OSMANLI

OTTOMANS

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Continuelle croisade chrétienne : La phase turque

 

Imber, un des principaux historiens occidentaux modernes de Turquie, écrit que :

« Le but de Sigismond (le souverain hongrois), Venise et l’empereur byzantin en cherchant des alliés à joindre leur coalition (contre les Turcs en 1396) était tout simplement dans le but de défendre leur territoire contre les attaques et même, dans le cas de l’empereur, de l’extinction. Ce qui, cependant, leur permis, de faire un appel au-delà de leurs propres frontières et de donner à la coalition une unité de but était le fait que l’ennemi était musulman. Ceci permis de présenter l’entreprise comme une croisade et, si l’on croit le chroniqueur Froissart, c’est en tant que croisés que le contingent franco-bourguignon sous Jean de Nevers, le fils du duc de Bourgogne, partit pour la Hongrie. « Cela fut publié à Paris et ailleurs. » Il était écrit que Jean de Nevers conduirait l’expédition contre le Sultan Ottoman, puis « marcherait sur Constantinople, traverserait les Dardanelles, entrerait en Syrie, gagnerait la Terre Sainte et délivrerait Jérusalem et le Saint Sépulcre des mains des infidèles. »

C’était un fantasme. Ce qui avait provoqué la campagne était la rivalité ottomane-hongroise combinée avec la menace ottomane à Byzance et aux colonies vénitiennes en Grèce et en mer Egée. Cela n’avait rien à voir avec Jérusalem ou le Saint Sépulcre. Cependant, c’était un fantasme qui donnait  à la campagne une cohérence politique et un but religieux : l’idéologie croisée avait transformé un conflit séculier dans une guerre religieuse.[1]

 

Imber, tout comme beaucoup d’autres historiens occidentaux,[2] se trompe, quand il rejette l’esprit croisé qui animait la chrétienté occidentale. Il stipule en quelque sorte que les chrétiens ne faisaient que se défendre et que l’esprit des croisades n’avait pas de place dans les attaques contre les Turcs. Ce point de vue met à tort de côté, les deux premiers siècles du mouvement de croisade chrétienne occidentale (1095-1291). C’est comme si à leur avis, la chrétienté occidentale, qui a pu mener deux siècles d’assaut militaire sans relâche sur le monde musulman, nourrie par la propagande la plus intense de l’histoire, qui impliqua toute la chrétienté occidentale de l’est à l’ouest, tout à coup, sans raison évidente, devint muette sur un mouvement vieux de deux siècles, qui se serait soudainement terminé à travers toute la chrétienté. Ce qui est impossible. Comme Delaville Leroulx reconnaît dans son introduction :

« Le mouvement qui pendant deux siècles porta l’Occident chrétien vers les « Lieux Saints, » était trop vaste pour s’arrêter soudainement à la « catastrophe d’Acre » ; la chute de cet endroit n’a jamais découragé les espoirs chrétiens d’un rétablissement, un jour, du royaume de Jérusalem.[3] »

Quelques années seulement après la chute d’Acre, poursuit Leroulx, les nouvelles atteignirent l’Occident chrétien que les Mongols venaient de détruire (en 1299) une armée égyptienne en Syrie.[4] Dans l’armée mongole, comme auparavant, les contingents chrétiens jouèrent un rôle décisif.[5] L’enthousiasme avec lequel les nouvelles furent reçues ne remplirent pas seulement les cœurs de joie mais aussi avec de grands espoirs que la reprise de la Terre Sainte par la chrétienté était désormais possible. Partout se répandit les nouvelles que les Mongols avaient porté un coup mortel à l’Egypte.[6] Le chef mongol Ghazan, croyait-on, était devenu chrétien sous l’influence de sa femme chrétienne, et qu’il récupérait d’anciens territoires croisés. Il a également fait appel à la papauté pour former ou reformer sérieusement une forte alliance antimusulmane.[7] Les ambassades mongoles étaient maintenant fréquentes dans l’Occident chrétien pour réaffirmer cette alliance. Tel était l’enthousiasme qui se répandit dans les premières années du quatorzième siècle pour la croisade, que les prédicateurs rassemblaient encore un grand nombre de personnes pour une autre croisade.[8] Du nord de la France à la Belgique jusqu’aux rives du Rhin, des foules enthousiastes se rassemblaient en 1308 pour marcher pour la délivrance de la Terre Sainte. Ce mouvement n’a été interrompu que par les nouveaux excès commis par ces masses rassemblées de chrétiens charitables.[9]  

 

La rhétorique abondante observée dans la rubrique précédente est également une forme d’expression de la profonde haine chrétienne occidentale pour les musulmans et leur foi et la nécessité de maintenir la guerre contre les musulmans. Cette rhétorique n’était seulement qu’une partie plus vaste d’une littérature qui, depuis la fin du treizième siècle, vit les croisades de 1095-1291 seulement comme une phase de la guerre sans fin contre l’Islam, et donc, non seulement continua de diaboliser les musulmans et l’Islam mais justifia aussi largement leur massacre et l’élimination finale de leur foi.

 

Le Traité Hystoria de Desolacione et Conculcacione de Thaddeo de Naples[10] est un bon exemple. Publié dans le sillage de la chute d’Acre, en l’an 1292, c’est un récit vif dans lequel, il prodigue des accusations de lâcheté contre pratiquement tout le monde qui s’y trouvait.[11] La violence verbale de Thaddeus était intentionnelle, son objet était de faire honte à l’Occident pour qu’il relance une croisade et, il termina son livre avec un grand appel au pape, aux princes et aux fidèles pour sauver la Terre Sainte, « qui est le patrimoine des Chrétiens.[12] » Il fut écrit principalement comme un document de propagande pour la croisade, la première de son genre après la chute d’Acre.[13] Il fut présenté sous la forme d’une Épitre adressée à l’ensemble de la chrétienté.[14] Son traitement de la matière montre qu’il n’était pas de son intention de transmettre une image historique complète avec tous les détails et faits du siège.[15] Thaddeo choisit, l’éloge, déprécie et décrit surtout plusieurs des scènes qui semblent les plus appropriés pour réveiller les sentiments de tous les bons catholiques contre les musulmans.[16] Il parle sans retenue de leur violence contre les femmes, sans même exclure celle qui avaient pris le voile.[17] « Les maisons de Dieu, aussi, furent soumises à une profanation de la pire espèce » : des images sacrées ont été arrachés des autels et attachées à la queue des chameaux pour humilier la défense impuissante.[18] Le récit, pris dans son ensemble, est en réalité une homélie et une exhortation avec les événements de 1291 comme un simple cadre et texte. Thaddeo voit la main de la Providence dans tous ces évènements.[19] Ces catastrophes sont le châtiment de Dieu pour les chrétiens, pour leurs péchés et les infidèles sont les instruments avec lesquels Il expose sa colère.[20]

Les voies du Tout-Puissant, cependant, ne sont pas sans but ; car, voyant l’indifférence de son troupeau face au sort de la Terre Sainte, Il leur donne ce cruel rappel de leur devoir de la sauver. Thaddeo termine son Epistola avec un certain nombre d’invocations ou « exclamacii » adressée à Dieu, au saint pontife, à tous les rois et les princes de la chrétienté, et enfin à tous les bons catholiques de reprendre une fois de plus la cause de la croisade.[21] A l’Omnipotent, il prie pour la force et la miséricorde que les chrétiens peuvent renverser ses cruels ennemis qui n’honorent pas Son nom.[22] Il exhorte le pape comme vicaire du Christ parmi les nations à éradiquer le paganisme et réparer le préjudice causé au Sauveur que son nom puisse être honoré dans le monde entier.[23] Ensuite, il sollicite tous les rois et les princes de cesser leurs discordes et d’agir, non pas isolément, mais comme un seul corps dans le sein de l’église militante. Enfin, il exhorte tous les fidèles à venger le sang des chrétiens sur a terre de l’Orient par la force des armes pour sauver la Terre Sainte qui est « notre héritage.[24] »

 

La douleur de Thaddeo et l’aspiration au « rétablissement de la Terre Sainte » dépassera en fait tous les événements et les tribulations de l’histoire. Sept siècles après la chute d’Acre, à la suite de la première guerre mondiale, le général français Gouraud, lorsqu’il entra à Damas en 1920, procéda immédiatement à la tombe de Salah ad-Din al-Ayyoubi, qui vainquit les Européens lors de la troisième croisade, et annonça jubilant :

« Nous revoilà, Saladin  (Nous sommes de retour Salah ad-Din) ! »[25]

 

Les historiens qui mirent de côté l’esprit croisé de l’Europe chrétienne après la chute d’Acre ignorent aussi le fait crucial que beaucoup de croisades eurent eu lieu entre 1291 et 1396. A peine en quelques décennies du quatorzième siècle, il y a eu lieu la croisade de Smyrne (1344 ), suivie immédiatement par la croisade d’Humbert II le Viennois (1345-1347), puis la première croisade de Peter I de Chypre qui entraîna la capture d’Adalia (1361), la seconde croisade du même Peter (d’Alexandrie en 1365), la croisade d’Amadeo de Savoie (Gallipoli, en 1366), et d’innombrables plus petites opérations autres[26] sans compter les croisades contre les musulmans d’Afrique du Nord qui se déroulaient en même temps.  

 

 

 

[1] C. Imber: The Crusade of Varna 1443-5; Ashgate; 2006; p. 3.

[2] Ie KM Setton: The Crusades; op cit.

[3]  J. Delaville Le Roulx: La France en Orient au XIV em Siecle; Ernest Thorin Editor, Paris; 1886; Introduction; p. 1.

[4] Delaville le Roulx; p. 41.

[5] Delaville le Roulx; p. 41.

[6] Delaville le Roulx; p. 42.

[7] Delaville le Roulx; p. 42.

[8] Delaville le Roulx; p. 43.

[9] Rohricht: Etudes; p. 650-1; in Delaville le Roulx; p. 43.

[10] Thaddeo of Naples: Hystoria de Desolacione et Conculcacione… Terre Sancte in AD MCCXCI; edited by Comte Riant; Geneva; 1873.

[11] S. Runciman: A History; op cit; vol 3; p. 431.

[12] Thaddeo of Naples: Hystoria de Desolacione; See Runciman; p. 431.

[13] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; Methuen and Co; Ltd; London; p. 32.

[14] Thaddeo: Hystoria; xii.

[15] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 32.

[16] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 32.

[17] Thadddeo: Historia, 9-10.

[18] Thadddeo: Historia, 31;33; 37-9.

[19] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 33.

[20] Thadddeo: Historia, 48-55.

[21] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 33.

[22] Thadddeo: Historia, 63-4.

[23] Thadddeo: Historia, 64-5.

[24] Thadddeo: Historia, 65-6.

[25] On 22 July 1920 after the Battle of Maysalun; in R. Kabbani: Imperial Fictions; Pandora; London; 1994; p. 7.

[26] See: J. Delaville Le Roulx: La France en orient au XIV em Siecle; Ernest Thorin Editor, Paris; 1886; pp. 102 ff.

 

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