OSMANLI

Migration turque et premiers raids en Anatolie

 

L’État Seljouk en Anatolie vit le jour en 467 de l’Hégire (1075), trente-cinq ans après la fondation du Grand Empire Seljouk en Perse. Cet événement, suite à la victoire de Manzikert en 463 (1071), résulta de la migration d’une importante population de Turcs. Les raids d’Oghouz sur l’Anatolie, qui commencèrent en 409 (1018) et durèrent jusqu’en 433 (1040), ne furent que de simples reconnaissances et n’eurent aucune signification historique. D’autre part, les batailles qui eurent lieu pendant la période de trente ans entre la fondation de l’Empire et la bataille de Manzikert jouèrent un rôle décisif pour briser la résistance byzantine et préparer la voie à la colonisation turque en Anatolie.

 

L’un des problèmes auxquels l’Empire Seljouk dû faire face depuis sa fondation fut de trouver des terres et des moyens de subsistance pour le grand nombre d’émigrants turcomans. Les grands Sultans Seljouk comme Toughroul Bek (429-55 / 1038-63), Alp Arsalan (455-65 / 1063-72) et Malik Shah (465-85 / 1072-92) considéraient les Turcomans comme une menace pour la loi et l’ordre de l’état et, en les envoyant faire des raids en Anatolie, ils empêchèrent non seulement les déprédations dans les territoires musulmans, mais accrurent également leur propre pouvoir contre l’Empire Byzantin, ainsi que fournir des terres et des moyens de subsistance aux Turcomans. La conquête et la turquisation de l’Anatolie sont le résultat de cette politique et de ces besoins, bien que les dirigeants musulmans, ignorant la nature de l’état turc et de la féodalité nomade turque, tinrent Toughroul Bek, en tant que Sultan turc et musulman, responsable des raids turcomans et du pillage dans leurs territoires, et se plaignirent à lui. 

 

En raison de la politique seljouk consistant à diriger la migration turcomane vers l’Anatolie, cette région fut en proie aux attaques et aux pressions turques pendant une période de trente ans. Les Turcomans, parfois soutenus par les Seljouk, mais principalement sous la direction de leurs propres beys, commencèrent leurs raids depuis l’Azerbaïdjan et pénétrèrent jusqu’aux villes de l’est, du centre et de l’ouest de l’Anatolie. À la suite de ces raids et longues batailles continues, ils capturèrent non seulement les plaines et les plateaux, mais aussi les villes d’Erzurum en 440 de l’Hégire (1048), Kars en 446 (1054), Malatya (Mélitène) en 449 (1057), Sivas (Sébaste) en 451(1059), Kayseri (Césarée) en 459 (1067), Niksar (Néocésarée), Konya (Iconium) et ‘Amouriyyah (Amorium) en 460 (1068), Honas (Khonae) en 461 (1069). Malgré cette expansion, qui dura jusqu’à la victoire de Manzikert, l’Anatolie était encore loin d’être un lieu sûr pour les Turcs, car il restait encore un grand nombre de forts et de villes conquises en plus que les Turcomans étaient étroitement poursuivis par les forces byzantines. Pour cette raison, les Turcomans retournaient en Azerbaïdjan après leurs attaques et leurs conquêtes.

 

L’établissement des Turcs en Anatolie

 

Lorsque la résistance byzantine fut brisée à la suite de la victoire de Manzikert en Dzoul Qi’dah 463 (26 août 1071)[1], les Turcomans commencèrent à se répandre et à s’installer en Anatolie. Conscients de leur rôle de défenseurs de l’Islam et de champions d’une domination turque universelle, les premiers Sultans Seljouk firent valoir leur prétention à la suprématie sur Byzance et se mirent ainsi en même temps à résoudre le problème de la migration turque.

 

Lorsque, à la suite de sa défaite, l’empereur Romanus Diogène fut destitué et que la paix qu’il avait acceptée fut rompue, Alp Arsalan lui envoya un message disant qu’il se rendrait lui-même en Anatolie pour le venger. Sa mort en 465 (1072) pendant la campagne du Turkestan l’empêcha d’exécuter sa menace. Néanmoins, il dit à ses commandants avant la campagne que la paix avec Byzance était terminée et qu’ils avaient l’ordre de conquérir les pays chrétiens (c’est-à-dire l’Anatolie).

 

Après la bataille de Manzikert, il y eut des changements rapides et soudains dans les caractéristiques ethniques de l’Anatolie. Parce que la grande migration et la colonisation turques n’ont été ni étudiées ni comprises, le processus de turquisation en Anatolie resta une énigme et certains historiens attribuèrent ces changements à l’anéantissement ou à la conversion massive à l’Islam de la population locale. S’il y eut effectivement des conversions et des pertes de population des deux côtés, l’inexactitude de ces conjectures ne tient pas compte des migrations et des changements ethniques.

 

L’opinion selon laquelle les Turcs en 473 (1080), sept ans après avoir atteint le détroit, auraient pu être facilement chassés, puisqu’ils n’avaient ni établit ni fondé un état, est erronée et découle de l’ignorance de l’histoire turque et des sources orientales en plus d’être totalement inutile puisque l’évènement a eu lieu. Le passé ne peut-être changée et ce n’est pas avec des « si » que l’on bâtit ! Il suffit de signaler que le Grand Empire Seljouk existait, qu’une tribu nomade n’a pas nécessairement à adopter une vie sédentaire et qu’il n’y avait pas de patrie dans laquelle ces Turcomans pouvaient retourner. Autre opinion erronée, en raison de l’ignorance de la politique seljouk en matière de conquête et d’installation en Anatolie, prétend sur la base d’un événement isolé : l’expédition syrienne d’Alp Arsalan, que les Sultans Seljouk n’avaient aucune intention de conquérir l’Anatolie. 

 

Bien que la victoire de Manzikert ait été suivie d’un flux considérable de population en Anatolie, la transformation de cette terre en un territoire entièrement turc prit quelques siècles de plus. Les Turcs qui fuirent devant les Mongols d’Asie centrale et de Perse formèrent la deuxième grande migration, et le processus de turquisation s’étendit de l’Anatolie centrale aux côtes et s’acheva au cours des septième et huitième de l’Hégire (treizième quatorzième siècles). Ce mouvement de population était essentiellement basé sur les éléments nomades, mais, avec la fondation de l’état seljouk occidental, des paysans, des commerçants, des artisans et des chefs religieux vinrent en Anatolie dans le cadre des migrations. Voici une très brève description de la façon dont l’Anatolie fut colonisée par les Turcs.

 

La Fondation de l’État Seljouk de Roum

 

L’État Seljouk de Roum fut fondé après et à cause du déplacement d’un grand nombre de tribus turcomanes en Anatolie. Mais le fondateur de cet état, Souleyman Ibn Qoutalmish (petit-fils de Seljouk et fils d’Arsalan Yabghou) ne faisait pas partie des commandants envoyés à la conquête de l’Anatolie par Alp Arsalan après la victoire de Manzikert.

En effet, parmi les conquérants mentionnés par les sources ultérieures comme fondateurs de l’état, seul Artouk Bey peut être vérifié. En 464 (1072), Artouk Bey vainquit une armée byzantine commandée par Isaac Comnènes, le faisant prisonnier, puis se rendit sur les rives du Sakarya, laissant derrière lui l’Anatolie centrale. Lorsque la rébellion de Jean Doukas créa une situation plus dangereuse, l’Empereur conclut un accord avec Artouk et demanda son aide. De cette façon, les Turcs atteignirent la baie d’Izmit.

 

En raison de la lutte pour la succession après la mort d’Alp Arsalan, Artouk Bey fut rappelé à Rayy, la capitale du Grand Empire Seljouk, et aida Malik Shah à vaincre son oncle.

Des événements tels que la campagne de Souleyman en Anatolie, la mort d’Alp Arsalan, le retour d’Artouk dans la capitale et la lutte pour la succession au trône sont étroitement liés. Lorsque Qoutalmish fut vaincu et tué en 456 (1064), à la fin de son combat pour le trône contre Alp Arsalan, ses fils furent bannis aux frontières byzantines. Ces prince rouges (ou fils de princes) sans aucun pouvoir commencèrent à organiser les Turcomans d’Anatolie autour d’eux après le départ d’Artouk Bey. Et certains de ces Turcomans n’étaient autres que les Yabghoulou (Yavkiyya, Yavgiyan), les tribus qui se rebellèrent contre Toughroul Bek et Alp Arsalan et s’enfuirent en Anatolie. (Ce nom, qui est utilisé pour les Turcomans rebelles qui étaient les adeptes d’Arsalan Yabghou, fut confondu avec celui de la tribu Yiva.) Ils avaient maintenant besoin d’un prince Seljouk pour les diriger.

La première apparition authentifiée sur la scène des fils de Qoutalmish remonte en 467 de l’Hégire (1074), alors qu’ils étaient impliqués dans une bataille en Syrie contre Atsiz, le bey Turcoman (Yavkiyya), qui avait accepté le service sous Malik Shah, et aussi quand ils essayèrent d’établir des relations avec le calife ‘oubaydi en Egypte. Après avoir échoué à gagner cette bataille, Souleyman entra en Anatolie, après avoir assiégé Alep et Antioche sur son chemin. Il reprit ensuite Konya et sa région à ses dirigeants grecs, conquit Iznik (Nicée) sans aucune résistance et la proclama sa capitale en 467 (1075). Il est également probable que Toutaq (Touqaq), qui avait marché jusqu’à Bithynie à la tête de 100000 hommes après le retour d’Artouk, le rejoignit également.

 

L’Empire Byzantin était dans un tel état et ses relations avec l’Anatolie aussi coupées, que la conquête d’une ville comme Iznik, qui joua un rôle important dans l’histoire du Christianisme et qui était très près de Constantinople, passa inaperçue dans les sources byzantines.  Elle ne fut mentionnée qu’à l’occasion de la succession de Nicéphore III Botaniatès en 500 (1078), comme appartenant à Souleyman, ce qui montre que la conquête dut avoir eu lieu avant cette date. Ceci est confirmé par la déclaration de certains auteurs musulmans qui, malgré la distance, Iznik fut conquise par Souleyman en 467 (1075) et non pas 1077, 1078, 1080 et 1081 comme il a été rapporté.  Quand son arrière-petit-fils Seljouk fonda un état dans cette terre nouvellement conquise, les Turcomans anatoliens acceptèrent sa souveraineté et les tribus nomades qui en entendirent parler émigrèrent sur cette terre en plus grand nombre. Il y a un lien entre la grande migration de 1080 et la fondation de cet état.

 

En février 1074, l’Empereur Michel VII fit appel au Pape Grégoire VII pour obtenir de l’aide, et en retour promit l’unification de l’Église orthodoxe avec l’Église catholique. Le Pape salua cette approche et convoqua certains rois européens et toute la chrétienté à une croisade contre les Turcs, qui avaient conquis les territoires de l’Empire Byzantin jusqu’aux murs de Constantinople. Mais le conflit entre la papauté et le Saint Empire romain retarda l’organisation de la croisade pendant vingt ans. Lorsque l’Empereur désespéra de toute aide de l’Europe en 1074, il envoya un ambassadeur avec des cadeaux inestimables à Malik Shah, mais toutes ces tentatives n’eurent aucun résultat pratique.

Souleyman accrut le pouvoir de son état en intervenant dans les conflits dynastiques à Constantinople et en aidant la succession de Nicéphore III Botaniatès au trône. Il élargit ainsi ses frontières et son armée établit son quartier général à Usküdar (Chrysopolis) en 471 (1078).

 

Plus tard, en soutenant Nicéphore Mélissène, il annexa les parties de Phrygie et d’Anatolie occidentale qu’il n’avait pas encore conquises. En 473 (1080), les Seljouk vainquirent une armée byzantine envoyée vers Iznik en 1080 et se retranchèrent sur la rive asiatique du Bosphore, où ils établirent des douanes et commencèrent à contrôler la navigation.

Comme ils n’avaient pas de flotte, la mer les empêchait d’attaquer Constantinople. Quand Alexis Ier Comnène devint empereur en 1081, la première chose qu’il fit fut de faire la paix avec Souleyman afin de défendre les Balkans contre les peuples chamaniques turcs au nord du Danube. Ce traité permit au Sultan Seljouk d’étendre son pouvoir à l’est.

 

Alors que la domination byzantine était en déclin en Anatolie, un certain nombre de dirigeants arméniens apparurent sur les rives de l’Euphrate et en Cilicie. L’un de ces Arméniens, appelé Philarètes, soutenu par le gouverneur de Malatya, Gabriel, coupa les communications entre l’Anatolie et les pays musulmans de l’est et du sud. En 475 (1082), Souleyman marcha vers l’est et, en conquérant Adana, Tarse, Massissah et Anazarba en 476 (1083), établit son contrôle sur toute la Cilicie. Pour sauver son royaume, Philarètes se rendit chez Malik Shah, et adopta l’Islam ; la population chrétienne d’Antioche, pour échapper à sa tyrannie, invita secrètement Souleyman le 15 Sha’ban 477 (17 décembre 1084) et lui céda la ville. A cause de cette conquête, il se disputa avec l’émir musulman ‘Ouqayli, Sharaf ad-Dawlah, vainquit son armée et le tua (478/1085). En raison de sa politique expansionniste et du siège d’Alep, Souleyman dû se battre contre le frère de Malik Shah, Toutoush, le gouverneur de Damas, et perdit la vie et son armée le 20 Safar 479 (6 juin 1086).

 

 

 

[1] Voir nos précédents Abrégés de l’Histoire des Abbassides ou nous avons rapporté en détails cette bataille décisive.

 

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