SIRAH

Biographie du Messager d'Allah

Mou’tah fut-elle donc victoire ou une défaite ?

 

La capitale de l’Islam attendait impatiemment les nouvelles car beaucoup avaient des proches parents dans l’armée. Cependant les nouvelles arrivèrent déformées et quelques-uns prétendirent que les combattants Musulmans avaient fui la bataille sans avoir montrer de résistance et que leur défaite, d’après le bruit qui courrait, était sans précédent.

 

Bref, pour beaucoup de Médinois, cette armée « vaincue » devint la honte de l’Islam et un accueil humiliant lui fut réservée. Une manifestation, organisée par une grande masse de personnes, sortit à al-Jourf dans la banlieue de Médine, pour protester contre les hommes de Khalid : « O fuyards, vous avez fui les combats pour la cause d’Allah. » Pire, on jeta du sable sur les combattants et les chefs des corps.

A Médine, beaucoup de familles refusèrent d’ouvrir la porte à leurs proches parents de retour de Mou’tah ; on leurs disait : « Vous auriez dû mourir comme vos Compagnons (qui sont tombés pour la cause d’Allah) ! » Ceux qui purent rejoindre leurs maisons préférèrent ne pas sortir craignant des offenses.

 

Quelques chroniqueurs rapportent qu’Abou Bakr Ibn ‘Abd ar-Rahman Ibn Harith Ibn Hisham a dit : « Salamah Ibn Hisham participa à la bataille de Mou’tah. (Après son retour à Médine), sa femme entra chez Oum Salamah, l’épouse du Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) et lui demanda : « Je ne vois pas Salamah Ibn Hisham ! Souffre-t-il d’un mal ? »

– « Par Allah, non ! Mais il ne peut sortir (de la maison). S’il le fait, les gens lui diront, ainsi qu’à ses Compagnons : « Fuyards ! Vous avez fui le combat pour la cause d’Allah. C’est pour cette raison qu’il reste à la maison. »

 

Quant au Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam), il eut un autre avis sur les membres de l’armée, du fait qu’il reçut un rapport détaillé sur le déroulement des évènements. Il (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) prit alors la défense de l’armée et insista à montrer leur courage : « Ils sont plutôt des combattants (qui simulent la fuite pour revenir à l’attaque) pour la cause d’Allah » répondit-il en guise de réponse aux accusations médinoises.

 

D’autre part singulièrement, le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) n’interdit pas la manifestation et laissa les gens s’exprimer librement bien qu’il ne partageait pas le même avis. Un bon exemple pour les dirigeants qui veulent respecter les libertés des peuples dont ils ont la charge et aussi pour motiver les Musulmans à combattre farouchement leurs ennemis de peur d’être la risée des leurs dans le cas contraire.

 

La bataille de Dzat as-Salassil

 

La bataille de Dzat as-Salassil au mois de Joumadah al-Akhir de l’an 8 de l’Hégire fut la suite logique de la bataille de Mou’tah.

 

Qouda’a et ses ramifications (les tribus de Bali, Bahra’, Balqin et ‘Outhra) formaient l’une des plus grandes tribus hostiles à l’Islam et en même temps était alliées à l’Empire romain d’Orient. La bataille de Mou’tah venait de nous en donner la preuve et celle qui suivra, Dzat as-Salassil va nous le confirmer[14].  

Quinze jours après Mou’tah, le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) reçut des informations sur les mouvements annonçant une probable attaque de Médine des tribus de Qouda’a habitant le territoire situé entre le nord-ouest de l’Arabie et le sud-ouest de la Syrie, du côté de Balqah. Ces manœuvres permettent de confirmer qu’elles sont une suite de la bataille de Mou’tah et une suite aux aspirations de ces tribus syriennes qui voulait, bien avant Mou’tah, mettre terme à la nouvelle religion naissante en plus du fait que ces ennemis étaient toujours soutenus par Byzance.

 

Le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) décida d’amener les combats sur le territoire ennemi avant même que celui-ci ne termine ses préparatifs et marche sur Médine. Il (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) réunit rapidement une armée de trois cents hommes seulement dont il donna le commandement à ‘Amrou Ibn al-‘As as-Sahmi ainsi qu’un étendard de couleur blanche avec l’ordre de neutraliser ces tribus.

 

Et si Mou’tah fut la première bataille de Khalid pour défendre l’Islam, Dzat as-Salassil fut aussi la première bataille de ‘Amr après sa conversion récente et bien qu’il y avait au sein de la petite armée un bon nombre de Mouhajirine dont Abou Bakr as-Siddiq, ‘Amir Ibn Rabi’ah, Souhayb ar-Roumi, Sa’id Ibn Zayd Ibn Noufayl, Sa’d Ibn Abi Waqqas et d’Ansar dont Oussayd Ibn Houdayr, ‘Abbad Ibn Bishr, Salamah Ibn Salamah, Sa’d Ibn ‘Oubadah, etc. Il fut rapporté que le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) voulut une discipline exemplaire à l’occasion.

 

Le départ de l’armée

 

Au mois de Joumadah al-Akhir, de l’an 8 de l’Hégire, ‘Amrou Ibn al-‘As quitta Médine à la tête de trente cavaliers[15] et deux cents soixante-dix fantassins. Vu le petit nombre de ses hommes, il se vit dans l’obligation de compter sur l’effet de surprise et la discrétion était vitale c’est pourquoi, ‘Amrou marcha de nuit et s’arrêta de jour.

 

Après dix jours de marche, l’armée arriva aux limites du territoire ennemi et ‘Amr campa près d’une source appelée Salassil puis envoya quelques hommes s’infiltrer dans le camp de l’ennemi afin de connaitre sa force réelle. Après avoir reçu leurs rapports, ‘Amrou réalisa que les hommes de Bali, Qouda’a, ‘Outhra et Qayn étaient fort nombreux et qu’un affrontement direct tournerait à leur profit. Alors, il décida de ne pas hâter les choses, d’informer le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) et d’attendre des renforts. Il ordonna donc à ses hommes de s’éloigner des positions de l’ennemi, et de rester discrets car c’est sur l’effet de surprise que reposait la réussite de l’opération. ‘Amr interdit donc aux membres de l’armée d’allumer des feux malgré le froid hivernal. Quelques Mouhajirine tentèrent de contester cette décision mais vainement. « Ecoute et obéis, » dit-il à l’un de ces Mouhajirine.

 

Rafi’ Ibn Moukayth al-Jouhani, l’émissaire de ‘Amr, arriva à Médine et informa le Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) sur la situation. Sans attendre, ce dernier leur envoya Abou ‘Oubaydah Ibn al-Jarrah à la tête de deux cents hommes et lui recommanda de ne pas se mettre en désaccord avec ‘Amrou. En rejoignant les trois cent hommes, Abou ‘Oubaydah voulut présider la prière, mais ‘Amr protesta en disant : « Le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) t’a envoyé (avec ces hommes) en guise de renforts ; tu n’as pas à me présider, c’est moi le commandant. » Abou ‘Oubaydah ne manifesta aucune protestation et lui affirma au contraire, qu’il serait obéissant si bien qu’un bon nombre de grands Mouhajirine (comme Abou Bakr, ‘Umar et Sa’d Ibn Abi Waqqas) furent contre les propos de ‘Amrou en lui disant : « Non, tu es le chef de tes hommes et lui le chef de ses hommes ![16] »

 

Avec un nombre plus élevé d’hommes suffisant pour sa tactique, ‘Amrou lança ses attaques surprises contre les positions des Qouda’a, Bali, ‘Outhra et Balqin qui, malgré le soutien matériel byzantin, se trouvèrent dans l’incapacité de riposter. Ils se dispersèrent et se sauvèrent dans les vallées avoisinantes en laissant leurs biens et leurs demeures entre les mains des Musulmans. Quant à ‘Amrou, il continua à les pourchasser jusqu’aux limites de leur territoire, au-delà duquel il préféra ne risquer aucune poursuite craignant des pièges.

 

Al-Waqidi a rapporté :

« ‘Amrou reçut des renforts, ainsi le nombre (des Musulmans) s’éleva à cinq cents hommes. Ils marchèrent de nuits et se reposèrent le jour jusqu’à ce qu’ils arrivèrent dans le territoire de Bali qu’ils attaquèrent et dispersèrent ses membres. A chaque fois que ‘Amrou arriva dans un endroit où se trouvait un groupe d’ennemis ces derniers se dispersent en entendant l’arrivée des Musulmans et cela se poursuivit jusqu’aux limites extrêmes des territoires de Bali, de ‘Outhra et de Balqin.

A la fin de l’opération, il rencontra un groupe peu nombreux et les deux groupes se livrèrent bataille durant environ une heure et se lancèrent des flèches. C’est ce jour que ‘Amir Ibn Rabi’ah fut blessé par une flèche au bras. En lançant l’offensive, les Musulmans contraignirent l’ennemi à prendre la fuite et à se disperser.

Durant plusieurs jours, on n’entendit parler ni de rassemblement de l’ennemi, ni des endroits où ils se trouvaient.

 ‘Amrou envoya des cavaliers saisir les brebis et les chamelles de l’ennemi[17]. »

 

La mission de ‘Amrou fut positivement accomplie et les Musulmans n’eurent aucune victime, excepté la blessure de ‘Amir Ibn Rabi’ah. Il donna donc l’ordre de revenir au sud, à Médine, vers laquelle il envoya ‘Awf Ibn Malik al-Ashja’i, afin d’annoncer, avant l’arrivée de l’armée, la bonne nouvelle au Messager d’Allah (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) qui fut satisfait.

 

Après le retour de ‘Amrou Ibn al-‘As à Médine, le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) lui demanda des explications sur son interdiction aux membres de l’armée de faire du feu et de poursuivre l’ennemi. « Je craignais, en poursuivant l’ennemi que celui-ci ne reçoive des renforts. (Quant au feu), je voulais que l’ennemi ignore le petit nombre (de mes) hommes ». Et le Prophète (sallallahou ‘aleyhi wa sallam) l’approuva.

 

 

[1] Maghazi al-Waqidi, t II, p 756.

[2] Cf. Tarikh at-Tabari t III, p 36, et Maghazi al-Waqidi t II, p 756.

[3] Car aucun historien n’a rapporté que la mission était d’ordre militaire.

[4] Cf. as-Sirah al-Halabiya t II, p 313; Maghazi al-Waqidi, t II, p 752 et Tabaqat al-Koubra Ibn Sa‘d t II, p 127.

[5] Cf. Al-Bidayah wa Nihayah t VI, p 241; Sirah Ibn Hisham t VI, p 15; et Maghazi al-Waqidi t II, p 756.

[6] Littéralement, impair. Ibn Rawahah sollicitait un dernier conseil.

[7] Maghazi al-Waqidi t II, p 758.

[8] Maghazi al-Waqidi t II, p 758.

[9] Cf. al-Maqrizi, Imta’ al-Asma’, p 347.

[10] Cf. As-Sirah al-Halabiya t II, p 368 ; al-Bidayah wa-an- Nihayah t III, p 366; at-Tabari, t II, p 650; Zad al-Mi’ad t VI, p 126.

[11] Cf, at-Tabari t III, p 37 et al-Waqidi t II, p 760

[12] Cf. Maqrizi, Imta’ al-Asma’ p 347.

[13] Cf Maghazi al-Waqidi t II, p 763; Sirah Ibn Hisham, t VI, p 23 et al-Bidayah wa-n- Nihayah t VI, p 250.

[14] Maghazi al-Waqidi t II, p 764.

[15] Tabaqat al-Koubra Ibn Sa‘d, t II, pp 129-130.

[16] As-Sirah al-Halabiya, t II, p 192.

[17] Cf. Tabaqat al-Koubra Ibn Sa‘d, t II, p 129.

 

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