OSMANLI

Mon argent ou ta vie : La traque des Habsbourg pour ‘Oulouj ‘Ali

 

Emrah Safa Gurkan

 

Cet article traite des efforts des Habsbourg pour éliminer la menace navale ottomane en employant des mesures clandestines et en entreprenant des opérations secrètes. Réalisant le danger que la flotte et les corsaires ottomans créaient pour leurs défenses, les services secrets des Habsbourg envoyèrent un certain nombre d’intermédiaires afin de rappeler à ‘Oulouj ‘Ali son passé chrétien et ses obligations envers son véritable monarque et ainsi le convaincre de changer d’allégeance. Les Habsbourg tentèrent également d’organiser l’assassinat de ce dangereux corsaire qui atteignit l’apogée de son pouvoir en tant que Grand Amiral Ottoman.

 

Alors que l’efficacité des services secrets des Habsbourg nous démontre la force des mécanismes de collecte d’informations et des réseaux épistolaires circumméditerranéens (autour de la Méditerranée), les tentatives d’assassinat et de défection pointent vers un aspect peu étudié des rivalités inter-impériales : la diplomatie secrète.

 

Introduction

 

Le XVIe siècle vit la montée concomitante de deux puissances, les Ottomans en Méditerranée orientale et les Habsbourg en Occident. La rivalité entre ces deux empires devint la principale force motrice de la politique internationale. Le résultat fut un conflit « mondial » où chaque régime politique d’Europe et de la Méditerranée dut prendre parti, certains en tant qu’alliés, d’autres en tant que vassaux.

 

Il y avait deux principaux théâtres de compétition : les plaines hongroises et les eaux méditerranéennes. Même si, du point de vue ottoman, les expéditions militaires entreprises en Hongrie étaient bien plus importantes que les opérations navales en Méditerranée, ces dernières étaient plus menaçantes pour les Habsbourg, notamment à la suite de l’éclatement de l’empire de Charles V en 1556.

 

Le conflit en Méditerranée se manifesta de plusieurs manières. Tout d’abord, il y eut d’importantes batailles navales entre les grandes flottes impériales en 1538, 1560 et 1571. Cependant de telles batailles ne purent pas produire de résultats stratégiques en Méditerranée. La nature de la guerre des galères rendait indispensable l’acquisition de bases navales pour soutenir les opérations des grandes flottes. Ainsi, un deuxième type de conflit assiégeait des places fortes navales telles que Malte, la Goulette et Alger. Une troisième façon de régler ses comptes était de recourir au service des corsaires, c’est-à-dire des corsaires financés par les autorités centrales. Ici, les Ottomans eurent le dessus. Lorsqu’ils se retrouvèrent engagés dans une rivalité impériale avec les Habsbourg dans les années 1520, des centres corsaires étaient déjà établis en Afrique du Nord. Ces corsaires attaquaient les côtes des Habsbourg et défiaient les voies de communication, de commerce et d’approvisionnement au cœur même de leur empire. Ils conclurent rapidement une alliance mutuellement bénéfique avec Istanbul contre l’ennemi commun, les Habsbourg.

 

En Méditerranée, les Habsbourg restaient généralement sur la défensive. Alors que la flotte ottomane dépêchée d’Istanbul atteignait son plein potentiel en parcourant les eaux de la Mer Tyrrhénienne, Ligure et de la Mer des Baléares en 1543, 1544, 1550, 1552, 1553, 1555 et 1558, des corsaires ottomans installés dans les ports nord-africains ravageaient les côtes des Habsbourg en Sicile, Naples, Sardaigne, Aragon, Valence et Grenade. De plus, ces derniers défièrent également le pouvoir des Habsbourg en Afrique du Nord. Ils assiégèrent les colonies militaires fortifiées des Habsbourg dans la région et attaquèrent leurs alliés tels que Tlemcen, le Maroc et Tunis.

 

Même s’ils possédaient de vastes domaines en Mer Méditerranée,  le front méditerranéen n’était pas la première priorité des décideurs des Habsbourg. Comme leurs possessions fragmentées dans toute l’Europe leur conféraient plusieurs responsabilités, ils avaient des préoccupations plus urgentes. Jusqu’en 1559, ils étaient engagés dans une guerre perpétuelle avec leur ennemi juré, la France et ils devaient participer aux guerres d’Italie. De même, la question du protestantisme évolua avec le temps en un défi ouvert à l’autorité des Habsbourg à la fois dans le Saint Empire romain germanique où l’empereur Charles Quint dû concéder le traité d’Augsbourg (1555) et dans les Pays-Bas où une rébellion qui se terminera en l’indépendance, huit décennies plus tard, éclata en 1568. Parallèlement à ces préoccupations vint le puissant défi ottoman en Europe centrale et dans les Balkans qui culmina avec le siège de Vienne en 1529 et l’expédition de 1532.

 

De plus, même si les Habsbourg se donnèrent beaucoup de mal pour relever le défi ottoman en Méditerranée, la plupart des opérations navales coûteuses qu’ils entreprirent produisirent peu de résultats stratégiques. Les Ottomans ne purent être arrêtés malgré la victoire chrétienne lors de la bataille de Lépante (1571). L’année suivante, une flotte ottomane rapidement reconstruite barrera avec succès la progression de Don Juan vers l’est « en se réfugiant sous les falaises et les batteries de Modon » et conjurera la menace chrétienne en Méditerranée orientale. Bientôt, elle passera à l’offensive et portera la guerre jusqu’à la moitié ouest de la Mer Méditerranée, reconquit Tunis et la Goulette en 1574 et jettera l’ancre à Alger pour une expédition marocaine avortée en 1581. De plus, malgré des opérations navales répétées et les sièges, il s’avéra impossible de déloger les corsaires de leurs bases nord-africaines. Au contraire, ils intensifiaient leurs déprédations dans les eaux des Habsbourg et consolidaient leur pouvoir dans l’arrière-pays nord-africain. L’ère des « petites guerres » en Méditerranée venait de commencer.

 

Cette épine dans le flanc des Habsbourg couta non seulement d’énormes sommes d’argent à un empire dont les difficultés financières sont mieux illustrées par ses fréquentes faillites en 1557, 1560, 1575 et 1596. Elle força également les Habsbourg à réorganiser leurs défenses et à rester toujours vigilants ; ainsi, cela réduisit leur flexibilité stratégique et compromit leurs efforts de guerre ailleurs. Par conséquent, il n’est pas surprenant que les Habsbourg soient parvenus à la conclusion que des méthodes autres que le conflit militaire ouvert devraient être employées afin de pacifier la menace ottomane qui leur causait tant de problèmes.

 

Cet essai se concentrera sur l’une de ces méthodes : les efforts des services secrets des Habsbourg pour éliminer la menace imposée par le célèbre corsaire ottoman ‘Oulouj ‘Ali, un acteur clé de la rivalité ottomane-habsbourgeoise en Méditerranée pendant plus de deux décennies en tant que gouverneur général de Tripolis (1565-1568) et d’Algérie (1568-1572) et le Grand Amiral Ottoman (1572-1587). Il décrira comment les agents des Habsbourg négocièrent la défection de ‘Oulouj ‘Ali vers le camp des Habsbourg d’une part et complotèrent contre sa vie d’autre part.

 

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