OSMANLI

Finalement, en avril 1478, le Sultan partit lui-même en campagne contre les Vénitiens en Albanie. Se rendant directement à Scutari, il assiégea immédiatement la forteresse, qui résista à tous les assauts. Après lui avoir coupé l’accès de la mer par un blocus, Muhammad revint avec la majeure partie de l’armée. Impuissante à sauver Scutari et effrayée à cause des récents raids contre Venise elle-même, la République reprit les négociations de paix en décembre 1478. Le 15 janvier 1479, un traité de paix fut signé, mettant fin à cette longue guerre ; ses principales dispositions étaient que Venise acceptait d’évacuer Scutari et de la remettre aux Ottomans, renonçait aux revendications de Croia et des îles de Lemnos et d’Eubée, et acceptait de payer un tribut annuel de 10000 ducats d’or, en retour duquel, elle put jouir de la liberté de faire du commerce.

 

Puisque le Sultan avait effectivement neutralisé par ce traité de paix la principale puissance maritime ennemie, il pouvait maintenant tourner ses attaques contre Rhodes, l’Italie et la papauté sans souci. Les rivalités existant entre Naples, Venise et Milan, ainsi que leur opposition générale aux politiques de la papauté, jouèrent en faveur de Muhammad, et Venise l’encouragea à prendre des mesures immédiates contre le royaume de Naples.

Au printemps 1480, il envoya Massih Bacha avec une flotte contre Rhodes tout en lançant simultanément Ahmed Bacha Gedik avec une autre flotte contre le sud de l’Italie, ouvrant ainsi une nouvelle phase dans ses conquêtes. Après un siège féroce de quatre-vingt-dix jours à partir du 23 mai 1480, les Ottomans furent forcés de se retirer de Rhodes avec de graves pertes.

Ahmed Gedik, le conquérant de Karaman et de la Crimée, réussit à capturer les îles de Leucas (Santa Maura), Céphalonie et Zante appartenant à la dynastie Tocco, et trouva également l’occasion de se mêler de la politique intérieure du royaume de Naples en 1479. Au cours de l’été 1480, il partit d’Avlona avec une flotte de 132 navires transportant 18000 hommes et, le 11 août, captura Otrante. Après avoir renforcé la forteresse et l’avoir transformée en base d’opérations, il entreprit des raids. La capture d’Otrante fut considérée comme la première étape vers la prise de Rome, et le Pape tomba dans la panique, pensant même à fuir vers la sécurité hors d’Italie. Ahmed Gedik retourna en Roumanie afin de rassembler des troupes fraîches pour de nouvelles attaques, mais au printemps de 1481, alors qu’il se préparait à traverser l’Adriatique avec des renforts, la nouvelle de la mort de Muhammad fut envoyée par son fils, le nouveau Sultan Bayazid II ( 1481-1512), ainsi qu’une demande urgente de retour dans la capitale pour faire face à la menace posée par le frère de Bayazid, Jem (Chem) Sultan. Otrante fut rapidement repris par les Napolitains et l’Italie fut épargnée par de nouvelles invasions ottomanes.

Les Ottomans, la Croisade et la Renaissance de la Diplomatie, 1481-1522

La mort de Muhammad le Conquérant, le 3 mai 1481, donna lieu à une lutte intime pour le trône entre ses fils Bayazid et Jem. Bayazid II, soutenu par Ishak Bacha, Gedik Ahmed et les janissaires, qui s’étaient rebellés à la mort de Muhammad, réussit à prendre le contrôle de la capitale. Les tentatives de Jem pour contester le contrôle de son frère dans les années 1481 et 1482 se soldèrent par une défaite aux mains de Bayazid, qui avait rassemblé les principales forces de l’empire sous sa bannière. L’état de guerre civile dans l’Empire Ottoman suscita de grandes attentes dans le monde chrétien. La papauté espérait que la guerre civile conduirait à une division territoriale de l’empire, et on pensait que c’était le moment le plus opportun pour porter un coup décisif aux Ottomans. Après sa défaite finale à Ankara en juin 1482, Jem se réfugia à Rhodes, comptant sur la promesse des Hospitaliers qu’il serait transféré en Roumanie pour continuer le combat.

En fait, le grand maître hospitalier, Pierre d’Aubusson, le garda prisonnier parce que Bayazid fit des offres généreuses aux chevaliers en échange de leur promesse de le garder sous garde. Jusqu’au moment de son accord avec les chevaliers de Rhodes (14 décembre 1482), à la suite de l’exécution du très audacieux Ahmed Bacha Gedik (18 novembre), la position du Sultan Bayazid à la fois sur le plan interne et international était faible, les janissaires, les ‘Ulémas et d’autres factions ayant réagi contre toute poursuite de la politique centralisatrice de Muhammad Il. Les chevaliers de Rhodes entamèrent aussitôt des négociations avec les autres dirigeants du monde chrétien pour entreprendre une croisade contre les Ottomans. Il y avait deux cours ouvertes aux puissances occidentales : elles pouvaient soit suivre une politique de guerre et envoyer une armée de croisés contre les Ottomans avec Jem comme figure de proue, soit simplement utiliser la menace d’envoyer Jem pour contester le Sultan, le forçant à rechercher des relations pacifiques avec l’Occident. En effet, la somme de 45000 pièces d’or envoyées annuellement par le Sultan ottoman, ostensiblement pour les frais d’entretien du prince Jem, agit comme une sorte de tribut qui adoucit la position des puissances occidentales et les amena à choisir la seconde alternative. Néanmoins, la position de Jem comme otage aux mains des états européens donna lieu à de nouveaux développements dans les relations entre les gouvernements occidentaux et les Ottomans.

Les efforts diplomatiques ottomans, dans l’ensemble, réussirent à réaliser leurs objectifs principaux, qui étaient d’empêcher une croisade et d’empêcher Jem de s’associer soit au Sultan mamelouk d’Égypte, soit au Roi de Hongrie, les deux principaux rivaux des Ottomans, qui étaient tous les deux en mesure d’utiliser Jem de la manière la plus efficace contre Bayazid. Pour atteindre cet objectif, les Ottomans firent usage de moyens diplomatiques ainsi que de menaces militaires, cherchant à exploiter à leur profit les rivalités existant entre les puissances chrétiennes en Europe. Pendant cette période, les Ottomans firent tout ce qui était en leur pouvoir pour approfondir les divisions entre les états italiens, encourageant et donnant leur soutien aux états les plus faibles dans leur lutte contre les puissances dominantes de la scène italienne. Ces états plus faibles utilisaient constamment la menace d’une intervention ottomane en leur nom pour contrer les incursions de leurs ennemis.

 

Bayazid confirma le traité de paix avec Venise le 16 janvier 1482. Plusieurs nouvelles concessions non présentes dans l’accord de 1479 furent ajoutées à ce moment, signe que Bayazid ressentait effectivement le besoin de continuer des relations pacifiques avec cette puissance maritime. Les avantages et les conditions accordées aux Vénitiens aboutirent à la neutralisation effective de la République, qui était éternellement le principal rival des Ottomans sur la mer, comme les Hongrois étaient sur la terre.

Comme les Ottomans et les Vénitiens étaient en guerre avec le roi de Naples, l’accord prit la forme d’une alliance. D’après la documentation ottomane, il apparaît que Bayazid se serait même contenté d’avoir Jem sous la garde de Venise. Les autorités vénitiennes tinrent le Sultan informé des mouvements de Jem en Italie et en France, et de l’état d’avancement des intentions et des plans des grandes puissances, mais naturellement tout cela fut fait de manière à influencer la politique de Bayazid en faveur des intérêts vénitiens. Soucieux de préserver leurs relations amicales avec les Ottomans, les Vénitiens, en règle générale, ne participeraient pas aux conseils convoqués pour faire des plans de croisade. Mais ils apprécièrent également la valeur de la garde de Jem entre les mains de l’Occident pour contrôler les actions ottomanes, en particulier sur la mer.

Dans ces conditions, l’accord de paix conclu en 1484 entre Bayazid et Ferdinand (Ferrante) I, le roi de Naples (1458-1494), peut être considéré comme un nouveau succès diplomatique ottoman. L’invasion d’Otrante par les Ottomans en 1481 avait semé la panique en Italie. La nouvelle de la mort de Muhammad Il parvint au Pape le 2 juin 1481. Sixte IV ne relâcha cependant pas ses efforts pour organiser une croisade générale contre les Ottomans. Cette croisade devait être rejointe par toute l’Italie et, si possible, par tout le monde chrétien. Après avoir repris Otrante aux Ottomans le 21 septembre 1481, le Roi Ferdinand, suivant la politique traditionnelle de la dynastie aragonaise, entreprit de provoquer une rébellion en Albanie. En conséquence, Klada partit de Naples, captura les forteresses côtières albanaises d’Himara et de Sopot, et établit le contact avec les dirigeants albanais en 1481. Malgré le souhait du Pape que la force navale croisée qui avait levé les voiles pour soumettre la garnison turque d’Otrante soit envoyée contre Avlona, la base navale ottomane en Albanie, ses souhaits ne furent pas entendus. À ce moment-là, la papauté avait déjà fait des plans pour organiser avec Venise le retrait de Ferdinand du trône de Naples. En raison de la guerre de Ferrare en Italie qui suivit, les invitations enthousiastes à une croisade après la capture de Jem par les Hospitaliers ne produisirent aucun résultat.

Husayn Beg, l’ambassadeur de Bayazid auprès des gouvernements européens dans le cadre des affaires de Jem, rapporté que le Roi de Naples était très désireux de faire la paix avec le Sultan. Ferdinand accueillit avec enthousiasme la réception des offres de paix et d’amitié de Bayazid et souligna « l’amitié et la fraternité qui existaient entre nous deux. » Il ajouta également des informations utiles sur Jem qu’il avait recueillies grâce à ses espions.

 

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