OSMANLI

Campagne du Sultan en Morée et l’expédition de Mahmoud Bacha en Serbie

 

Au printemps de l’année 862 (1458), Mahmoud Bacha fut envoyé en Serbie avec mille janissaires, les forces rumilliennes et un contingent d’akincis. Lorsque Mahmoud arriva à Filibe (Plovdiv), le Sultan marcha contre la Morée avec sa force de palais, l’armée permanente et le reste des akincis. Jusque-là, le Roi hongrois Yanko avait prêté son assistance militaire aux Serbes. Maintenant qu’il était mort, les Serbes envoyèrent des messagers et des lettres à la Porte exprimant leur désir de faire la paix. Le Sultan, ne voyant aucun besoin d’être présent lui-même, envoya Mahmoud Bacha en Serbie. Pendant ce temps, il s’occupa de Korinthos, porte de la Morée, qui tomba après quelques jours de combats. La forteresse de Balloubadra (Paléo-Patras) sur la côte et ses environs et plus tard de nombreuses autres forteresses et leurs terres environnantes furent également capturées. La conquête de certaines terres fut reportée en raison de la déclinaison et de l’inaccessibilité des routes et des cols.

 

Quant à Mahmoud Bacha, il se rendit de Filibe à Sofia. Les Serbes firent savoir qu’ils avaient promis de ne céder leurs terres qu’au Sultan lui-même. Le Sultan n’étant pas venu en personne, ils dirent qu’ils avaient l’intention de donner leurs terres aux Hongrois qui avaient promis de leur donner en retour des centaines de milliers de florin d’or et dix forteresses de l’autre côté du Danube. À la réception de ce message, Mahmoud Bacha tint une conférence avec les Begs. Ils firent valoir que l’ennemi était fort et que s’il soumettait les troupes de Mahmoud Bacha à une grave défaite, cela pourrait interférer avec les plans du Sultan en Morée. De plus, comme ils manquaient de toute façon d’armes et de munitions nécessaires pour un siège, le meilleur plan était de s’abstenir d’avancer au-delà de Sofia et de rester sur leur garde contre les attaques ennemies en Roumanie. Pour contrer ces arguments, Mahmoud Bacha déclara qu’il n’était pas juste de faire preuve de faiblesse envers l’ennemi et que, de plus, le Sultan n’avait donné aucun ordre spécifique de rester à Sofia et de garder la Roumélie. En bref, Mahmoud Bacha vit que la meilleure ligne de conduite était de marcher contre la Serbie. Il rassura les doutes des Begs et des troupes du Sultan en distribuant des primes et des robes d’honneur.

 

Des préparatifs furent donc faits pour entrer en territoire ennemi. Mahmoud rassembla des journaliers parmi les forestiers et ailleurs et, comme un faucon, tomba sur la Serbie. Les forteresses frontalières de Resava et d’Omol furent facilement capturées et des troupes de garnison établies. Il se tourna ensuite vers Semendere (Smederevo). Les unités akinci, chacune sous son propre drapeau et commandées par un tovica, avancèrent comme des unités organisées. Les forestiers, organisés en régiments d’infanterie, étaient placés à gauche et à droite de l’armée. Les janissaires, qui formaient un groupe distinct sous le commandement direct du Bacha, prirent leur place au centre des rangs. Le train de bagages et le troupeau, qui accompagnaient l’armée pour fournir de la viande aux troupes, suivaient de près leurs talons.

 

Ainsi déployée, l’armée ottomane sortit soudainement de la forêt en face de la forteresse de Semendere. Les tirailleurs de l’avant-garde ottomane repoussèrent la force envoyée pour s’opposer à eux.

Lorsque Mahmoud atteignit la forteresse, il proposa à ses habitants de se rendre. Ils répondirent que les Hongrois approchaient rapidement et donneraient aux Ottomans une bonne leçon dès leur arrivée. Mahmoud resta une semaine devant Semendere et détruisit toutes les récoltes autour de la forteresse.

 

Bien que les Begs s’opposèrent au plan de Mahmoud, lui rappelant la puissance de feu des canons et des mousquets ennemis, Mahmoud lança toutes les forces montées et d’infanterie rassemblées autour de lui contre la forteresse. Une deuxième demande de reddition de la forteresse fut présentée, cette fois délivrée par Ishak-oglu ‘Issa Bek et ‘Ali Bek-oglu Ahmed Bek, mais l’ennemi refusa de nouveau. Ils continuèrent à faire pleuvoir des boulets de canons et des balles de mousquets sur les troupes ottomanes qui attaquaient. Les défenses ennemies consistaient en une tranchée creusée complètement autour de la ville proprement dite entourée de deux murs séparés.

Mahmoud prit d’assaut ces murs et gagna l’entrée dans la ville. Les troupes ennemies fuyant devant lui furent passées par l’épée et la ville pillée. Seule la forteresse intérieure restait à prendre.

Après y être resté trois jours supplémentaires, Mahmoud déménagea dans la province de Machva, un district boisé prospère le long des rives de la rivière Sava. En plus des raids et des pillages généraux, Mahmoud captura Guzelce-Hissar (Avala), la clé de la défense des approches de Belgrade, et Sivrice-Hissar (Ostrovica), qui protégeait la mine d’argent de Rudnik. Il se rendit ensuite à Yellu-yurd dans le quartier de Nish où il décida de camper pendant le mois de jeûne de Ramadan.

 

Décidant de prendre la forteresse de Guverchinlik (Golubac), Mahmoud promis des timars (titre de propriétés) à son commandant de garnison et à d’autres Serbes et, en envoyant secrètement des robes d’honneur et d’autres cadeaux, gagna leur soutien. À la fin du mois de Ramadan 862 (13 juillet 1458), il donna l’ordre d’assaut sur Guverchinlik. Les navires arrivant de Vidin encerclèrent également la forteresse par eau et les Serbes se rendirent et présentèrent les clés de trois forteresses. Enfin, la forteresse intérieure de Guverchinlik elle-même fut forcée de céder en raison du manque d’eau.

 

Les troupes ottomanes continuèrent à faire escarmouche autour de la forteresse hongroise de Trnav sur la rive opposée du Danube tandis que Mahmoud retournait à Machva. En promettant des timars aux anciens martolos, il obtint des informations sur les cols dont dépendaient les Hongrois pour le passage de leurs troupes de l’autre côté de la rivière Sava. Au point où la Sava se divise, Mahmoud franchi la rivière avec ses akinci. Les akinci, réorganisés en sept régiments, furent envoyés en mission de raid sous le commandement du Minnet-oglu Muhammad Bek contre la grande île entre le Danube et la Sava. Je fus[1] personnellement député comme amin (agent responsable) par Mahmoud Bacha. Les pencikci et armaganci chargés de collecter la part du butin du Sultan furent envoyés avec les akinci tandis que Mahmoud Bacha lui-même revint au corps principal de l’armée. Les akinci réussirent à capturer une forteresse et envoyèrent deux cents prisonniers armés au camp de Mahmoud. Les akinci assiégèrent ensuite la forteresse de Dimitrofca (Mitrovica) et lorsque Mahmoud s’approcha de l’autre côté de la rivière, elle se rendit à lui.

 

De Dimitrofca, les akinci montèrent à bord des navires sur lesquels ils atteignirent la Serbie. Les Hongrois campaient en face d’eux avec une armée de dix régiments. Mahmoud leva le camp et retourna à Yellu-yurd.

À ce moment-là, le Sultan, revenant de la Morée, avait atteint Uskub (Skoplje) et convoqué Mahmoud Bacha en sa présence.

À l’arrivée de Mahmoud Bacha, le Sultan retourna à Edirne, la demeure du Sultanat.

 

L’achèvement de la conquête de la Morée par Muhammad al-Fatih et la Capture des Despotes Grecs

 

Comme nous l’a dit Mahmoud Bacha, il arriva un moment où les officiers et les soldats commencèrent à montrer des signes de mécontentement face aux campagnes militaires trop fréquentes du Sultan. Pour la défense de Fatih, Mahmoud Bacha répondit à leurs plaintes en disant que le Sultan avait été choisi par Allah pour accomplir le devoir du Jihad. Mahmoud poursuivit également en disant que la conquête du monde ne pouvait être accomplie sans verser de sang, et qu’il n’était pas non plus possible d’atteindre le pouvoir sans écraser les ennemis de l’état.

 

Lors du conseil concernant la prochaine campagne, le Sultan raisonna comme suit :

« Il ne reste qu’une seule forteresse à conquérir dans toute la Serbie. Sa capture pourrait être attribuée à un simple sancak-beg. La Morée par contre est un pays riche, à la fois lointain et difficile d’accès. Nous devons saisir l’occasion tant que nous l’avons. J’ai donc l’intention de marcher maintenant contre la Morée. »

Pendant ce temps, un nouveau sancak-beg fut nommé sur la Serbie tandis que les qadis et subashis furent nommés selon le système traditionnel.

 

Au printemps 863 (1459), le Sultan partit en campagne avec l’armée. Lorsque l’armée atteignit le voisinage de la Morée, le despote, Kir Dimitri, s’enfuit et se fortifia dans la forteresse de Mezistre (Mistra). Le Sultan choisit une force et les envoya à toute vitesse sous le commandement de Mahmoud Bacha pour assiéger la forteresse.

Voyant qu’il n’avait aucun moyen de résistance, le despote demanda l’amnistie (aman) et sortit de la forteresse. Mahmoud Bacha envoya des robes d’honneur et un cheval sur lequel Kir Dimitri lui fut amené puisque le despote avait rendu la forteresse sans combat en demandant quartier, il reçut un salaire pour son entretien et envoyé à Edirne.

 

Toute la Morée et ses habitants acceptèrent la domination ottomane. Seuls les châteaux bien fortifiés aidés par les Vénitiens tels que Salmenik (Salmenikon), Hulomuc (Khlomoutsi), Gardik (Gardhiki), Yildiz-Hissar, Mahlu (Machla), Levendar (Leondarion), Toprak-Hissar, Helidon, et quelques autres maintinrent leur résistance. Pendant son règne, tous furent pris l’un après l’autre. Certains d’entre eux furent pris par la force des armes tandis que d’autres se soumirent volontairement sans combat. La population masculine de ces forteresses prises de force fut passée par les armes, tandis que leurs enfants furent vendus et leurs biens saccagés. Bref, toutes les forteresses de la Morée se soumirent. Les monastères et églises furent convertis en mosquées. Le reste de la population fut maintenu intact et soumis aux impôts religieux et coutumiers. Des sancak-beg, des qoudates (pluriel de qadi), des commandants de garnison, des subashis et des sipahis furent nommés et le pays fut placé sous contrôle ottoman ferme. Après ces conquêtes, le butin était si abondant parmi les troupes qu’un mouton était vendu pour aussi peu que deux akca et un veau pour cinq akca. Chaque tente avait l’apparence d’un marché aux esclaves avec de jolies jeunes filles et garçons pullulant aux entrées.

 

 

 

[1] Toursoun Bek se trouvait dans l’armée de Muhammad-al-Fatih et assista donc personnellement aux évènements relatés qu’il rapporta.

 

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