OSMANLI

Ghazi et Ghazwa

 

Aux huitième et neuvième siècles (XIIIe et XIVe) en Anatolie, une littérature turque apparut comme un moyen d’enseigner aux gens la religion de l’Islam et les règles de Ghazwa. Cette littérature fut, sans aucun doute, une réponse aux besoins du public et un moyen d’éduquer des groupes de personnes. Le but principal de cette simple littérature turque était d’éduquer le peuple turcoman ordinaire, nomades ou installés dans les villes et villages, et les combattants luttant dans les régions frontalières. Certains de ces ouvrages didactiques (ilm-i hal) visaient à enseigner aux frontaliers la religion de l’Islam et les pratiques religieuses quotidiennes. Il y avait aussi des œuvres sous forme d’épopée, expliquant les règles de batailles et encourageant les gens au jihad. Les sources contemporaines montrent sans aucun doute l’existence d’un groupe social lié par un certain nombre de règles et réglementations similaires à la frontière. Ce groupe s’appelait Gazivan ou Alplar.

 

Au huitième siècle (XIIIe), l’esprit de combat était la principale source d’activités dans les pays musulmans qui combattaient, d’une part, les croisés d’Occident et, d’autre part, les Mongols. C’est à cette époque que l’esprit de combat atteignit son apogée dans le Sultanat Mamelouk et chez les Turcomans d’Anatolie. Pris entre les Croisés et les Mongols, ces deux pays musulmans furent repris par des régimes militaires. Une aristocratie militaire d’origine kiptchak s’empara du Sultanat Mamelouk en Égypte et en Syrie, tandis que les États Turcomans combattants étaient en hausse en Anatolie. Vers la fin du 14ème siècle, tous ces États Turcomans s’unirent sous l’égide de la dynastie ottomane.

 

Ce processus historique marque le début de la caractéristique fondamentale du combattant (Ghazi) de l’État Ottoman. Il y a un chapitre intéressant sur le combat dans un dogme appelé Risalat al-Islam écrit dans l’un de ces états ghazi. Selon Sheikh Takin, qui le publia, le livre fut écrit en Karasi dans la première partie du 14ème siècle, c’est-à-dire à l’époque de ‘Uthman ou d’Orkhan. Les Beys de Karasi étaient les chefs de raids préparant le chemin pour le passage en Roumélie. Takin note que l’ouvrage susmentionné était basé sur un traité arabe d’Abou Leyth as-Samarkandi, écrit à la fin du quatrième siècle de l’Hégire.

 

Ce genre d’ouvrages décrit le combat dans la voie d’Allah comme un devoir religieux de l’Islam, lié par des règles strictes. Dans les terres ottomanes, jusqu’à la diffusion de l’œuvre d’Ibrahim Halabi, écrite en 883 (1478), le principal texte utilisé pour la loi islamique était, d’abord ceux de Sheikh Badr ad-Din, Tashil, puis Mollah Khousrou, Dourar (kitab al-jihad). Tout comme dans la Risalat, ces œuvres expliquaient les règles de la Shari’ah pour le jihad (combat dans la voie d’Allah Exalté).

Un ghazi est généralement défini comme un combattant musulman recherchant les bénédictions de l’autre monde. Ici, le combat (gaza, ghaza) est présentée comme un devoir religieux islamique. Par conséquence, le butin gagné au combat était considéré comme une récompense religieuse. Les Manakibs ottomans soulignent surtout le caractère légitime « halal » du combat et du butin. Les études occidentales sur le sujet perçoivent généralement et sciemment à tort, le combat comme un moyen de justifier le meurtre et le pillage, poussant ainsi à faire ignorer la signification et la fonction réelles du combat pour la société musulmane et l’individu.

 

Ce n’est pas la tâche de l’historien de discuter de la signification éthique des actes du combat mais plutôt de déterminer les raisons et les croyances qui les sous-tendent.

Risalat al-Islam énumère neuf conditions religieuses pour devenir ghazi :

  1. Le consentement des parents.
  2. Etre clair de tout « amanat » (par exemple, être libre de dettes, etc.).
  3. De laisser un moyen de subsistance à sa famille.
  4. Pour pouvoir continuer à vivre pendant le combat (en pensant qu’ils peuvent devenir des pillards de chemin).
  5. D’avoir l’ordre du dirigeant musulman, c’est-à-dire que la guerre doit être approuvée par l’Émir al-Mou’minin comme une guerre juste pour le bien de la société musulmane.
  6. Aider ses compagnons (solidarité et unité).
  7. Ne blesser personne en cours de route (le pillage et les blessures des populations musulmanes ou des non-musulmanes Dhimmi par des soldats en marche a toujours été une préoccupation pour les dirigeants, à tel point que certains prononcèrent des peines de mort pour l’empêcher).
  8. Ne pas fuir la bataille en combattant l’ennemi et rester jusqu’à la fin du combat. L’Islam accorde le statut de martyr, de shahid, à ceux qui sont tués et de « Ghazi » à ceux qui survivent.
  9. Ne pas tricher sur le butin. La Loi Islamique attache une importance suprême à la répartition équitable du butin.

 

Selon les principes de l’Islam, le combat est généralement considéré comme fard kifaya, c’est-à-dire un devoir religieux qui ne peut être accompli que par un nombre limité de personnes pour le reste de la société. Mais dans les cas où le pays islamique est en grand danger, le dirigeant peut déclarer que le combat est fard ‘ayn, c’est-à-dire obligatoire pour chaque membre masculin de la société. Ceux qui ne peuvent pas se joindre à la bataille doivent payer une redevance au Trésor Public. Lorsque les croisés envahirent la Roumélie et arrivèrent à Varna en 848 (1444) et lorsque les terres ottomanes furent envahies de tous côtés en 1097 (1686), le combat fut déclaré obligatoire pour tout le monde et la mobilisation générale fut émise.

 

Après la prise d’Edirne en 762 (1361), il y eut une augmentation considérable du nombre de prisonniers de guerre, en raison de l’expansion rapide réalisée par Hajji Ilbayi dans la Vallée de Merich et par Ghazi Hajji Evrenouz Bey de Karasi sur Via Egnatia vers Salonique. Les combattants devaient payer un cinquième de la valeur de chaque prisonnier de guerre. Mawlana Kara Roustam de Karaman lanca un avertissement concernant l’introduction de cette importante source de revenus pour le Trésor. Dans les travaux politiques, la meilleure politique était généralement de laisser tout type de butin aux soldats. À la demande du Vizir Chandarli, Mourad I ordonna de faire « tout ce qu’Allah Exalté a commandé. » Comme il fut approuvé par les ‘ulémas, Kara Roustam reçut le pouvoir de collecter un cinquième dans le passage Gelibolu. Le cinquième commença à être collecté, prenant soit un prisonnier de chaque prisonnier vivant, soit un cinquième de la valeur de chaque prisonnier. Les soldats manifestement n’aimèrent pas cette « invention » des deux savants. Ceux qui revenaient de Roumélie avec leurs prisonniers commencèrent à emprunter des voies différentes pour éviter cette nouvelle taxe. En réponse à cela, Ghazi Evrenouz fut ordonné de percevoir le cinquième de la taxe à la frontière et un qadi (juge) fut désigné pour le collecter. L’idée de former une nouvelle armée composée du cinquième de ces recrues naquit du nombre croissant de prisonniers de guerre entre les mains du gouvernement. Ces prisonniers, appelés « oglan, » furent envoyés à Bursa et dans ses environs pour apprendre le turc et embrasser l’Islam. Ensuite, ils furent rassemblés dans un corps militaire pour former une armée permanente sous le commandement direct du Sultan, qui jeta les bases de l’armée des janissaires.

 

L’intention du ghazi doit être sincère et il ne doit pas oublier qu’il se bat pour l’Islam et les autres Musulmans. Il ne devrait pas y avoir de « cupidité et d’hypocrisie » dans la bataille, c’est-à-dire qu’ils ne devaient pas partir en guerre pour le butin et devaient toujours rester dans les limites de la religion dans leur attitude. Comme nous l’avons souligné, cette dernière règle sous-tend la base religieuse-idéologique de ghaza. Il n’était bien entendu pas possible de déterminer qui était sincère et qui ne l’était pas.

 

 

Dans la tradition turque, les combattants ghazi étaient censés obéir à dix caractéristiques morales. Ces qualités furent comparées à certaines qualités chez les animaux, telles que le courage, la persévérance, la confiance en soi, la force et la combativité, la puissance, l’endurance, la capacité à rester calme, la patience, la capacité à profiter des opportunités et la loyauté envers son compagnon, qui furent toutes mentionnés dans des légendes turques telles que Dede Korkud et Danishmendname. Ces qualités résument ce que l’on attendait d’un soldat professionnel dans le Garibname d’Ashik Bacha (669-722/1271-1332), dont le principal public était le peuple turcoman anatolien et les ghazi des frontières. Ces attentes sont certainement différentes de celles des livres islamiques et reflètent les traditions communes autour des ghazi.

 

Puisque le combat était considéré comme le devoir de tous les Musulmans, dans certains cas, les Sultans avaient l’habitude de convoquer toute la population pour la guerre. Les Musulmans pieux prirent le combat dans la voie d’Allah au sérieux et donnèrent de grosses sommes d’argent. À Bursa (Brousse, Pruse), un riche du nom de Khoudjah Ibrahim engagea 20 soldats de cavalerie pour 20000 akcha pour contribuer à la campagne militaire de Muhammad al-Fatih contre les Hongrois en 881 (1476), en disant « laissez-moi participer aux bénédictions du jihad. » Bayazid II, dans son édit adressé au peuple d’Anatolie, leur demanda de rejoindre le commandant de frontière Bali Bey, dans sa campagne contre la Pologne, en leur promettant des dinars et d’autres récompenses. Les Sultans Ottomans continuèrent de préférer le titre de Ghazi, jusqu’au dernier Sultan.

 

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