OSMANLI

Les ruses britanniques pour permettre l’occupation grecque d’Izmir

 

Pendant ce temps, au cours de la deuxième semaine d’avril 1919, le gouvernement ottoman fut informé que, selon le septième article relatif aux termes de la trêve, les Alliés étaient sur le point de mener à bien leur occupation d’Izmir et que, selon cet article, ils se réservaient le droit de l’exécuter chaque fois que leurs intérêts étaient menacés. C’est pourquoi le Premier ministre Damad Farid Bacha donna ses instructions au Wali d’Izmir. Il souligna la nécessité de garder les armées à l’intérieur de leurs casernes et le contraignit à interdire par la force toute manifestation que les locaux pourraient organiser.

 

Le 14 mai 1919, la flotte britannique fut aperçue près d’Izmir. Le commandant de la flotte, l’amiral Colthorpe, dit au Wali d’être prêt pour les forces alliées qui étaient sur le point de débarquer. Puis il convoqua le Wali pour le rencontrer. A son arrivée, il lui dit : « Je viens d’apprendre que ce seront les Grecs qui débarqueront et occuperont Izmir. » Le Wali fut dévasté et regarda l’amiral avec incrédulité. Il ne put retenir les larmes, alors elles commencèrent à couler abondamment et il dit avec une boule dans la gorge et d’une voix exprimant l’humiliation et le découragement : « Les Grecs ! Les Grecs venus occuper Izmir ? » L’amiral répondit : « Ce sont les ordres que j’ai reçus de Paris. » Le Wali déclara : « Je ne suis pas responsable et je ne peux pas prédire ce qui va se passer. » Le commandant lui dit : « Il est impossible pour d’autres que les Grecs d’occuper Izmir. Comprenez-vous ? » Sur ce, le Wali lui dit : « Je n’ai besoin que de trois cents de vos soldats pour rassurer les Musulmans et leur prouver que l’occupation est menée par les Alliés et non par les Grecs, et que cette occupation est temporaire plutôt que permanente. » Le commandant répondit : « Impossible. » Puis il mit fin à la conversation.

 

Dans la matinée du 15 mai 1919, le même jour, Mustafa Kemal quitta Istanbul, en tant que délégué du gouvernement britannique et ottoman pour apaiser les troubles dans les provinces orientales, les soldats grecs commencèrent à débarquer sur le quai du port d’Izmir. Toute la communauté grecque sortit en force pour les saluer et leur enthousiasme fut difficile à décrire. Ils commencèrent à chanter et les forces grecques parcoururent les rues d’Izmir. Quant aux forces armées turques, elles se précipitèrent et se cachèrent dans leurs casernes conformément aux strictes instructions qui leur avaient été données par le Premier ministre. Cependant, la communauté grecque et l’armée grecque fêtaient et parcoururent les rues défiantes et provoquantes ; mais malgré cela, les habitants d’Izmir et l’armée ottomane d’Izmir firent preuve de retenue.

 

Cependant, à peine les forces armées grecques atteignirent-elles les bâtiments du gouvernement, qu’une seule balle fut tirée. Personne ne sut d’où la balle avait été tirée, mais ce qui était certain, c’est qu’elle l’avait été délibérément pour provoquer l’armée grecque. Par conséquent, à peine entendirent-ils la balle qu’ils se figèrent. Ils commencèrent ensuite à arroser les soldats ottomans et les habitants d’Izmir d’une pluie de balles, tuant et blessant des dizaines de personnes. Certains habitants commencèrent à se défendre et, par conséquent, des troubles éclatèrent et le chaos se propagea. Les soldats grecs saisirent cette opportunité et libérèrent leur ardent désir de vengeance. Ils déversèrent leur haine et étanchèrent leur soif de verser le sang des Musulmans. Ils commencèrent à provoquer les officiers en leur crachant au visage et forcèrent chaque Turc à piétiner son Tarboush et ceux qui refusèrent furent instantanément découpés en morceaux avec leurs épées dans une horrible sauvagerie. Puis ils commencèrent à retirer le Hijab des visages des femmes musulmanes, et celles qui refusèrent d’enlever leur Hijab furent tuées sur le coup. Ils commencèrent également à piller les maisons musulmanes, utilisant tous les types d’humiliation et tous les styles de provocation. Ce n’était sans aucun doute pas normal, mais plutôt un geste délibéré destiné à réaliser un complot prémédité.

 

Alors que ces crimes sauvages et ces horribles provocations se déroulaient le 19 mai 1919, le navire Anipoli mouillait dans le port d’Izmir entre la flotte britannique et les navires grecs, et Mustafa Kemal débarqua et entra dans la ville. Mustafa Kemal avait mis les voiles d’Istanbul le 15 mai à bord du navire Anipoli dans l’espoir d’atteindre Samsun via la Mer Noire, mais au lieu de se rendre à Samsun, il se rendit à Izmir.

Il semble que le gouvernement en ait eu vent, car à la veille du 16 mai 1919, au milieu de la nuit où Mustafa Kemal avait mis les voiles d’Istanbul, le Premier ministre Damad Farid Bacha demanda une réunion urgente avec un représentant du Haut-Commissaire britannique et lui expliqua que le Sultan avait changé d’avis sur l’envoi de Mustafa Kemal dans les provinces de l’est, parce que la nouvelle lui était parvenue que Mustafa Kemal avait l’intention de provoquer des troubles dans les provinces intérieures et qu’ainsi son voyage devrait être interrompu à tout prix. Ils lui donnèrent l’impression que des ordres seraient donnés pour l’intercepter et le forcer à revenir. Cependant, ils ne firent rien et Mustafa Kemal poursuivit son voyage à bord du navire jusqu’à ce qu’il atteigne Izmir le 19 mai, au plus fort du défi et de la provocation des Grecs.

 

Dès son arrivée, il rassembla les Walis et les informa qu’il était sur le point de prendre certaines mesures contre la Grèce et que ces mesures avaient été approuvées par le gouvernement. Puis il commença à calomnier les Grecs, à rassembler les dirigeants militaires et civils et à s’adresser à eux pour exhorter les masses à se préparer à des manifestations nationalistes, tout en mettant en garde contre les atteintes aux Chrétiens et en soulignant que ces manifestations devraient être pacifiques. Pour citer ce qu’il leur a dit :

« D’ici lundi, vous aurez fini d’organiser une manifestation nationaliste, quand un grand rassemblement réunissant le plus grand nombre d’habitants aura eu lieu et où les discours enflammés auront été prononcés. L’objectif principal de ces discours est d’évoquer le sentiment nationaliste et souligner la vigueur du peuple turc. Nous voulons que nos manifestations provoquent le sentiment d’injustice parmi les Alliés et leur font ressentir l’oppression qui s’est abattue sur nous. Je suis absolument certain que nos manifestations nationalistes pacifiques inciteront les nobles britanniques et les dignitaires occidentaux à mettre fin à cette honteuse ingérence dans nos affaires nationales les plus délicates. Les manifestations doivent avoir lieu dans toute la Wilaya et des télégrammes impressionnants doivent être envoyés aux grandes puissances et à la Sublime Porte, et je vous mets en garde sans équivoque contre l’autorisation que quiconque puisse causer des ennuis en faisant du tort aux Chrétiens de quelque manière que ce soit. Nos manifestations doivent être nationalistes et paisible. »

Puis il doucha les autorités avec une série de télégrammes durs envoyés par les habitants, dont un télégramme déclarant : « Le pays est en danger, » et un autre déclarant : « Le gouvernement central n’est plus capable de s’acquitter de ses devoirs fondamentaux, » et un autre déclarant : « Nous ne pouvons préserver l’indépendance de notre pays que par la détermination de la nation et les efforts des nations. » L’un des télégrammes les plus durs fut celui envoyé à Istanbul depuis le port militaire stratégique de Sinub, dans lequel les masses exprimèrent un énorme tollé. Pour citer le télégramme : « La nation turque ne peut pas être destinée à vivre avec un gouvernement que l’Europe contrôle à volonté et lui dicte ce qu’elle veut. »

 

Mustafa Kemal fit le premier pas officiel dans sa rébellion contre le calife

 

À la suite de ce télégramme, le Wali de Sinop fut démis de ses fonctions et des télégrammes furent échangés entre le Premier ministre, agissant au nom du Sultan, et Mustafa Kemal, le Sultan insistant pour que Mustafa Kemal revienne immédiatement. Cependant, Mustafa Kemal refusa et envoya un télégramme dans lequel il dit : « Je resterai en Anatolie jusqu’à ce que l’indépendance du pays soit acquise. » Ce refus flagrant fut le premier pas vers la rébellion et il continua à rassembler des gens et à errer dans l’Anatolie jusqu’à ce qu’il ait déclenché la rébellion.

 

C’est ainsi qu’après toutes ces manigances que Mustafa Kemal commença sa rébellion qui se termina par l’abolition du Califat et la séparation de la Turquie des autres parties de l’État Ottoman, ou selon les Occidentaux, la destruction de l’Empire Ottoman. De ces seuls événements, on peut conclure sans l’ombre d’un doute que ce sont les Britanniques qui initièrent tout pour déclencher cette rébellion, et que ce sont eux qui envoyèrent Mustafa Kemal pour la mener à bien car, ce sont eux qui prétendirent qu’il y avait eu des troubles dans les provinces de l’est, ce sont eux qui exigèrent que Mustafa Kemal aille réprimer ces troubles, ce sont eux qui inspirèrent les Grecs à occuper Izmir, sous la tutelle et la protection de leur flotte, et de procéder à de telles provocations. Ce sont également les Britanniques qui amenèrent Mustafa Kemal à Izmir, malgré les appels des autorités ottomanes à son retour, et qui lui ouvrirent la voie pour profiter immédiatement de ces provocations et commencer à rassembler des gens autour de lui. Ces événements en disent long et indiquent de manière très visible la vérité concluante sur laquelle chacun peut mettre le doigt.

 

La Grande-Bretagne soutient la rébellion de Mustafa Kemal

 

Malgré tout cela, si les Britanniques quittèrent ensuite Mustafa Kemal pour poursuivre la rébellion qu’il avait déclenchée par lui-même, il n’aurait pas été en mesure de faire un pas de plus vers l’objectif qu’il atteignit plus tard. Il en est ainsi parce que même s’il avait été possible de trouver quelqu’un en Turquie qui aurait accepté la séparation des terres islamiques arabophones de l’État Ottoman et qui ne se serait contenté que des terres turques, il aurait été d’autre part extrêmement difficile de rencontrer quiconque aurait consenti à l’abolition du Califat ou y aurait consenti, à part Mustafa Kemal et quelques individus dont le nombre ne dépassait pas une poignée. Le consensus général était en faveur du maintien du Califat. L’amour du Califat et la loyauté envers lui étaient profondément enracinés dans le cœur des gens, et chaque fois que la phrase Badshahin Tajuok Yasha était mentionnée, une corde dans chaque Turc était touchée et ses émotions les plus fortes étaient évoquées. Par conséquent, il aurait été inconcevable que des représentants de l’Oummah aient décidé d’abolir le Califat.

 

Pourtant, les techniques adoptés par les Britanniques, leur soutien continu à Mustafa Kemal et les activités qu’il poursuivait, aidèrent Mustafa Kemal à atteindre ces résultats. Tout en suscitant cette rébellion, la Grande-Bretagne se préparait à une manœuvre internationale afin de récolter les fruits de la rébellion. Elle lanca donc une vaste campagne de propagande à son encontre et diffusa l’actualité dans le but de soulever les craintes des Alliés au sujet de la Turquie.

 

Les rapports à destination d’Istanbul envoyés par les Occidentaux et les officiers s’accumulèrent, remplis de la description du grand tumulte qui proliférait en Anatolie et du sentiment nationaliste qui avait éclaté. Dans le même temps, les télégrammes et les agences de presse commencèrent à couvrir de manière exagérée l’actualité de la rébellion. Pendant ce temps, une conférence de paix à Paris avec la participation des Alliés fut convoquée et la Grande-Bretagne saisit l’occasion pour insérer dans l’agenda de travail de la conférence la nouvelle des troubles que Mustafa Kemal avait provoqués, afin de susciter la rancœur dans les cœurs et encourager l’imposition de conditions difficiles.

Cependant, la France était consciente du fait que ces actions étaient fabriquées par la Grande-Bretagne, par conséquent, elle rejeta la nouvelle des troubles de Mustafa Kemal et alla même un peu plus loin en tentant de gagner le gouvernement de Damad Farid Bacha. Ainsi, elle lui fit croire qu’elle n’était pas fâchée contre cette rébellion, et lorsqu’elle apprit ses intentions de venir personnellement à Paris chercher la sympathie des Alliés et les convaincre, elle se précipita et mit un cuirassé à la disposition de la délégation ottomane, dirigée par le Premier ministre, qui voulait assister à la conférence de paix à Paris pour faire connaître les vues de l’État Ottoman, avant qu’une décision ne soit prise sur son sort.

Cependant, la Grande-Bretagne s’y opposa et déclara préoccupée par l’enthousiasme français envers le gouvernement ottoman. Au début, la Grande-Bretagne tenta d’empêcher Damad Farid Bacha d’assister, alors il prétendit qu’il voulait accompagner la délégation mais sa mauvaise santé l’empêcha de le faire et il voyagea finalement à bord d’un cuirassé britannique.

 

La conférence de Paris posa des conditions très difficiles, et c’est la Grande-Bretagne qui adopta ces décisions et les défendit. Lloyd George prononça un discours à la Guildhall le 8 novembre 1919 dans lequel il déclara : « Les termes de paix ont été pleinement approuvés par les Alliés, en particulier ceux concernant l’Empire Ottoman, et l’ensemble de l’Europe convient à l’unanimité que le mal et le pouvoir ottoman véreux doit être éradiquée des terres habitées par les Grecs, les Arméniens et les Arabes. Les ports maritimes situés le long de la Mer Noire et de la Méditerranée doivent être ouverts à toutes les nations. » Cependant, la France et l’Italie s’opposèrent au traité. Néanmoins, l’enthousiasme de la Grande-Bretagne à l’égard de ces conditions n’avait pas pour but de les appliquer, mais plutôt de les utiliser comme moyen de menacer l’État Ottoman et d’inciter les Turcs contre le Sultan afin qu’ils se rangent du côté de Mustafa Kemal. C’est pourquoi elle fut plus tard la première à convoquer une conférence à Londres afin d’annuler le traité. La conférence eut lieu effectivement en février 1921.

 

Salat à bord d’un navire ottoman

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