OSMANLI

Sinan Bacha se mit à la tête de l’armée, pour commencer l’attaque. Quant aux troupes, elles étaient fermes et résolues, et un ordre parfait régnait dans les rangs. Les croisés, de leur côté, semblaient faire confiance à leur courage, attisé par la haine qu’ils portaient à l’Islam.

L’engagement commença, l’artillerie de l’ennemi ouvrit sur l’armée un feu si meurtrier et soutenu, que le grondement du canon était plus terrible que le tonnerre lui-même et l’éclair lancé par chaque coup de feu semblait plus brillant et plus éblouissant que la foudre dans un orage. Les troupes victorieuses avancèrent contre l’ennemi avec une égale intrépidité, fermes et résistantes comme un bloc de granit.

 

Alors que les choses étaient dans cette situation, la nouvelle se répandit dans le camp de l’arrivée d’un émir de la Sublime Porte, un Bacha nommé par le noble empereur Haydar Bacha. Ce chef avait conduit en personne la défense de Qayrawan contre les attaques de Muhammad al-Hafsi, et avait été aidé dans cette entreprise par Mustafa Bacha de l’ouest de Tripoli.

 

Ces deux émirs ayant entendu parler de l’arrivée de Sinan Bacha et des troupes ottomanes à La Goulette, se hâtèrent secrètement dans la nuit auprès du commandant en chef pour s’entretenir avec lui sur les mesures à prendre pour pousser le siège de la ville de Tunis. Ils obtinrent sans aucune difficulté de Sinan un détachement assez important de troupes, avec l’aide de laquelle ces deux Bachas purent commencer le siège. Le détachement se composait d’un millier d’arquebusiers, d’un millier d’hommes de la légion de volontaires, avec leur agha Abil Bey pour chef, de plusieurs pièces d’artillerie lourde et de quelques canons pivotants. Trois émirs de bannières joignirent également cette colonne, Ibrahim Bey, de la division du Caire ; Muhammad Bey, de la division chypriote; et Abou Bakr Bey, de la division Qara-Hisar.

 

Muhammad al-Hafsi, ce traître allié des impies, s’était retiré à Tunis, où il entendait, avec l’aide de quelques Chrétiens, offrir une résistance vigoureuse mais ses espérances furent trompées. Les Chrétiens, considérant d’un côté que la ville était trop grande pour les moyens de défense dont ils disposaient, et de l’autre que la citadelle, seul ouvrage fortifié, était presque en ruine, résolurent de quitter Tunis, et de prendre position à proximité, sur le terrain sablonneux. A cet endroit se dressait un fort qu’ils avaient commencé à construire quelque temps auparavant et qui était resté inachevé. Cette fortification avait été entourée de plusieurs ouvrages extérieurs et se tenait à l’extérieur de la porte de la marina. Dès que les Chrétiens prirent position sur ce point, ils s’empressèrent d’y ériger de nouveaux ouvrages de défense, en l’entourant d’une palissade, contre laquelle ils entassèrent à la hâte terre et sable. Ils prirent soin de stocker une grande quantité de matériel de guerre dans leurs retranchements. Il était d’ailleurs armé d’une propre artillerie et plus de 6000 hommes, Chrétiens et renégats, s’y réfugièrent. Tunis ayant été évacuée par les ennemis de la foi musulmane, ne pouvait plus offrir aucune résistance par conséquent, les troupes victorieuses en prirent possession sans porter un coup et se mirent aussitôt à travailler pour réparer et fortifier les points jugés trop faibles ou facilement accessibles. Autrefois maîtres des lieux, les Musulmans assiègent la forteresse, qui servait de dernier refuge aux Chrétiens.

Les deux émirs informèrent immédiatement Sinan Bacha du résultat de leur première tentative, et lui demandèrent un renfort, afin qu’ils puissent assiéger les Chrétiens avec une armée plus imposante. Le général en chef s’empressa d’envoyer l’aide demandée, et un second détachement, sous le commandement du Kapudan Kilij ‘Ali Bacha, vint rejoindre ceux qui étaient déjà engagés sous les ordres de l’émir de Tunis, Haydar Bacha et l’émir de Tripoli, Mustafa Bacha. Mais ce nouveau renfort parut à Kilij ‘Ali Bacha encore insuffisant pour réduire une place défendue par un si grand nombre de mécréants et il demanda donc à Sinan Bacha de lui envoyer plus de troupes et un nouveau ravitaillement d’artillerie.

Le général en chef n’hésita pas à accepter cette nouvelle demande et une forte colonne de 1000 janissaires, sous les ordres de Majdi Bacha, qu’il fit accompagner de ‘Ali Agha, Silahdar reçut l’ordre de commencer la bataille. Une batterie de huit canons et canons pivotants fut également expédiée à la hâte à Kilij ‘Ali Bacha, qui, avec l’aide de ce nouveau renfort, put commencer le siège avec une certaine chance de succès.

 

L’armée assiégeante se retrancha aussitôt. Néanmoins, ces forces unies ne découragèrent ni les Chrétiens ni ceux des habitants de Tunis qui, avaient renoncé à la foi de leurs ancêtres, combattaient aux côtés des impies. A plusieurs reprises, ils firent des sorties, tombèrent sur l’armée assiégeante et pénétrèrent même dans les retranchements. Plusieurs lourds combats eurent lieu, dans lesquels un grand nombre de Musulmans rencontrèrent la mort glorieuse du martyr.

 

Dès que Sinan Bacha apprit la perte subie par les troupes victorieuses, il se rendit lui-même sur place et la distance qui séparait les deux armées assiégeantes étant très courte. Il avait laissé entre de bonnes mains le soin de diriger le siège de La Goulette. Il examina soigneusement la disposition du terrain et les endroits des fortifications qui, selon lui, seraient le plus facilement percés et disposa les troupes en conséquence.

 

Il les exhorta au courage et à la persévérance, et ayant donné ses instructions au Kapudan et au Bacha, il retourna à La Goulette, où sa présence était requise pour la poursuite des opérations de siège. Les deux armées poursuivirent d’un commun accord leurs attaques contre les Chrétiens. Entre-temps, Ahmed Bacha, l’émir d’Alger, vint unir ses forces à celles déjà, unies pour combattre les infidèles chrétiens et il se mit à la disposition du général en chef. Celui-ci, ayant accepté son aide, lui attribua la partie sud de La Goulette. Ahmed Bacha s’y rendit aussitôt, installa son camp, qu’il fortifia. Ses troupes s’avancèrent jusqu’aux douves des Chrétiens, et y construisirent à la hâte une redoute.

L’ennemi avait foré un tunnel sous terre qui s’étendait jusqu’à un bâtiment qui avait autrefois servi de douane, et au milieu duquel se trouvaient encore plusieurs vestiges de fortifications, qui au moyen de quelques travaux supplémentaires, pourraient facilement être remis en un état de défense.

Percevant ce nouveau point d’avantage gagné par les Chrétiens, le Grand Vizir, dirigea en personne l’attaque contre ce fossé occupée par l’ennemi. L’engagement fut des obstiné, mais le succès ne fut pas long à se déclarer en faveur des troupes ottomanes. La position fut prise d’assaut, et la garnison passée par l’épée.

Le commandant en chef, après avoir tenu conseil avec ses généraux, ordonna que le fossé soit comblé et une redoute érigée sur place. Lui-même donna l’exemple pour encourager ses soldats au travail. Cet exemple fut suivi par tous les autres émirs, et par les soldats eux-mêmes, qui apportèrent de la terre et du sable qu’ils jetèrent dans le fossé qui fut bientôt rempli et, d’après les ordres donnés, une redoute militaire y fut élevée le 14 de Rabi’ ath-Thani 981.

 

A partir de ce jour, la situation des Chrétiens devint de plus en plus critique car du haut de la redoute élevée au bord du fossé, l’artillerie assiégeante surplombait la citadelle des Chrétiens et y ouvrit un feu meurtrier et presque ininterrompu. A ce moment, un nouveau renfort rejoignit les troupes ottomanes en la personne de Ramadan Bacha, qui avait été laissé gouverneur à Alger, à la tête de 3000 hommes et se mit à la disposition de Sinan Bacha. Le général en chef lui ordonna de se rendre avec ses troupes au camp établi devant le fort chrétien, près de Tunis, pour accélérer le siège commencé par l’armée ainsi, Ramadan Bacha se rendit aussitôt à l’endroit qui lui avait été assigné. Les Vizir continuèrent de diriger, avec intrépidité et courage persévérant, les opérations de siège de La Goulette. Enfin le moment vint où cette formidable forteresse dut se rendre aux forces qui l’entouraient de tous côtés.

Sinan Bacha ordonna un assaut général. Les troupes ottomanes, animées du désir de vaincre les impies, encerclèrent la citadelle, et, combattant avec ardeur, se précipitèrent à l’assaut, et presque aussitôt l’endroit, incapable de tenir plus longtemps, tomba en leur pouvoir.

 

La victoire fut remportée le 6 Joumada Awwal 981. Toute la garnison fut mise à l’épée ; Chrétiens, renégats et Arabes, qui s’y étaient réfugiés, furent exécutés à l’exception du gouverneur de la forteresse, le chef des Chrétiens et le roi de Tunis, Muhammad al-Hafsi, qui furent enchaînés et jetés dans un donjon.

Tout le peuple musulman se livra à la joie et à l’exultation en apprenant cet heureux événement.

Cette victoire peut être considérée comme l’une des plus mémorables jamais remportées par les Musulmans, et comme l’un des avantages les plus glorieux jamais obtenus en faveur de la religion de notre seigneur et maître Muhammad (sallallahou ‘aleyhi wa sallam).

 

La citadelle de La Goulette, qui venait de tomber ainsi au pouvoir de l’armée victorieuse, fut peut-être le meilleur ouvrage fortifié des Chrétiens; et, ce qui est le plus remarquable dans son histoire, c’est qu’il leur fallut quarante ans pour le terminer, c’est-à-dire depuis l’an 941 de l’Hijrah, date à laquelle Tunis fut conquise par Charles Quint, et que l’armée assiégeante prit possession après un siège de quarante jours. Sinan Bacha ordonna qu’elle soit entièrement détruite et rasé jusqu’à ses fondations.

La destruction de cette formidable citadelle fut si complète, qu’il ne resta aucune pierre debout.

 

Sinan Bacha ne tarda pas à envoyer à Constantinople la nouvelle du brillant succès qu’il avait obtenu, afin qu’il puisse de là se répandre dans tout l’Empire, et que chaque bon musulman puisse partager la joie et l’exultation communes.

La présence du Vizir n’étant plus requise à La Goulette, il se rendit avec son armée à Tunis pour accroître par sa présence le zèle et le courage des Musulmans assiégeants. Son arrivée donna de l’énergie à la vaillance des troupes et des chefs sous le commandement desquels ils assiégeaient depuis quelque temps les mécréants retranchés dans leur forteresse.

Une attaque générale fut ordonnée par Sinan Bacha, qui y prit part en personne avec la plus grande intrépidité. Les troupes, à l’exemple de leur chef, se précipitèrent sur l’ennemi, qui s’était replié derrière ses retranchements.

Le feu et l’acier neutralisèrent un grand nombre sur le champ de bataille et un grand nombre de ces vrais défenseurs de la foi trouvèrent dans cette bataille la noble et glorieuse mort du martyr sans cesser de vivre car ils sont près d’Allah Exalté dans la demeure de la jouissance éternelle. Les pertes que l’armée subit n’atténua pas son courage et les Musulmans se précipitèrent de nouveau au combat, et cette fois leur attaque vigoureuse et intrépide fut si obstinée et persévérante, qu’il ne fallut pas longtemps avant que l’endroit retombe en leur pouvoir et que les glorieux étendards flottent du sommet des remparts.

Toute l’armée remercia le Très-Haut pour cette bataille mémorable, pour ce brillant succès. Les détails de la victoire furent aussitôt envoyés à la Sublime Porte, et la nouvelle se répandit à l’étranger dans tout l’Empire, remplissant le cœur de tous les bons musulmans d’est en ouest d’une joie intense.

 

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