dans une colère indescriptible et comme ‘Ali était à pied et ‘Amrou à cheval, ce dernier mis pied à terre[5], attacha son cheval dont il caressa la face puis s’avança vers ‘Ali et se mesurèrent dans un duel où ‘Ali sortit vainqueur[6]. »

 

Quant à al-Hafiz al-Bayhaqi, il rapporta dans son Dala’il an-Noubouwa, que ‘Amrou dit à ‘Ali : « Qui es-tu ? »

– « Je suis ‘Ali, » lui répondit-il.

– « Ibn ‘Abd al-Manaf ? »

– « Je suis ‘Ali Ibn Abou Talib. »

– « O, fils de mon frère, lui lanca-t-il alors avec moquerie, il y a, parmi tes oncles, plus grand que toi. Je n’aimerai pas répandre ton sang. »

– « Mais moi, par Allah, j’aimerai faire couler ton sang, » répondit ‘Ali aussi avec moquerie.

Sur cela, ‘Amrou se mis alors en colère, mis pied à terre et tira son sabre; un sabre qui ressemblait à une flamme tirée d’un feu puis, s’avança provocant. ‘Ali para l’attaque de ‘Amrou avec son bouclier mais fut blessé à la tête. Cependant, il riposta (efficacement) et le frappa à la veine près de l’épaule. » Le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) lança le Takbir et les gens surent alors que ‘Ali avait tué ‘Amr. »

Immédiatement après l’élimination chef du groupe de cavaliers qourayshi, les autres rebroussèrent chemin à toute allure. Ils furent poursuivis par quelques cavaliers musulman et az-Zoubayr Ibn al-‘Awwam réussit à rattraper Nawfal Ibn ‘AbdAllah et le tuer ainsi que Habira Ibn Abou Wahb mais il arriva toutefois à s’échapper.

 

Les troupes polythéistes demandèrent alors le corps de ‘Amrou moyennant une somme mais le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) refusa de prendre cet argent et leur dit : « Il est à vous. Nous ne mangeons pas le prix des morts. »

 

Dans le témoignage de l’Imam Ahmad tout comme dans al-Bidayah wa an- Nihayah, il est rapporté que le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) dit : « Donnez-leur son corps car c’est un vilain corps donc la Diya est infecte. » Qouraysh reprit alors le corps de son cavalier.

 

Cette tentative dont le résultat fut lourds de conséquence donna la preuve au commandement qourayshi que les Musulmans veillaient ferme et que leur force morale n’avait pas été altérée par les harcèlements répétés et les pressions renouvelées.

Qouraysh tira donc les enseignements qui s’imposaient et les tentatives des cavaliers de traverser le fossé furent stoppées cependant, d’un autre côté, le siège fut resserré, les opérations d’harcèlement reprirent plus activement dans le but de faire infléchir la volonté des Musulmans ou de les entrainer, par réaction d’impatience, dans un corps-à-corps.

En plus de ces peines et tensions, les Musulmans furent confrontés à une autre source de problèmes. Ils étaient pauvres, démunis et vivaient dans des conditions très difficiles du fait de l’année de sécheresse et de disette en plus qu’ils étaient presque nus alors qu’ils faisaient face à un danger mortel.

 

Al-Boukhari écrit en se basant sur le témoignage d’Anas : « Le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) sortit pour le Fossé. Les Mouhajirine et les Ansar creusaient alors qu’il faisait froid et qu’ils n’avaient pas d’esclaves. Voyant ces Compagnons travaillant dans de telles conditions, le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) dit alors : « Allah ! Il n’y a de véritable vie que celle de l’au-delà. Accorde donc Ton pardon aux Ansar et aux Mouhajirine ! »

 

Défiant le siège, le froid, la faim et la trahison des Juifs, les Musulmans purent intercepter une caravane de vingt chameaux qui transportaient des dattes, de l’orge et de la paille que les Banou Qouraydah envoyèrent en soutien aux Qouraysh. Quand Abou Soufyan fut informé du détournement de la caravane, il dit : « Ce Houyay Ibn ‘Akhtab est vraiment de mauvais augure. Nous ne trouverons pas de transporter quand nous retournerons[7]. »

 

Dans les dernières nuits de la bataille du Fossé, les Musulmans furent contraints de veiller toutes les nuits jusqu’au matin car les cavaliers associateurs multiplièrent leurs activités le long de la ligne de défense. Le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) s’obligea lui-même à monter la garde près du point le plus névralgique.

 

‘Ayshah, la Mère des Croyants, (radhiyallahou ‘anha) a dit que le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) se postait la nuit près d’une brèche dans le but d’empêcher l’ennemi d’y faire une percée : « C’est de là que je crains le plus qu’une mauvaise surprise tombe sur les Musulmans. » Et, chaque fois que le froid glacial le piquait, il venait dans sa tente pour se réchauffer un peu puis retournait aussitôt à son poste surveiller la brèche.

Par une nuit glaciale, alors qu’il était dans sa tente près de la brèche (en train de se réchauffer) obnubilé par cette dernière, il dit (selon ‘Ayshah) : « Ah, si un homme de bien surveillait cette brèche cette nuit ! » Puis juste après, le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) entendit dans cette sombre obscurité un bruit d’armes. Il demanda alors : « Qui est-ce ? »

– « Sa’d, ô Messager d’Allah, » lui répondit Sa’d Ibn Abou Waqqas, « Je suis venu surveiller près de toi. » Le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) lui demanda alors de le remplacer à son poste en lui disant : « Cette brèche, surveille-la donc ! »

Sa’d obéit alors à l’ordre de son Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) et s’y rendit avec ceux qui étaient avec lui et montèrent la garde à ce poste.

 

Après s’être assuré qu’il avait confié à un homme en qui il avait confiance la tache de surveiller ce point dangereux et sensible, il s’endormit (fatigué d‘avoir trop veillé) d’un sommeil paisible une partie de la nuit. (D’après le témoignage de ‘Ayshah (radhiyallahou ‘anha)).

Lorsqu’il se reposa un peu, il pria deux Rak’a, sortit de sa tente et se rendit au fossé afin de participer avec la patrouille qui surveillait l’ennemi qui ne s’était pas arrêté de longer le fossé durant toute la nuit.

Et, pendant qu’il patrouillait (dans le dernier tiers de la nuit), il entendit soudain un mouvement de cavaliers polythéistes près du fossé et attira       vite ses Compagnons vers l’endroit en disant : « Ils sont là, les chevaux des mécréants. » Puis, il appela le chef de sa garde particulière et lui ordonna de surveiller avec sa garde les mouvements de l’ennemi en disant :

– « O Abbad Ibn Bishr. »

– « A tes ordres (ô Messager d’Allah),’ répondit Abbad.

– « Y a-t-il quelqu’un avec toi » demanda le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) ?

 

– « Oui, » dit Abbad, je suis avec un groupe autour de ta tente, ô Messager d’Allah. »

Il lui donna alors l’ordre de longer le fossé, et l’informa que les chevaux des ennemis le longeaient et Abbad et ses hommes suivirent en parallèle les mouvements des cavaliers des Coalisés.

Et, si les simples cavaliers échouèrent dans leurs tentatives de traverser le fossé, leurs chefs aussi. Khalid Ibn al-Walid essaya de forcer un passage avec un groupe de cavaliers et de surprendre les Musulmans mais les Musulmans ne lui cédèrent pas le passage et l’empêchèrent de réaliser son plan car ils connaissaient mieux que les polythéistes les endroits étroits du fossé. Ainsi Khalid Ibn al-Walid trouva devant lui une grande patrouille de 200 hommes armée et dirigée par Oussayd Ibn Houzayr al-Ansari mais un accrochage eut toutefois lieu ou Toufayl Ibn an-Nou’man tomba en martyr, tué par Wahshi al-Habashi qui tua Hamza à Ouhoud.

 

Abou Soufyan Ibn Harb, le chef des troupes coalisées participa lui aussi à ces tentatives infructueuses, à l’instar de Khalid Ibn al-Walid ainsi qu‘Ikrimah Ibn Abou Jahl et ‘Amr Ibn al-‘As. Ils longèrent, sans résultat, le fossé à la recherche d’une faille tout en provoquant les Musulmans aux endroits étroits.

 

 

 

[1] Al-‘Ilhiz, repas préparé par les Arabes pendant les périodes de disette.

[2] Sirah Ibn Hisham, t II, p:233 et as-Sirah al-Halabiya, t II, p: 103 et les suivantes.

[3] Ibn Sa‘d dans son Tabaqat al-Koubra a rapporté : « ‘Abbad Ibn Bishr était détaché à la garde de la tente du Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) avec d’autres Ansar pendant que les associateurs se remplaçaient (pour harceler sans relâche). Abou Soufyan restait un jour, depuis le matin, puis Khalid Ibn al-Walid venait le remplacer de bon matin, puis ‘Amrou Ibn al ‘As, puis Habira Ibn Abou Wahb, puis Dirar Ibn al-Khattab al-Fihri. (Chacun prenait son tour). Ils longeaient (le fossé) avec leurs chevaux, tantôt se dispersaient et tantôt se regroupaient, harcelaient les Compagnons du Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) et donnaient l’ordre à leurs archers de tirer. »

[4] Dans le texte, « il avait dépassé les quatre-vingts ans. »

[5] C’était un code arabe scrupuleusement respecté pour plus d’équité dans le duel.

[6] Sirah Ibn Hisham, p. 223 et suivantes, al-Bidayah wa an-Nihayah, t IV, p. 102 et suivantes, as-Sirah al-Halabiya, t II, p. 104 et suivantes.

[7] As-Sirah al-Halabiya, t. II, p:107.

 

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