OSMANLI

Le Congrès Turc, qui ouvrit ses portes à Rome le 25 mars 1490, était le résultat logique de la diplomatie papale consistant à amener Jem à Rome. Le Pape déclara que c’était le moment le plus favorable pour agir contre les Ottomans. On croyait que Jem était prêt, au cas où il obtiendrait le trône ottoman grâce à l’aide chrétienne, à se retirer des Balkans, voire à abandonner Istanbul. Le Sultan Qaytbay d’Egypte serait invité à participer à la guerre contre les Ottomans. Mais avec la mort inattendue de Matthias Corvin le 6 avril 1490, tous les plans de la croisade échouèrent. En outre, la lutte entre Charles VIII et l’Empereur Maximilien (1493-1519), ainsi que celle entre Ferdinand de Naples et Innocent VIII, recommença.

Alors que la guerre ottomane contre les Mamelouks en Cilicie se poursuivait, une attaque croisée de l’ouest aurait créé une situation des plus dangereuses pour l’Empire Ottoman. Les tactiques ottomanes tout au long de la crise de Jem consistèrent à neutraliser l’ouest par une diplomatie agressive, en envoyant des lettres avec des promesses somptueuses, des cadeaux, de l’argent et des reliques d’une part, et à décourager les attaques chrétiennes en faisant preuve de force en constituant une marine solide prête frapper et lancer des raids à grande échelle sur le Danube et la frontière bosniaque d’autre part. Des relations amicales furent entretenues avec Venise, dont la puissance navale était considérée comme d’une importance cruciale pour une croisade contre l’Empire Ottoman.

Face à la situation dangereuse qui suivit le transfert de Jem à Rome en 1489, Bayazid utilisa la même tactique et trouva Innocent VIII tout à fait prêt à négocier. Le grand maître de Rhodes, Pierre d’Aubusson, qui était la figure centrale des relations est-ouest pendant la crise de Jem, offrit maintenant sa médiation dans la rédaction d’un accord entre le Sultan et le Pape. Bayazid envoya aussitôt son envoyé à Rhodes. La principale préoccupation du grand maître et du Pape à l’époque était apparemment de neutraliser une offensive ottomane contre Rhodes et l’Italie. De plus, le Pape, toujours à court d’argent, voulait recevoir un revenu régulier et substantiel pour agir en tant que gardien de Jem Sultan. Le plus ancien document attestant l’intérêt d’Innocent VIII à établir des relations avec le Sultan est daté du 21 décembre 1489.

Pour négocier avec Bayazid, le Pape employa Giovanni Battista Gentile, un marchand génois à Istanbul. Dans une lettre datée du 17 mai 1490,67, le Sultan écrivit à Innocent VIII que par l’intermédiaire du grand maître il avait appris avec une grande satisfaction le transfert de Jem à Rome, et qu’il espérait qu’un accord sur sa garde serait bientôt conclu avec le Pape. Plus tard, un dominicain génois, Léonard de Chiavari, qui vivait apparemment à Pera, fut employé comme envoyé dans les relations du Pape avec le Sultan. À la fin du printemps ou l’été 1490, Léonard vint à Rome en compagnie d’un envoyé ottoman pour négocier les conditions de la garde de Jem.

Lors du transfert de Jem sous la garde du Pape à Rome, la Porte avait perdu la garantie du pacte avec le grand maître de Rhodes que Jem ne serait pas livré aux ennemis de Bayazid II. Innocent, à son tour, avait besoin d’un accord avec le Sultan pour recevoir le paiement annuel de quarante mille ducats d’or qu’il avait le droit de recevoir conformément à la concorde signée avec le Roi de France.

Bayazid choisit pour cette mission cruciale un homme important de sa cour, le Kapiji-Bashi Mustafa Beg, et était prêt à l’envoyer au Pape via Rhodes en mars. Mais à cause de la manœuvre de croisade d’Innocent, la délégation ottomane fut retardée de quatre mois, jusqu’à ce que le Congrès Turc termine ses sessions à Rome le 30 juillet 1490.

La visite de Mustafa à Rome permit à Bayazid d’établir un contact direct avec le Pape et de révéler les pratiques secrètes et les prétentions du grand maître. Les révélations de Mustafa prouvèrent que Pierre d’Aubusson cachait ses accords spéciaux avec le Sultan, qui étaient tous secrets et verbaux, et qu’il avait reçu beaucoup plus d’argent que ce qui était stipulé dans l’accord écrit. De plus, lors d’une autre rencontre entre Mustafa et Innocent, en présence des cardinaux, les éclaircissements de Mustafa démontrèrent que l’affirmation du grand maître selon laquelle Bayazid II voulait que seuls les Hospitaliers soient les gardiens de Jem n’était pas vraie. Il devint évident que dans toutes ses relations, Peter avait regardé Jem comme son propre prisonnier plutôt que comme le prisonnier de l’ordre ou de toute autre autorité.

 

Dans sa lettre au Pape, Bayazid II dit qu’il était heureux d’apprendre que Jem avait été transporté à Rome et espérait que Jem était maintenu au Vatican dans les mêmes conditions que le grand maître avait entrepris sa garde quelques années auparavant. L’ambassadeur du Sultan déclara que si les conditions étaient acceptées, ce qui signifiait l’abandon de l’idée d’utiliser Jem dans une croisade contre l’Empire Ottoman, le Sultan maintiendrait la paix avec la chrétienté. Mustafa lui-même, dans les informations qu’il donna à l’historien Idris, affirma avoir conclu un accord avec le Pape, sous serment comme l’exige la religion chrétienne, à l’effet qu’Innocent maintiendrait Jem en garde à vue et ne le laisserait pas attaquer les terres de Bayazid, et qu’en retour le Sultan ne nuirait pas au pays du Pape.

Dans les instructions secrètes données par le Pape à son envoyé, son neveu Giorgio Bocciardi, Innocent donna des détails sur la manière dont la « pension » ou « le tribut » devait être versée en ducats d’or vénitiens chaque année le 1er décembre. L’envoi par le Pape d’un nonce pour percevoir la pension de Jem peut être considéré comme une indication positive qu’un accord, verbal et secret, fut conclu entre le Pape et Mustafa.

À la suite de l’accord conclu par Mustafa à Rome en janvier 1491, la Sublime Porte Ottomane croyait qu’une croisade n’était pas probable dans un proche avenir, et cette croyance dû encourager les Turcs à reprendre leur politique agressive contre la Hongrie. Les conflits internes et l’invasion de la Hongrie par Maximilien après la mort de Matthias Corvin en 1490 créa des conditions extrêmement favorables pour que les Ottomans consolident leur position sur le Danube. Longtemps inactives, les forces frontalières étaient impatientes de reprendre leurs raids en Hongrie, qu’elles croyaient désormais incapable de résister sérieusement. L’ambassadeur de Hongrie auprès du Sultan, Emerich Czobor, échoua dans sa tentative de renouveler la trêve se terminant en 1491.

La même année, Bayazid II conclut un accord de paix avec l’Égypte et prépara à grande échelle une campagne terrestre et maritime pour 1492. Les préparatifs secrets, la construction d’une grande flotte « quatre-vingts voiles dont trente galères » en particulier, donna lieu à des spéculations en Italie sur la véritable cible des Ottomans. Venise et Naples prirent des mesures défensives et exigèrent toutes deux que, pour leur sécurité commune, le Pape utilise l’instrument entre ses mains, Jem Sultan. En juin, les Vénitiens étaient rassurés sur les plans du Sultan.

Souleyman Bacha, le seigneur de la frontière ottomane à Smederevo, demanda au Hongrois de Machva, Nicolas d’Ujlak, un adversaire du Roi Ladislas VI (1490-1516), de reconnaître la suzeraineté ottomane, et de rendre Belgrade, promettant d’ajouter à ses possessions les forteresses ottomanes de Hisar Alaja (Krusevac) et de Zvornik. Bayazid, qui lui-même n’accorda pas beaucoup de crédit à la disposition apparemment favorable du Hongrois et suggéra qu’au cas où il changerait d’avis sur la reddition de Belgrade, l’armée devrait changer sa destination vers la Mer Adriatique pour écraser les rebelles albanais et subjuguer Monténégro. Lorsqu’il se trouva à Sofia à la tête de son armée, il apprit que l’interdiction hongroise avait en effet changé d’avis et que les Hongrois s’étaient unis pour résister au Sultan, il partit donc avec le gros de son armée pour envahir le nord de l’Albanie. Sur le front hongrois, les raids sous les Begs frontaliers, ‘Ali Mihaloghlu et Souleyman Bacha, ainsi que le blocus de Belgrade, furent déjoués par une résistance hongroise acharnée.

Avant de quitter Istanbul pour cette campagne le 6 avril 1492, Bayazid montra son intention de maintenir la paix avec le Pape en envoyant un envoyé à Innocent VIII avec 40000 ducats d’or ainsi que de précieuses reliques, y compris la présumée tête de fer de la lance qui perça les flancs de Jésus (Paix sur lui et sa mère) lors de la crucifixion, qu’Innocent avait spécifiquement demandée par l’intermédiaire de son ambassadeur Bocciardi. La remise des 40000 ducats et les dons généreux étaient en effet une indication positive de la politique d’apaisement de Bayazid envers le Pape et de l’existence d’un accord entre les deux parties sur la garde de Jem et le maintien de la paix.

Venise, la seule puissance maritime capable de freiner les Ottomans, choisit d’éviter les conflits et continua à honorer l’accord de 1479. C’est sans doute Venise parmi toutes les puissances occidentales qui exploita le mieux la situation de Jem vis-à-vis des Ottomans. Tout en fonctionnant comme une source d’information indispensable pour le Sultan concernant la position de Jem en Europe, Venise utilisa le conflit entre les Ottomans et les Mamelouks, suzerains nominaux de Chypre, et en 1489 réussit à mettre l’île sous son règne direct. Les Mamelouks ni les Ottomans, qui étaient en guerre les uns avec les autres, étaient en mesure de remettre en cause la prise du contrôle vénitien de Chypre. Alors que le Pape fut encouragé par la République à entrer en négociations avec le Sultan Mamelouk pour la livraison de Jem, un ambassadeur vénitien, Peter Diedo, fut envoyé à la hâte au Caire pour expliquer au Sultan Mamelouk Qaytbay que la revendication vénitienne de souveraineté sur Chypre était une mesure prise uniquement pour empêcher que l’île ne tombe entre les mains des Ottomans. En outre, Diedo affirma que puisque les Mamelouks n’avaient pas de flotte pour protéger Chypre, la possession vénitienne de l’île serait bénéfique aux deux parties. Venise accepta toutes les conditions qui avaient été imposées par les Mamelouks à la dynastie Lusignan de Chypre, y compris le paiement d’un tribut annuel de 8000 ducats d’or.

La perte de Chypre au profit de Venise fut, jusqu’en 1571, un revers irréparable pour les Ottomans de la Méditerranée orientale. Par ailleurs, Venise renforça sa position sur la voie navigable vitale entre Avlona et l’Italie en obligeant la Porte à reconnaître la souveraineté vénitienne sur l’île de Zante par un accord conclu le 22 avril 1494. Elle renforca également les fortifications de Corfou, point clé de l’empire maritime vénitien. Ainsi, une opération navale contre les possessions vénitiennes dans la Morée et la Mer Adriatique, ainsi qu’une attaque ottomane contre l’Italie, furent rendues stratégiquement impraticables, et la menace d’Avlona, ​​la seule base ottomane importante en dehors des Dardanelles, fut considérablement réduite.

 

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