OSMANLI

OTTOMANS

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Alors que la rhétorique chrétienne allait aussi loin que de légitimer la guerre contre les musulmans en général et les Turcs, en particulier, un autre ingrédient fut nécessaire pour attirer la chrétienté dans l’action et donc par ce fait attiser la ferveur croisée chrétienne. L’esprit des croisades s’axa sur l’objectif central de « récupération de la Terre Sainte. » Housley note comment la « croisade populaire » de 1309 et celle des Pastoureaux de 1320, par exemple, furent lancées dans le but de récupérer la Terre Sainte, et reflète une dévotion continue envers cet objectif partagé par toutes les classes sociales au début du quatorzième siècle ; prouvé par exemple, par la Confrérie du Saint-Sépulcre que Louis de Clermont fonda à Paris en 1317.[1] En effet, l’enthousiasme pour la croisade, en raison de son énorme accent pénitentielle et centrée sur le Christ, ne pourrait jamais être totalement détaché du rêve de récupérer Jérusalem et la Terre Sainte.[2]

 

Bien que « le mythe » de la reprise de la Terre Sainte était destinée à remuer les sentiments les plus profonds des chrétiens à mener la guerre contre les musulmans, la véritable et finale raison de lutter contre les musulmans allaient bien plus loin que cet objectif de rétablissement. Le but ultime chrétien était le renversement de l’Islam dans tous les coins. Cet objectif est clairement évident dans la création et la prolifération des ordres croisés mis en place sous les auspices des princes et nobles, grands et petits.[3] Le plus important de tous ces ordres était celui de Philippe de Mézières la « Militia Passionis Jhesu Christi, » une forme armée de « Ligue des Nations » dont les objectifs étaient de  mettre fin au Schisme dans l’église et des factions dans les états de l’Europe occidentale, de fournir une aide efficace aux chrétiens d’Orient en vue de la prochaine conquête à venir de la Terre Sainte ; la rétention de la Terre Sainte pour l’église catholique après avoir complété son invasion et la propagation de la foi chrétienne parmi les autres nations éloignées.[4] 

 

Un point majeur de mise au point dans ce chapitre concerne l’abondance des traités achevés pour le but projeté de renversement final de l’Islam. (L’offensive chrétienne contre l’Islam dans cette période comme dans les années subséquentes, en fait jusqu’à l’époque coloniale et même jusqu’à nos jours, fut bien élaborée dans d’innombrables traités produits par des idéologues croisés). De même que la littérature de la fin du treizième et début du quatorzième siècle s’axait sur la destruction de l’état Mamelouk, la littérature du quatorzième siècle et suivant, portait sur la destruction des Turcs. Dans leurs travaux, les semblables de Dubois,[5] Mézières,[6] De la Brocquière,[7] et d’autres donnèrent des moyens et des manières par lesquelles les campagnes militaires contre les musulmans et les Turcs principalement, devaient être menées. Les travaux étaient bien informés sur le monde musulman et notamment des informations sur les voies d’invasion, la disponibilité des alliés locaux (les chrétiens et les Mongols), comment coloniser le monde musulman avec des chrétiens une fois qu’il aura été conquis, comment faire disparaître la foi islamique, etc.

 

Parmi ces idéologues tardifs du Moyen Age, les Français, plus particulièrement, prirent le premier rôle. Pierre Dubois (d. 1321), par exemple, préconisa la colonisation du monde musulman, une colonisation qui se déroulerait dans un monde divisé politique mais unifié sur d’autre plan. Il envisageait un seul prince et un seul monarque dans les questions spirituelles, qui devrait être spirituellement efficace dans toutes les directions, est, ouest, sud et nord. Dubois semble avoir l’intention d’une hégémonie culturelle française basée sur un latin colonial occidental.[8]

 

Dans les pages qui suivent, nous allons examiner tous ces différents sujets que nous venons brièvement d’exposer : l’état du monde musulman dans la période des treizième-quatorzième siècles suivit par un bref aperçu de l’assaut rhétorique chrétien contre l’Islam et les musulmans principalement les Turcs. Puis on verra comment la croisade anti musulmane avait un objectif plus large dans l’espace et le temps et que l’échec des croisades de 1095-1291 n’était seulement qu’une phase de ce but plus large, qui durant cette période visa les Turcs au premier plan. Nous offrirons de même un aperçu des principaux traités discutant des moyens et des manières de conquérir le monde musulman, principalement par une invasion de l’Asie Mineure et des territoires turcs. Nous verrons aussi le rôle de premier plan pris par la France dans la conception des moyens de guerre contre l’Islam et les Turcs, et agissant sous le couvert de croisade chrétienne occidentale ainsi qu’un bref aperçu historique sur la montée des Ottomans Turcs, leur histoire ancienne et leur rôle précoce dans la compensation des objectifs croisés occidentaux.

 

 

L’état de déclin du monde musulman au 14e siècle

 

Il est nécessaire d’examiner l’état du monde musulman au treizième et quatorzième siècle pour avoir une idée précise sur les défis auxquels il était confronté. Il est donc aussi important à cette occasion, de se pencher sur les événements avant le 13e siècle, mais brièvement, pour expliquer les origines ou les antécédents de ce déclin. Ce bref aperçu révèlera le fait prédominant qu’au milieu de l’effondrement musulman et des guerres intestines, et compte tenu du pouvoir croissant de l’Occident chrétien, les chances des musulmans de repousser les attaques chrétiennes étaient très isolées.

 

 

Un. La situation dans l’Orient musulman

 

En Orient, les musulmans gagnèrent les guerres de croisade (1095-1291) mais à un prix dévastateur. Le seul coût de vie est stupéfiant. Comme nous avons déjà mentionné les nombreux cas de massacres en masse de la population musulmane par les croisés, les Mongols et leurs alliés, nous ne rapporterons que quelques exemples et chiffres.

En 1098, les croisés prirent Ma’arrat an-Nou’man, où pendant trois jours, ils tuèrent plus de 100.000 personnes.[9] Radulph de Caen rapporta comment les chrétiens dans Ma’arrat bouillirent des adultes musulmans dans des marmites de cuisine et empalèrent des enfants sur des broches et les dévorèrent grillés.[10]

La population de toutes les villes et villages prisent par les croisés furent dans leur ensemble complètement anéantie et cette dévastation et massacre en masse dura toute la période entre 1095et 1291. Au total, ce sont d’innombrables millions de musulmans qui furent tués et toute la Syrie et la Palestine souffrirent d’un holocauste humain de proportion inégalée[11] et d’une dévastation économique et culturelle dont ils ne se rétabliront jamais.[12]

 

Les Mongols, également, anéantirent les populations musulmanes dans toutes les régions et nous avons aussi mentionné cela dans nos précédents ouvrages. Selon Bulliet et Petrushvskii, après les premières invasions mongoles de 1219-1221, 747 000 musulmans furent abattus à Nishapur ; 1,3 million à Merv et 1,6 million à Herat.[13] Sur l’effroyable dépeuplement de Perse orientale, Jouwayni (qui servit de fonctionnaire mongol, et qui vit l’extermination mongole de ses frères musulmans comme une bénédiction déguisée)[14] dit :

« Même si s’il y avait une génération et qu’elle augmentait jusqu’à la Résurrection, la population n’atteindra jamais un dixième de ce qu’elle était auparavant.[15] »

 

Ibn al-Athir, qui vécut ces événements, écrivit :

« L’invasion des Tatars fut l’une des plus grandes calamités et la plus terrible invasion qui tomba sur le monde en général et sur les musulmans en particulier. Si quelqu’un disait que le monde, depuis sa création par Allah Exalté à Lui les Louanges et la Gloire, jusqu’à nos jours, ne fut jamais si affligé, il serait véridique car l’histoire n’a jamais rapporté quelque chose de similaire. »[16]

 

 

 

[1] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 408.

[2] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 408.

[3] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 14.

[4] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 14; et p. 141; note5.

[5] P. Dubois: De recuperatione Terrae Sanctae, Ed. V. Langlois; dans Collection de textes pour server à l’étude de l’enseignement de l’histoire; Paris; 1891.

  1. Dubois: De recuperatione Terrae Sanctae, ed. Angelo Diotti (Testi medievali di interesse dantesco, I; Florence, 1977).

[6] N. Jorga: Philippe Mézièress (1327-1403) et la croisade au XIVem siècle; Bibliothèque de l’Ecole des Hautes Etudes. Fasc 110. Paris; 1896.

[7] De la Broquiere: Le Voyage d’Outemere de Bertrandon De la Broquière; English version dans T. Wright: Early Travels to Palestine; London; 1848.

[8] P. Dubois: De recuperatione Terrae Sanctae, Ed. V. Langlois.

  1. Dubois: De recuperatione Terrae Sanctae, ed. Angelo Diotti.

[9] Ibn al-Athir: Kitab al-Kamil fi al-Tarikh; ed. KJ Tornberg; Leiden; 1851-1872; X; p. 190.

[10] Janet Abu Lughod: Avant européenneHégémonie;Oxford University Press; 1989; p. 107.

[11]Josiah Cox Russel: Population ancienne et médiévale, dans transactions de la Société philosophiqueaméricaine, vol. 48 / III, 1958.

[12] Voir par exemple G. Sarton: Introduction à l’histoire des sciences; L’Institut Carnegie; 1927 ff, comment la civilisation islamique, prospère jusqu’aux croisades diminua progressivement à leur arrivée, et s’effondra complètement après l’invasion mongole.

[13] RW Bulliet: Les patriciens de Nishapur; Une étude de l’histoire sociale médiévale islamique; Cambridge; Masse; 1972; pp 9-10. IP Petrushvskii: Les conditions socioéconomiques de l’Iran sous les Ilkhans; Cambridge Histoire de l’Iran; v; Cambridge; 1968; pp 483-537. p. 485.

[14] Al-Juwaini: Tarikh Jihan Kushai (ou histoire des Conquérants du monde); Persan Mme; Bibliothèque royale de Paris. Voir extraits de ses louanges des Mongols et justifications de massacres en masse des musulmans dans G. D’Ohsson: Histoire; vol 1; pp. ff xvii.

[15] La traduction de Boyle; I, 97; JJ Saunders: L’histoire des Conquêtes mongoles; Routlege & Kegan Paul; Londres; 1971; Note 42; p. 215.

[16] Ibn al-Athir: Kamil; op cit; XII; pp. 233-4. Voir aussi notre Abrégé de l’Histoire des Abbassides Volume I et II.

 

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