OSMANLI

Une grande flotte chrétienne sous le commandement de l’amiral papal Marcantonio Colonna navigua vers l’est sans l’escadre de Don Juan. Il quitta Messine le 7 juillet avec 56 galères ; de ces galères, 13 appartenaient au Pape, 18 à l’Espagne et 25, non 30 comme ‘Oulouj l’avait prétendu, aux Vénitiens (les Français n’eurent jamais une seule galère présente). Il atteignit Corfou le 20 juillet et Zante le 2 août ; donc les informations d’Holomich furent correctes. Lorsque la flotte atteignit Cerigo le 4 août, elle s’était déjà jointe à la flotte Adriatique de Venise et s’était agrandie : 145 galères, 6 galéasses, 25 galliots[1] et 22 voiles. Elle rencontra la flotte ottomane au large de la rive nord-est de Cerigo entre les îles de Servi (Elafonisi) et Dragonera le 7 août, 11 jours avant qu’Istanbul envoie le commandement qui avertit son Grand Amiral d’une éventuelle désinformation ennemie. Le résultat fut un match nul alors que le rusé ‘Oulouj ‘Ali se retira de la bataille et chercha refuge dans les ports ottomans. En attendant, Don Juan arriva à Corfou avec ses 50 galères, 5 galliots et 2 galéasses le 9 août et y attendit le retour de la flotte de Colonna jusqu’au 31 août. Le fait que les deux flottes ne purent pas se rejoindre, comme ‘Oulouj l’avait deviné, paralysa l’opération alliée : Colonna et son collègue vénitien Foscarini refusèrent d’attendre Don Juan à Corfou, puis le prévirent plus tard de ne pas naviguer seul vers l’est pour les rejoindre ; à la fin, lorsque ‘Oulouj refusa la bataille, ils durent retourner à Zante pour unir leurs forces à l’escadre de Don Juan. Toutes ces manœuvres infructueuses leur +coûtèrent plus d’un mois sans recevoir d’objectifs stratégiques dans les eaux ottomanes.

 

5. Conclusion

 

Comme cela fut montré ci-dessus, les Ottomans réussirent à tromper, dissimuler et manipuler efficacement à la fois dans les sphères diplomatique et militaire. Ils dissimulèrent leur stratégie, cachèrent leurs préparatifs militaires et induisirent en erreur la prise de décision de l’ennemi en leur fournissant des informations adaptées. Cette campagne active de désinformation les aida à résoudre le dilemme du renseignement auquel Istanbul était confronté. Dans un tel centre culturel, commercial, politique et diplomatique, des personnes d’origines géographiques, ethniques, culturelles et religieuses différentes se mêlèrent avec facilité et hors de contrôle. Aucune autre ville européenne, pas même Venise, ne put revendiquer une telle pluralité chaotique. Si cette pluralité fit de la capitale ottomane un centre d’information par excellence vers laquelle des informations circulèrent des quatre coins du monde, elle créa également une fuite constante d’informations. Avec les techniques de surveillance et de contre-espionnage de l’époque, les Ottomans ne pouvaient pas surveiller efficacement une myriade de formes d’interactions entre ambassadeurs, marchands, espions, pèlerins, marins, soldats de fortune, missionnaires et vagabonds de tous bords déambulant dans les ports, les bazars et les rues animées de leur capitale. Ce qu’ils pouvaient faire, à la place, c’était de contrôler le marché de l’information en l’inondant d’informations contradictoires et en rendant de plus en plus difficile le tri des rumeurs et des spéculations.

 

Sur le champ de bataille, où les malentendus étaient fréquents dans la mesure où le vaincu pouvait se considérer comme le vainqueur, les Ottomans réussirent également réussi à tromper leurs adversaires. Les commandants compétents et chevronnés apprécièrent les avantages que la dissimulation et la manipulation pouvait offrir. Le double standard des sources ottomanes en ce qui concerne l’aspect éthique de la tromperie prouve qu’ils étaient conscients de son importance sur le champ de bataille. Alors qu’ils accusaient les rivaux des Ottomans d’avoir un penchant pour la ruse de la duplicité, les mêmes sources virent des commandants ottomans employer des stratagèmes similaires des commandants militaires astucieux et compétents dans leur art. L’exemple le plus emblématique de cette attitude est la façon dont Tiryaki Hassan Bash fut salué dans les sources ottomanes. La tromperie était mauvaise lorsqu’elle était utilisée par leurs rivaux mais comme la fin justifiait les moyens, elle n’était louable que lorsque les Ottomans y avaient recours.

 

 

 

 

[1] Les galliots étaient des petits vaisseaux à rames avec 16 à 20 bancs au lieu de 25 comme d’habitude dans les galères ordinaires. Les galliots utilisés par les corsaires ottomans ne doivent pas être confondus avec les galliots chrétiens. Ceux-ci pouvaient avoir eu jusqu’à 24 bancs et leur différence avec les galères ordinaires n’était pas le nombre de bancs, mais le manque de gaillard avant ou arrière.

 

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