OSMANLI

La tromperie, dissimilation et manipulation de l’information dans l’Empire Ottoman du 16e siècle

 

Cet article se livre aux méthodes de tromperie, de dissimulation et de manipulation employées par l’Empire Ottoman au 16e siècle. Il montre comment les Ottomans induisirent leurs ennemis en erreur dans les domaines de la diplomatie et de la guerre en les nourrissant d’informations adaptées. Ils dissimulèrent non seulement avec succès la cible de leurs préparatifs militaires aux espions ennemis et aux ambassadeurs étrangers mais recoururent également à la désinformation pour manipuler les négociations diplomatiques. De plus, les commandants ottomans utilisèrent un certain d’astuces et de ruses pour prendre le dessus sur le champ de bataille.

 

1. Introduction

 

En raison des difficultés logistiques et de communication de l’époque, les premiers décideurs modernes furent contraints d’opérer avec des informations imprécises, sujettes à la manipulation et souvent trompeuses. Des informations précises étaient une denrée précieuse en pénurie pour laquelle les gouvernements étaient toujours prêts à dépenser des fortunes. En fait, le 16e siècle vit la première expérimentation de services secrets institutionnalisés mais avec des résultats médiocres. Les informations manipulées et fabriquées l’emportaient souvent, entraînant de mauvaises décisions aux conséquences militaires et politiques graves.

Alors que les services secrets du 16e siècle luttaient pour acquérir et transmettre des renseignements précis en temps opportun, les décideurs des capitales et les commandants sur les champs de bataille cherchaient à prendre le dessus dans la guerre de l’information en essayant avec des informations adaptées pour tromper leurs adversaires. Cet article traite de ces efforts. Puisant dans un large éventail de sources primaires d’archives ottomanes et européennes, les pages suivantes tenteront d’étudier les méthodes et techniques de désinformation, de tromperie et de dissimulation employées par l’un des états les plus puissants des 16e et 17e siècles, l’Empire Ottoman. Nous ne rapportons aucune source cependant le document original est en ligne pour ceux qui voudraient plus de détails.

 

Bien que récemment des historiens ottomanistes turques aient commencé à examiner comment les premiers Ottomans modernes acquirent les renseignements, ils ne se sont pas concentrés sur leurs manœuvres et manipulations. La seule exception est un article récent traitant de la question de la rumeur et de la désinformation en se concentrant sur la confusion qui régnait sur le champ de bataille à la frontière ottomane-autrichienne en 1663-1664. D’une part, il analyse comment les commandants, les soldats et les décideurs furent déconcertés par de fausses rumeurs concernant l’issue de batailles décisives ; de l’autre, il montre comment des factions rivales et des groupes mécontents des deux empires profitèrent de cette confusion à leurs propres fins politiques. Cela ne concerne pas, cependant, une stratégie impériale délibérée de désinformation visant à contrôler la sortie du renseignement et à tromper l’ennemi, l’objectif principal de cet article.

De plus, les négociations quotidiennes entre les diplomates européens et les décideurs ottomans furent rarement examinées car la documentation d’archives à Istanbul confinait les étudiants en histoire diplomatique ottomane à la critique textuelle des noms, des traités commerciaux avec les accords de paix entre les Ottomans et les Européens. En élargissant la base de sources avec une correspondance diplomatique régulière et des rapports d’espionnage conservés dans les archives espagnoles et vénitiennes, nous examinerons ces négociations et éclairerons les nature de la diplomatie, de l’espionnage et de la prise de décision.

En trois parties, nous tenterons de démontrer comment les Ottomans du XVIe siècle développèrent une stratégie d’information cohérente afin d’atteindre leurs objectifs diplomatiques et militaires. La première partie montrera comment ils dissimulèrent leur cible militaire afin de refuser à leurs ennemis la possibilité de commencer tôt les préparatifs nécessaires. Dans la deuxième partie, nous nous concentrerons sur le milieu diplomatique d’Istanbul et analyserons comment les Grands Ottomans utilisèrent la désinformation pour tromper les diplomates étrangers et atteindre leurs objectifs dans les négociations diplomatiques. Enfin, nous décrirons les astuces et les ruses sur le champ de bataille qui déterminèrent le vainqueur.

 

2. Où marchez-vous ?

 

L’une des principales tâches des services de renseignement ennemis opérant dans les terres ottomanes était d’apprendre le secret bien gardé de l’endroit où l’armée ou la flotte ottomane allait attaquer au cours de la prochaine saison de campagne. Les Ottomans gardaient généralement très bien ce secret, n’annonçant la cible militaire qu’à la toute dernière minute, parfois même plus tard. Le Vénitien Baili nota que même les grands amiraux étaient parfois laissés dans le noir. Ils recevaient une lettre scellée contenant la cible de la flotte qu’ils ne pouvaient ouvrir que quelques jours après leur départ d’Istanbul, seulement une fois qu’ils avaient franchi les Dardanelles.

Les choses n’étaient pas non plus différentes pour les campagnes terrestres. Nous ne connaissons pas, par exemple, la destination de la dernière campagne de Muhammad II qui fut interrompue par sa mort inattendue en 1481; on ne peut que déduire du fait qu’il campa à Hunkarçayiri du côté anatolien d’Istanbul qu’il se dirigeait vers l’occident. Cependant, cela pourrait être trompeur même si les Ottomans ne pouvaient pas faire grand-chose pour empêcher les gens de faire des suppositions éclairées à partir des préparatifs militaires et des mouvements de l’armée et de la flotte, ils pouvaient toujours manipuler ces prédictions.

En 1515, par exemple, Salim I répandit des rumeurs selon lesquelles il attaquerait les Safavides plutôt que les Mamelouks essayant ainsi d’empêcher ces derniers de se préparer pour l’éventuelle attaque ottomane et aussi d’empêcher le premier d’envoyer de l’aide aux Mamelouks. Afin de simuler une attaque contre la Géorgie, le Grand Vizir Sinan Pacha fut envoyé en Anatolie où il fit passer le mot de l’expédition et lever des troupes. Ce fut une tentative délibérée de cacher la véritable raison pour laquelle le Grand Vizir Ottoman supervisait personnellement les préparatifs militaires en Anatolie.

 

Salim montra en outre sa perspicacité dans la dissimulation lorsqu’il assura au Sultan Qansouh Ghawri qu’il ne voulait pas nuire aux Mamelouks. Même lorsque ce dernier était à Alep, que l’armée ottomane était en Elbistan et que la guerre n’était que quelques jours à venir, Salim n’eut aucun scrupule à écrire que la raison pour laquelle ses armées s’étaient approchées de la frontière ottomane-mamelouke était de faire respecter l’interdiction sur le commerce iranien via Alep et le port d’Alexandrette ; qu’il combattrait les Safavides avec son armée pendant que sa marine était dans les eaux syriennes pour défendre le royaume ottoman contre les mécréants. Toujours après avoir envahi le territoire mamelouk et tué Qansouh à la bataille de Marj Dabiq, Salim continua son action. Il écrivit au nouveau Sultan Touman Bay que ses préparatifs militaires en Syrie n’étaient pas contre lui ; c’était les méfaits de Qansouh Ghawri qui l’avait poussé à attaquer l’Égypte. Sa cible principale était l’Iran où il voulait consolider l’Islam Sounnite ; tant que Touman Bay acceptait sa suzeraineté en frappant la monnaie et en faisant lire la Khoutbah en son nom, il n’attaquerait pas l’Égypte. Inutile de dire que Salim n’était pas homme à faire miséricorde aux faibles ; en 1517, il descendit sur l’Egypte, vainquit et exécuta Touman Bay et mit fin à l’État Mamelouk.

 

Connaître les intentions navales des Ottomans était encore plus important pour les services de renseignement ennemis en raison du modus operandi de la marine ottomane. La menace navale ottomane était intrinsèquement imprévisible en raison de la rapidité avec laquelle les Ottomans pouvaient constituer une flotte. La puissance navale ottomane dépendait du nombre de navires et de galères ottomanes exploitées sans équipages expérimentés ; cela signifiait, comme le résuma un expert, « alors que la flotte occidentale exigeait des années de préparation et de gestion prudente d’équipages expérimentés, la flotte ottomane pourrait émerger au cours d’un hiver d’activité intense organisé depuis Constantinople. » Ainsi, il était de la plus haute importance pour les rivaux des Ottomans d’avoir un réseau de renseignement efficace à Istanbul qui puisse observer les préparatifs militaires dans l’Arsenal, soudoyer les scribes qui rédigeaient les ordres ainsi que les courriers qui les portaient et se procurer des informateurs qui pourrait faire la lumière sur les intentions ottomanes. Le prix à payer pour négliger les préparatifs navals et les mouvements de la flotte ottomane pourrait être lourd.

 

La défaite des Habsbourg à Djerba (1560) démontre clairement à quel point il était futile d’acquérir des renseignements après le départ de la flotte ottomane qui dans ce cas particulier navigua à une vitesse remarquable et atteignit Djerba qu’en 20 jours, prenant le Duc de Medinaceli par surprise et la destruction de sa flotte. La défaite convainquit les Habsbourg d’instituer un réseau de résidents composé de nombreux agents, atteignant à un moment donné 112 personnes et régulièrement payés sur les caisses de Madrid. Cependant, même ces agents bien payés eurent du mal à déterminer la véritable cible des Ottomans et leurs rapports fournirent des possibilités plutôt que des certitudes, indiquant que les Ottomans pouvaient attaquer Chypre ou la Crète, Malte ou La Goulette et ainsi de suite.

 

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