OSMANLI

Quand Ahmed et Bartawi furent sur le point de se déplacer contre Kotor, ils apprirent que la flotte alliée était finalement apparue dans la Mer Adriatique mais décidèrent de se retirer. Sur ce, la Porte émit l’hypothèse que l’intention de l’ennemi était de frapper les possessions ottomanes sur les côtes adriatiques et des mesures énergiques furent prises pour éviter cela. En juillet, l’information arriva d’Avlona (Vlore) que la flotte vénitienne s’était rendue à Messine. En août, plusieurs ordres furent envoyés aux Begs et aux qadis en Roumélie avec l’avertissement de se préparer contre une attaque ennemie. Le Beg de Kjustendil devait garder la côte d’Alessio (Lesh) jusqu’à Durazzo (Durres) en Albanie, et les qadis de Roumanie reçurent l’ordre de fournir des provisions et du matériel chaque fois que le capitaine de la flotte le demandait depuis les quartiers d’hiver de Bis.

L’ordre est particulièrement intéressant pour montrer la situation du côté ottoman en septembre. On y lit : « Ordre à ‘Ali Bacha, amiral de la flotte impériale. Dans ta lettre du 18 Rabi’ ath-Thani (9 septembre), tu as signalé que mon précédent firman au sujet de ton hivernage avec les Beylerbeyi d’Algérie au port de Kotor t’es parvenu à Lépante (Inebahti), tu as indiqué que dans une lettre ‘Ali, l’un des capitaines d’Algérie qui a été envoyé à Messine pour capturer des prisonniers pour des renseignements, t’a écrit que la flotte des incroyants était entrée dans le port de Taranda (Otrante) et qu’il avait capturé un petit navire de leur flotte. Les captifs l’informèrent que l’Espagne et Venise avaient équipé tous leurs navires, y compris ceux de Crète, et avaient décidé de venir à Corfou sous le commandement de Don Juan, le frère du roi d’Espagne afin d’attaquer soit la flotte impériale, soit une place sur les côtes de nos dominions. Tu ajoutes que toute la situation serait discutée au conseil de guerre et que le mieux sera fait pour les choses concernant notre religion et notre état. Tout ce que tu as rapporté nous était connu. De plus, Mustafa, un de mes chavoushes, apporta la nouvelle qu’il avait apprise de Bayazid, le Beg de Delvina, que la flotte des mécréants était déjà arrivée à Corfou. Bartawi Bacha, mon commandant en chef, m’a également rapporté les choses que tu voulais soumettre à ma connaissance. Maintenant, j’ordonne qu’après avoir reçu des nouvelles fiables sur l’ennemi, que vous attaquiez la flotte des mécréants en faisant pleinement confiance à Allah et à Son Prophète. Dès que mon ordre arrivera, vous devez rejoindre Bartawi Bacha et tenir un conseil avec les Beylerbeyi d’Algérie, d’autres beys, zou’ama et capitaines de la marine agissant tous en parfait accord et unité selon ce qui est jugé le plus approprié … Si vous pensez que ma flotte impériale devrait hiverner par la volonté d’Allah dans ces eaux comme je l’avais envisagé dans mon ordre précédent, vous pouvez décider de rester dans le port de Kotor ou dans un autre port après avoir consulté Bartawi Bacha, et me soumettre les mesures que vous prendrez pour pouvoir agir conformément à quoi que sera mon commandement impérial. »

 

Nous apprenons d’un ordre au Kapudan Bacha en date du 26 Rabi’ ath-Thani (17 septembre), que lorsque la flotte ottomane partit pour Avlona, un escadron de cinq galères ennemies arriva dans le détroit de Kotor, mais Qasim, le Beg d’Hersek (Herzégovine) les repoussa et fit des prisonniers. Il apprit d’eux que la flotte chrétienne composée de 130 vaisseaux espagnols et 130 vénitiens devait assiéger Nova (Castelnuovo). Sur ce, un ordre du 5 Joumadah al-Awwal (25 septembre) fut envoyé pour que le Kapudan Bacha et les Beylerbeyi d’Algérie hivernent à Kotor avec la flotte impériale de 230 vaisseaux. Les provisions pour six mois devaient être fournies pour la marine et la forteresse de Nova. En outre, Ahmed Bacha, commandant des forces terrestres, reçut l’ordre que les sipahis de Koumdia sous le commandement du Beylerbeyi Huseyin devaient rapidement se déplacer là où une attaque ennemie était attendue. Afin de garder Nova, le Beg de Kjustendil fut envoyé. Les Begs d’Herzégovine et de Shkoder devaient communiquer avec les commandants et entrer en action en coopération avec eux. Le 7 Joumadah al-Awwal (27 septembre), Mustafa Chavoush informa, de Delvina, l’arrivée de la flotte chrétienne près de Corfou.

 

En septembre, Ahmed Bacha arriva en Albanie avec les Beylerbeyi de Roumanie pour réprimer les rebelles albanais à Ohrida et pour renforcer les garnisons des forteresses de Preveza, Patras, Delvina, Avlona et Durazzo avec des timariots sipahis (cavalerie provinciale). Il chargea les Begs de Kjustendil et Vidin de garder la côte albanaise et inspecta tous les points dangereux de cette région. Mahmoud Ozkour oglu, apparemment un membre de la vieille famille albanaise des Sagouras, offrit ses services pour garder les côtes avec deux mille volontaires. Plus tard, Ahmed Bacha écrivit à la Porte que les troupes étaient en mauvaise posture en raison de la pluie et du manque de provisions en Albanie, et ils insistèrent pour rentrer chez eux. Les Begs gardant les côtes envoyèrent également des plaintes sur la rareté des provisions, affirmant qu’il leur était impossible de rester en Albanie pendant l’hiver. Dans un ordre du 20 Joumadah al-Oula (10 octobre), c’est-à-dire trois jours après la bataille de Lépante, la Porte informa Ahmed Bacha que la flotte chrétienne était à Corfou et qu’aucune troupe ottomane ne devait partir pour leurs provinces d’origine (les sipahis timariots servaient seulement pendant la saison de campagne, c’est-à-dire du printemps à l’automne), et que les troupes épuisées des navires devaient être remplacées par des troupes fraîches des forces terrestres. Il devait donner les contingents requis d’urgence par la marine, inspecter les garnisons dans les forteresses, puis se rendre avec toutes les forces sous son commandement à un point proche de l’endroit où l’attaque ennemie était attendue.

 

Vers la mi-Joumadah al-Oula (début d’octobre), la Porte apprit que la flotte chrétienne sous le commandement de Don Juan comprenait 130 galères, 70 frégates, 28 barches et six maones.

Ne sachant pas qu’ils feraient face à une assemblée aussi organisée de galères dirigée par les forces de la Papauté, de Venise et des Habsbourg sous le drapeau du Saint Empire romain, les Ottomans furent pris au dépourvu. La flotte alliée comprenait plus de 200 navires dont l’effectif total comptait environ 44000 marins, rameurs compris. En outre, il y avait quelque 28000 soldats à bord. Ils étaient armés de l’arquebuse, le précurseur du mousquet. En outre, la flotte de la Sainte Ligue était suivie par un train de 24 cargos à voile qui étaient là pour fournir un soutien logistique en cas de besoin. La flotte ottomane, comptant environ 224 navires, succomba devant la flotte de la Sainte Ligue. Quelque 194 navires ottomans furent coulés ou capturés par l’alliance chrétienne. Le grand amiral fut tué, avec ses fils, tandis qu’un autre commandant sauva sa propre vie en s’enfuyant simplement. Le seul commandant, qui survécut à la bataille fut ‘Oulouj ‘Ali Basha, plus expérimenté dans les affaires maritimes que les deux autres commandants, qui réussit à ramener à Istanbul un petit escadron de galères.

 

Le 29 de ce même mois (19 octobre) toujours non informé de la défaite de Lépante, la Porte pensa que la campagne était terminée et envoya la permission aux forces terrestres de rentrer chez elles avec l’avertissement qu’elles devraient être prêtes pour l’expédition du printemps prochain. Tous ces faits confirment l’idée que la Porte ne s’attendait pas sérieusement à une attaque ennemie à ce moment-là, et que la bataille fut plutôt une surprise.

‘Ali, chroniqueur ottoman contemporain, déclara : « La flotte navigua longtemps sur la mer. Personne n’apparut. Les Ottomans crurent que les Chrétiens n’avaient pas le courage de les rencontrer. L’hiver approchait. Les corsaires et les Begs des provinces côtières demandèrent à la Porte la permission de rentrer chez eux. Ainsi l’armée se désintégra. » Lorsqu’on apprit que l’ennemi s’apprêtait à attaquer la flotte ottomane, les commandants ottomans recrutèrent à la hâte des équipages pour les navires parmi les garnisons des forteresses côtières et même parmi la population locale.

 

Il n’y a pas de rapport ottoman détaillé disponible sur la bataille d’Incirli Liman dans la baie de Lépante. Le rapport de Bartawi Bacha, mentionné dans un firman, n’a pas encore été découvert dans les archives turques. Les chroniques n’en donnent qu’un très bref compte rendu. Le Sultan, alors à Edirne (Andrinople), reçut des nouvelles de l’événement par un émissaire spécial de ‘Oulouj ‘Ali Bacha le 3 Joumadah ath-Thani (23 octobre) (selon Selaniki, quelques jours plus tôt). Dans un firman daté du 8 Joumadah ath-Thani (28 octobre) envoyé à Bartawi Bacha, seul ce qui suit fut dit à propos de l’événement : « Maintenant, une bataille peut être gagnée ou perdue. Il était destiné à se passer ainsi selon la volonté d’Allah. » En fait trop confiants après la chute de Famagouste (Magosa) le 9 Rabi’ al-Awwal (1er août 1571) qui acheva ainsi la conquête de Chypre et la prise des forteresses vénitiennes de Dulcigno et d’Antivari en Albanie pendant l’été, les Ottomans furent choqués par la nouvelle. L’historien ottoman ‘Ali nota que depuis la création du monde et la construction du premier navire par Nouh (‘aleyhi salam), aucune catastrophe de ce type ne fut enregistrée. Discutant des causes de la défaite, les chroniqueurs ottomans soulignent le départ inhabituellement précoce de la flotte d’Istanbul au printemps, l’épuisement des équipages à la suite d’une longue période d’opérations en mer, la désertion des timariots sipahis des navires, l’attaque inattendue de la flotte chrétienne à un moment où les Ottomans croyaient que la campagne était terminée, l’ordre définitif initial de la Porte de rencontrer la marine chrétienne et l’insistance du Kapudan Bacha à se conformer à cette directive ; son mépris de la tactique de combat de ‘Oulouj ‘Ali, sa précipitation dans les lignes ennemies pendant que 40 ou 50 de ses navires étaient retournés au rivage et la désertion de bon nombre de ses troupes. Comme l’a dit un chroniqueur ottoman, « le grand amiral de la marine ottomane n’avait jamais commandé une seule barque de sa vie» et selon un autre chroniqueur « il n’avait jamais assisté à une bataille navale et ni ne fut informé de la science de la piraterie. » Mais tous les chroniqueurs terminent en disant que c’était le plan d’Allah pour mettre en garde les croyants musulmans contre leurs péchés.

 

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