OSMANLI

À partir de 1491, cependant, les relations vénitiennes-ottomanes devinrent de plus en plus tendues. La rivalité pour le contrôle de la côte albanaise et montagnarde, ainsi que la situation difficile dans la Morée, où Vénice contrôlait les ports et les bases navales les plus importants, y compris Navarin, Modon, Coron, Monemvasia et Nauplie, étaient parmi les facteurs qui créèrent une atmosphère explosive. L’arrivée de la flotte ottomane sur la côte albanaise et l’invasion inattendue de l’Albanie par une armée sous le commandement du Sultan lui-même constituaient une menace directe pour l’Italie et les possessions vénitiennes de la Mer Adriatique. Une flotte vénitienne fut envoyée à Corfou et les fortifications de l’île furent considérablement renforcées. Le débarquement d’une force frontière ottomane à Gasha, à seulement quinze milles de Senj lui-même, provoqua l’alarme à Venise, et la République demanda au Pape d’exiger, en utilisant la menace de Jem, que le Sultan évacue la forteresse. La crainte d’une invasion ottomane de l’Italie rapprocha Venise, Milan et la papauté, et une ligue fut formée le 25 avril. Venise soutenait maintenant activement le Pape dans son effort de croisade et l’assura de sa pleine participation. Elle demanda même que le Pape mentionne dans l’accord que Jem serait remis à Venise. La République promit d’ouvrir les hostilités dès que Maximilien déclarerait la guerre aux Ottomans, car selon la stratégie vénitienne, l’Autriche avait remplacé la Hongrie comme la puissance terrestre la plus forte dans une telle croisade.

La reprise des activités de ghazwa par les Ottomans agaça non seulement Venise mais aussi Maximilien, qui après la mort de Matthias Corvin en 1490 était devenu le protecteur des terres chrétiennes en Europe centrale. Maximilien, à la suite des attaques à grande échelle des forces de la frontière ottomane contre les terres voisines du Danube, devint un ardent défenseur d’une croisade contre les Ottomans. À la veille de l’invasion française de l’Italie, il favorisa même l’idée de la livraison de Jem au Sultan mamelouk en échange de promesses de rejoindre la ligue chrétienne.

L’agressivité ottomane après 1492 peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Les Ottomans avaient conclu la paix avec l’Égypte en 1491, à la demande urgente du dirigeant Hafside Zakariyyah II de Tunisie, alarmé par la reconquête espagnole. La chute de Grenade le 31 janvier 1492, célébrée comme une riposte chrétienne à la conquête de Constantinople, donna lieu à une intensification de l’esprit ghazi dans le Monde Islamique en général. De plus, après la mort de Matthias Corvin et les confusions internes qui s’ensuivirent en Hongrie, les Ottomans espéraient prendre Belgrade, augmentant ainsi la pression à travers les opérations des forces frontalières contre les dominions autrichien et hongrois.

En 1492, lors d’un raid à grande échelle en Croatie, de lourdes pertes ottomanes, soit dix mille hommes, furent subies lorsque l’armée tomba dans un piège près de Villach. Mais le raid réussi en 1493 sous l’habileté général Ya’qoub Bacha, gouverneur de Bosnie, en Slovénie, en Croatie et en Basse-Styrie fut couronné par sa victoire à Corbova (Krbava) le 9 septembre. L’année suivante, les raids à grande échelle se poursuivirent en Croatie et en Transylvanie, et Paul Kinizsi, commandant de la frontière hongroise, fit des raids de représailles sur la Serbie ottomane. Ainsi, une situation grave se posa également en Europe centrale, au sujet de laquelle le Pape Alexandre VI (1492-1503) se déclara très préoccupé lors de ses négociations avec la Porte. Une trêve entre la Hongrie et les Ottomans ne fut conclue qu’au début de 1495, lorsque l’invasion de l’Italie par Charles VIII provoqua une réaction générale contre la France en Europe. Les Ottomans concentrèrent alors leurs forces contre la Pologne.

En 1494, le Pape et le Roi de Naples s’étaient unis contre les Français pour tenter d’arrêter Charles VIII dans son invasion de l’Italie et avaient utilisé la menace d’une intervention ottomane. À présent, la politique italienne d’Alexandre était en conflit ouvert avec le plan de croisade. En réponse, les adversaires du Pape, Charles VIII et les cardinaux pro-français, dénoncèrent le Pape pour avoir trahi les intérêts de la chrétienté en établissant des liens secrets avec le Sultan Ottoman. En effet, la politique papale consistant à tenter d’utiliser le pouvoir ottoman contre ses ennemis immédiats, tout en poursuivant ses plans de croisade, est un exemple spectaculaire de la diplomatie pragmatique de l’équilibre des pouvoirs de l’Italie de la Renaissance.

Menacé par une invasion française, le nouveau roi de Naples, Alfonso II (1494-1495), désormais soutenu par le Pape, précipita son agent Camillo Pandone à Istanbul pour demander une aide militaire, un contingent de six mille soldats ottomans. Il s’est dit prêt à les payer, c’est-à-dire à les employer comme mercenaires, une pratique employée pendant des siècles par d’autres gouvernements chrétiens à Byzance et dans les Balkans.

L’envoyé d’Alexandre, le Génois Giorgio Bocciardi, était déjà à Istanbul. Sous prétexte qu’il avait besoin d’argent immédiatement pour préparer la résistance contre l’invasion française de l’Italie, le pape demanda que l’indemnité annuelle pour Jem soit envoyée à l’avance. L’envoyé du Pape déclara à Bayazid que le Roi de France prévoyait de capturer Jem, de prendre le royaume de Naples et, de là, d’attaquer l’Empire Ottoman. Alexandre appela également Bayazid en tant que véritable ami à faire pression sur Venise pour qu’elle abandonne sa neutralité et rejoigne la résistance contre les Français. Bayazid réagit promptement et envoya trois ambassadeurs en Italie pour encourager la papauté, Naples et Venise à résister à Charles VIII. Les ambassadeurs arrivèrent en Italie en novembre 1494, au moment où Charles entrait à Florence (17 novembre). A Venise, le 21 novembre, l’envoyé ottoman, qui était surveillé avec inquiétude par l’ambassadeur de France Philippe de Commines, critiqua la République pour sa neutralité et menaça de lancer une attaque ottomane contre l’Italie si Venise refusait de rejoindre la résistance.

Le 20 novembre, Qasim Chawoush, qui avait été envoyé avec l’argent demandé pour Jem (40000 ducats d’or), accompagné de Bocciardi, fut attaqué par des partisans français près d’Ancône. Tout l’argent et les lettres du Sultan au Pape furent capturés. Le lendemain à Florence, le roi de France, tentant de rivaliser avec Maximilien, fit une déclaration avant sa marche vers Rome que son but dans cette campagne était de combattre le Turc et de délivrer les lieux saints. Pour humilier Alexandre, les lettres saisies, au nombre de cinq, ainsi que le témoignage de Bocciardi sur l’accomplissement de sa délégation, furent aussitôt publiées à Florence. Le document le plus incriminant pour le chef de l’église était la lettre du Sultan proposant que le Pape assassine Jem et offrait 300000 ducats pour la livraison du cadavre aux hommes du Sultan dans l’un des ports ottomans. Bayazid promettait également qu’aucun état chrétien ne ferait l’objet d’attaques, et pour montrer sa bonne foi, le Sultan avait même prêté serment sur le Coran en présence de Bocciardi. S’il n’y a aucun doute sur l’authenticité des autres lettres, écrites en grec avec le monogramme du Sultan, celle, en latin, est considérée par certains savants comme un faux.

 

Déserté par les puissances chrétiennes, le Pape dut finalement se mettre d’accord, le 15 janvier 1495, sur tous les points sur lesquels le Roi de France avait insisté, comme préalable à son plan de croisade contre les Ottomans : la délivrance de Jem et le libre passage sur le territoire papal pour l’occupation du royaume de Naples. Charles VIII entra triomphant à Naples le 22 février. Trois jours plus tard, Jem mourut subitement, évoquant les accusations habituelles de meurtre ; la base du confinement de Bayazid mourut avec lui. Charles abandonna les plans de croisade contre les Turcs et tourna son attention vers ses ennemis européens, mais ce n’est qu’en 1499 que le corps de Jem fut rendu à Bayazid par Frederick, roi de Naples (1497-1501).

La coalition anti-française du 31 mars 1495, liant le Pape Alexandre VI, l’Empereur Maximilien, Venise, Milan et Ferdinand et Isabella d’Espagne dans une soi-disant Sainte Ligue contre l’Islam, fut suivie par le déclenchement des guerres d’Italie, impliquant la chrétienté occidentale dans une longue lutte interne dont le Sultan Souleyman Ier, « le Magnifique » (1520-1566), profiterait en étendant son empire en Europe centrale. Le nouveau modèle de diplomatie en Occident, introduit dans l’Italie de la Renaissance au XVe siècle, amènera au XVIe l’Empire Ottoman dans le système d’état européen dans une alliance avec la France contre les Habsbourg.

Après la mort de Jem, les Ottomans continuèrent d’être l’un des éléments importants de l’équilibre des pouvoirs en Italie. Ils suivirent avec une grande inquiétude les progrès des négociations pour une alliance entre Venise et Louis XII contre Milan, pour une alliance entre la grande puissance navale, Venise et la France pourrait en effet conduire à la réalisation d’une croisade. Bayazid adopta une attitude de soutien envers les dispositions anti-vénitiennes de Naples, Mantoue et Florence, rivales de la république. En échange d’une assistance militaire ottomane, c’est-à-dire de l’approvisionnement en forces mercenaires, ces états offrirent de payer annuellement 50000 ducats d’or.

Le gouvernement ottoman appliqua strictement son interdiction d’exportation de céréales vers Venise, ce qui était d’une importance vitale pour la République. Soucieuse d’éviter le déclenchement d’une guerre avec l’Empire Ottoman, Venise présenta plusieurs propositions de conciliation. En 1497-1498, l’ambassadeur de Venise Andrew Zanchani offrit un tribut annuel de 3000 ducats d’or pour la possession pacifique de Céphalonie et Cattaro (Kotor), tout en acceptant de renoncer à ses prétentions sur le territoire de Monténégro. Cependant, pour confirmer sa souveraineté sur les zones côtières du Monténégro, Venise envoya une flotte dans la baie de Cattaro en juin 1497.

Les Ottomans réalisèrent tout au long de la période de l’affaire Jem que sans une marine forte, ils ne pourraient pas se sentir en sécurité dans leur position dans les Balkans et exercer une influence effective sur le cours des événements en Italie. Après 1489, les Ottomans poursuivirent fébrilement leurs efforts pour renforcer leur flotte. En 1497, ils commencèrent la construction aux chantiers navals d’Istanbul de deux énormes koke (coques ou nefs) de 1800 tonnes, considérés comme les plus grands navires de guerre de l’époque. Le 16 juin 1499, la flotte ottomane se mit enfin en route des Dardanelles vers Ténédos (Bozja-ada), provoquant la propagation de l’alarme de Rhodes à l’Egypte et Venise. Après l’arrestation de tous les sujets vénitiens dans les dominions ottomans, ce qui signifiait une déclaration de guerre contre Venise, on apprit que le véritable objectif de l’expédition était la Morée. Tandis qu’une force de grande taille était envoyée comme distraction contre les possessions vénitiennes en Dalmatie et en Albanie sous Iskandar Bacha, le commandant de la frontière en Bosnie, une autre armée sous le commandement du Beglerbeg de Roumélie, Mustafa, était simultanément dirigée vers Lépante.

 

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