BANU UMAYYAH

Les campagnes de Nasr Ibn Sayyar

 

Nasr Ibn Sayyar razzia la Transoxiane et particulièrement la région de la Porte de Fer avant de retourner à Balkh d’où il repartit attaquer Waraghsar et Samarkand et revint à Merv, la capitale du Khorasan. Puis il razzia as-Shash[4], mais Koursoul, accompagné par quinze-mille hommes, l’empêcha de traverser le fleuve d’as-Shash.

Koursoul payait chaque mois chacun de ses hommes avec un morceau de soie qui valait à cette époque vingt-cinq dirhams. Les deux armées restèrent séparées l’une de l’autre par une distance d’un lancer de javelot. Al-Harith Ibn Sourayj qui était avec les turcs tira une flèche courte sur Nasr qui était assis sur la rive mais la flèche toucha un de ses domestiques.

La nuit venue, une sombre nuit, Koursoul traversa le fleuve à gué avec quarante hommes et fit une razzia, en criant, dans le camp des Musulmans et emporta quelques moutons appartenant aux gens de Boukhara qui était à l’arrière. Nasr était accompagné des hommes de Boukhara, Samarkand, Kish et Oushroussanah au nombre de vingt-mille.

‘Assim Ibn ‘Oumayr, le commandant des soldats de Samarkand, était en dehors du     camp quand l’armée de Koursoul passa. D’après les cris des Turcs, les Musulmans pensaient que tous les Turcs avaient traversé la rivière. Puis d’autres turcs passèrent et ‘Assim attaqua les derniers d’entre eux. Il captura un homme qui était un de leurs rois et qui avait combattu toute sa vie. Il était vêtu de guêtres recouvertes de bagues de métal et d’un couvre-chef de soie ourlé de brocard. Nasr lui demanda qui il était et il lui répondit qu’il était Koursoul. Nasr dit :

– « Louange à Allah Exalté qui nous a permis de te capturer, ô ennemi d’Allah (‘adou Allah) ! » Koursoul dit :

– « Qu’espères-tu en tuant un vieil homme ? Je te donnerai mille chameaux turcs et mille chevaux de trait pour fortifier ton armée, alors laisse-moi partir ». Nasr demanda aux Syriens et aux Khorassani leur opinion et ils dirent qu’il devait le laisser partir. Alors Nasr demanda à Koursoul :

– « Quel âge as-tu ? » Il dit :

– « Je ne sais pas ».

– « Combien d’attaques as-tu conduit ? » Et Koursoul répondit :

– « Soixante-douze ». Nasr demanda :

– « Etais-tu présent le Jour de le Soif (yawm al-‘atash) ? »

– « Oui ». Alors Nasr Ibn Sayyar lui dit :

– « Maintenant que je sais que tu étais présent le jour de cette bataille, même si tu me donnais tout ce que sur quoi le soleil se lève tu ne m’échapperas pas ». Najr dit à ‘Assim Ibn ‘Oumayr as-Soughdi :

– « Lève-toi, désarme-le et attache-le ». Quand Koursoul se rendit compte qu’il allait être tué, il dit :

– « Qui m’a fait prisonnier ? » Nasr lui dit en riant :

– « Yazid Ibn Qourran al-Hanzali et il le lui désigna du doigt ». Koursoul dit :

– « Il ne peut même pas laver correctement son derrière ». D’autres ont rapporté qu’il dit :

– « Il ne peut même pas arrêter son urine. Donc comment a-t-il pu me faire prisonnier ? Dit moi sincèrement qui m’a capturé, car je mérite bien d’être tué sept fois. Alors, ils lui dirent que c’était ‘Assim Ibn ‘Oumayr ». Koursoul dit alors :

– « Je ne sentirai pas la douleur de la mort si la personne qui m’a fait prisonnier est un vrai chevalier bédouin ». Alors Nasr le tua et le crucifia sur la rive.

 

Quand Koursoul fut tué, les Turcs furent en désarroi. Ils brûlèrent leur camp, se coupèrent les oreilles, s’arrachèrent la peau de leurs visages et pleurèrent sur lui. Lorsque le crépuscule arriva, Nasr envoya un homme vers le corps de Koursoul sur lequel il versa de la naphte avant de mettre le feu à la dépouille pour empêcher les Turcs d’emporter ses os.

Et cette dernière action affligea les turcs plus que sa mort. Et peu après Nasr attaqua Ferghana et prit plus de trente-mille captifs.

 

Youssouf Ibn ‘Omar écrivit à Nasr comme suit : « Va chez l’homme qui s’est fixé à as-Shash, (sous-entendu al-Harith Ibn Souray). Si Allah Exalté vous donne la victoire sur lui et le peuple d’as-Shash, pille leur pays et prend des captifs mais surtout ne conduit pas les Musulmans dans une situation dans laquelle ils auraient du mal à se dépêtrer ». Nasr appela les gens, leur lut la lettre et leur demandé leur opinion. Yahya Ibn Houdayn dit :

– « Fais ce que t’ordonne l’émir des croyants et son lieutenant (sous-entendu Youssouf Ibn ‘Omar) ». Nasr le nomma à l’avant-garde et partit à as-Shash ou al-Harith Ibn Sourayj déploya deux catapultes contre les Banou Tamim. D’autres ont dit les Azd et d’autres les Banou Bakr Ibn Wahil.

 

Al-Akhram accompagné d’un groupe de cavaliers Turcs, les attaqua mais les Musulmans le tuèrent et prirent sept de ses compagnons prisonniers. Nasr Ibn Sayyar ordonna de mettre la tête d’al-Akhram dans la coupe d’une catapulte (manjaniq) et de l’envoyer chez l’ennemi qui à la vue de la tête firent un grand vacarme et ont fui en désordre. Nasr voulut retraverser le fleuve mais il fut empêché de le faire.

 

 

Cette même année, Nasr attaqua Samarkand et al-Harith Ibn Sourayj quand le Boukhar Khoudah, le gouverneur de la ville de Boukhara, s’enfuit et vint demander la protection à Nasr. Les Musulmans avaient déjà capturé la garnison et parmi eux était deux dihqans de Boukhara qui acceptèrent l’Islam de la main de Nasr. Ces hommes avaient décidé secrètement de tuer Wassil Ibn ‘Amr al-Qayssi qui était le gouverneur de Boukhara et le Boukhar Khoudah, dont le nom était Touqhshadah, qu’il accusait d’injustice. Le Boukhar Khoudah dit à Nasr :

– « Puisse Allah bénir l’émir. J’ai entendu dire que les deux sont devenus des Musulmans en ta présence, pourquoi portent-ils donc des poignards ? » Nasr demanda aux dihqans :

– « Pourquoi portez-vous des poignards alors que vous êtes devenus     des Musulmans ? » Ils dirent :

– « Il y a une inimitié entre nous et le Boukhar Khoudah, et nous n’avons pas confiance en ses intentions vers nous ».

Nasr donna des ordres à Haroun Ibn as-Siyawoush, le Mawlah des Banou Soulaym, qui était le commandant de la garnison, qui saisit les deux hommes de force et leur enleva leurs poignards. Le Boukhar Khoudah se leva et parla secrètement à l’oreille de Nasr au sujet des deux hommes. Alors les deux dirent :

– « Nous mourrons noblement ». Puis l’un d’eux attaqua Wassil Ibn ‘Amr et le poignarda dans le ventre avec un couteau. Wassil le frappa sur la tête avec son épée, lui fendit le crâne et le tua.

L’autre alla à la recherche du Boukhar Khoudah. La prière commença et le Boukhar Khoudah resta assit sur une chaise. Nasr se leva, alla dans la tente et l’appela. Il trébucha près de la porte de la tente quand le dihqan le poignarda. Al-Jouzjan Ibn al-Jouzjan attaqua le dihqan, en le frappant avec une tringle du fer qu’il avait entre les mains et le tua. Le Boukhar Khoudah fut relevé et emmené dans la tente de Nasr qui demanda et plaça un coussin dans son dos pour qu’il puisse s’appuyer en arrière. Qar’ah, le médecin, vint et commença à le traiter. Le Boukhar Khoudah fit son testament à Nasr puis mourut peu après. Wassil fut enterré dans la tente et Nasr pria sur lui. Quant à Touqhshadah, ils enlevèrent sa chair et emportèrent ses os à Boukhara.

Puis Nasr partit pour as-Shash et quand il arriva à Oushroussanah, le dihqan Abarakharrah, lui remit de l’argent. Alors Nasr continua sa route vers as-Shash. Il envoya Muhammad Ibn Khalid al-Azdi ainsi que dix personnes pour gouverner Ferghana. Muhammad renvoya de Ferghana le frère de Jaysh et les dihqans de Khouttal et d’autres régions qui étaient avec lui. Il emporta beaucoup d’idoles et les laissa à Oushroussanah.

 

Certains ont dit que lorsque Nasr vint à as-Shash, le souverain, Qadir, le reçut, lui offrit des engagements de paix et des cadeaux. Nasr lui imposa la condition qu’il devrait expulser al-Harith Ibn Sourayj de sa ville qu’il envoya par conséquent à Farah. Alors Nasr nomma Nizak Ibn Salih, le Mawlah de ‘Amr Ibn al-‘As, gouverneur de la ville. Puis, descendit à Qouba dans la région de Ferghana ou les gens brulèrent les fourrages et emportèrent les vivres au loin lorsqu’ils furent informés de son arrivée.

 

Cette même année, Nasr envoya une armée contre le successeur du souverain de Ferghana qui l’assiégea dans une de ses citadelles qui attaquèrent par surprise et les Musulmans saisirent leurs chevaux et prirent plusieurs captifs. Alors Nasr leur envoya en renfort les Banou Tamim sous le commandement de Muhammad Ibn al-Mouthannah qui était un cavalier. Les Musulmans piégèrent les gens de la citadelle en laissant leurs chevaux tandis qu’eux même se cachèrent. Lorsque les gens de la citadelle sortirent pour récupérer les chevaux, les Musulmans émergèrent, les attaquèrent, les mirent en fuite, tuèrent le dihqan et prirent des captifs. Le fils du dihqan tué, qui était une jeune sans barbe, attaqua Ibn al-Mouthannah. Muhammad Ibn al-Mouthannah l’attrapa et le fit prisonnier avant de l’emmener à Nasr qui le décapita.

Nasr envoya Souleyman Ibn Soul au seigneur de Ferghana avec le traité de paix entre les Musulmans et les gens de Ferghana. Souleyman donna le compte suivant :

« Je suis entré chez le seigneur de Ferghana qui me demanda qui j’étais. Je lui dis :

– « Je suis un domestique embauché, et le scribe de l’adjoint de l’émir ». Il dit à ses domestiques :

– « Emmenez-le dans l’entrepôt, afin qu’il puisse voir quelles préparations nous avons fait et dites-lui de se lever ». Je dis :

– « Je ne peux pas marcher jusqu’à là-bas ».

– « Donnez-lui une monture ». Donc j’allais dans ses entrepôts et je me dis à moi-même :

– « Souleyman et Bishr Ibn ‘Oubaydah doivent se réjouirent de ta malchance ! Tout cela peut simplement vouloir dire qu’il ne veut pas faire la paix et je partirai les mains vides ». Je suis revenu au seigneur de Ferghana et il me dit :

– « Comment avez-vous trouvé la route entre nous et vous ? »

– « Facile, avec de l’eau abondante et des pâturages ». Ma réponse ne lui plut pas et il dit :

– « Comment savez-vous donc ? » Je dis :

– « J’étais présent lors des attaques de Gharshistan, Ghour, al-Khouttal, et du Tabaristan, comment ne saurais-je pas ! »

– « Que penses-tu de nos préparations ? »

– « J’ai vu de bonnes ressources, mais ne sais-tu pas qu’une citadelle n’est pas à l’abri des périls ? »

– « Qui sont-ils ? »

– « Il n’est pas sûr que ses plus proches, ses hommes de confiances ne convoitent sa place et ne l’attaque. Que ce qu’il a ramassé ne lui profitera pas et qu’il sera complètement ruiné. Ou qu’une maladie l’afflige et qu’il en meurt ». Il se renfrogna et n’aima pas ce que je lui dis. Il me dit de retourner et je suis parti ne doutant pas qu’il repousserait la proposition de paix. Deux jours après, il me rappela. Je donnais le traité de paix à mon esclave et lui dit :

– « Si un messager venant de moi te demande le traité, va à la maison, ne montre pas le traité, et dit lui que j’ai laissé le traité dans la maison ». Puis j’allais voir le seigneur de Ferghana qui me questionna au sujet de la lettre :

– « Je l’ai laissé dans la maison », dis-je. Il dit :

– « Envoyez quelqu’un pour la rapporter ». Alors il accepta l’offre de paix et m’a donné une fine récompense. Il a envoyé sa mère avec moi qui était responsable de ses affaires. Quand je suis entré pour voir Nasr, il me regarda et dit :

– « Le dire des anciens t’est très approprié : « Envoie un homme sage et tu n’auras pas besoin de lui donner des ordres » ».

 

Un jour, Nasr Ibn Sayyar, fit un sermon au gens de Merv, la capitale du Khorasan, et leur dit :

– « J’ai nommé pour vous Mansour Ibn ‘Omar Ibn Abi al-Fourqah et je lui ai ordonné d’être juste envers vous. Quiconque d’entre les Musulmans paie la Jizyah (alors que la Jizyah n’est payable que par les mécréants) ou est soumis à de lourds revenus et quiconque parmi les polythéistes ne paie peu ou pas de revenus qu’il en réfère à Mansour Ibn ‘Omar qui régularisera le cas de chacun ».

On a rapporté que le vendredi suivant n’était pas encore arrivé que trente-mille Musulmans, habitants ces régions et qui n’étaient pas des Arabes mais qui étaient devenus Musulmans et qui sont nos frères sans aucun doute sur le sujet ni différences, qui payaient la Jizyah se présentèrent chez lui et quatre-vingt-mille polythéistes qui ne payaient rien du tout ! Les Musulmans payaient la Jizyah mais pas les polythéistes ! Alors, il leva la Jizyah sur les Musulmans et l’imposa aux mécréants (koufar).

Ceci nous démontre le seuil de négligence de l’état auquel était parvenu les Omeyyades vers la fin de leur règne, et c’est une des causes qui engendra la chute de leur dynastie et la fin de leur règne.

 

Bien que les califes procédaient à de nombreux désistements et remplacements et forçaient les responsables à redonner l’argent qu’ils avaient pris, la corruption et l’injustice était trop largement présentes au sein de la structure de l’état et le fait de prendre la Jizyah sur les Musulmans tandis que les mécréants en étaient exempts est une preuve flagrante de la défaillance de l’état. Ainsi les Abbassides trouvèrent au Khorasan une opportunité dans la propagation de leurs idées et c’est du Khorasan que leurs armées allaient se mettre en mouvement. Et de la même manière, les khawarije allaient aussi saisir l’opportunité de l’injustice contre les Berbères au Maghreb pour propager leurs idées comme nous allons le voir.

Tandis que les Arabes entre eux s’enorgueillissaient et se moquaient les uns des autres de leur généalogie et de leurs ancêtres alors que devaient-ils penser de leurs esclaves et de leurs serviteurs ?

 

Et pour exemple nous allons vous citer l’histoire du Qadi (juge) Sawar Ibn ‘Abdillah Ibn Sawar Ibn ‘Abdillah Ibn Qoudamah at-Tamimi des Banou ‘Ambar Ibn ‘Amr Ibn Tamim, décédé en l’an 245 de l’Hégire (859) et qui était juge à Baghdad.

Un jour un bédouin (‘arabi) des Banou ‘Ambar ‘Amr Ibn Tamimi vint chercher un conseil juridique pour une affaire de testament et lui dit :

– « Mon père est mort et il nous a laissé moi et mon frère, comment devons-nous partager ses biens ? » Le Juge lui demanda :

– « Il y a-t-il d’autres personnes en dehors de vous ? »

– « Non » répondit l’homme.

– « Alors chacun d’entre vous a droit au tiers ».

– « Je ne pense pas que tu as compris ce que je t’ai dit », dit-il au juge ! « Mon père nous a laissé moi, mon frère et un servant ! Comment peut-il pendre la même part que moi et mon frère ?

Le Qadi Sawad est mort sous le règne d’al-Moutawakkil ‘Alallah, le dixième calife Abbasside tué en l’an 247 de l’Hégire (861) et cette période du règne abbasside, qui débuta en l’an 132 de l’Hégire (749) jusqu’à l’assassinat du dixième calife al-Moutawakkil ‘Alallah en l’an 247 de l’Hégire (861), est considérée par les historiens comme une des meilleures. Dix califes s’y succédèrent dont les mères de sept d’entre eux n’étaient pas Arabes. Ils sont :

– Al-Mansour,

– Al-Hadi,

– Ar-Rashid,

– Al-Ma’moun,

– Al-Mou’tassim,

– Al-Mouwafiq et,

– Al-Moutawakkil.

Donc avant cette date les Mawali (servants, serviteurs, esclaves) étaient très peu considérés et ce n’est qu’au début du troisième siècle de l’Hégire, que l’on commença à leur accorder de l’importance. Si tel était leur point de vue des Mawalis sous le règne des Abbassides, qu’en est-il alors sous le règne des Omeyyades, ou les sentiments préislamiques et tribaux étaient forts et si l’Islam n’était pas venu abolir ces coutumes ou du moins les réfréner sous les Omeyyades, cela aurait certainement conduit à d’autres désastres.

 

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