OSMANLI

OTTOMANS

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Chapitre Cinq

 

Le sac d’Alexandrie (1365)

 

En 1359, Pierre Ier (Pierre Premier de Lusignan) monta sur le trône de Chypre. A l’instar de Saint-Louis de France, il avait un ardent et irrésistible désir de mener une guerre sainte.[1] Alors jeune homme, il fonda un nouvel ordre de chevalerie, les Chevaliers de l’Epée, dont le but avoué était de récupérer Jérusalem.[2] Ses premières guerres en tant que roi furent contre les Turcs en Anatolie, où il avait obtenu un pied à terre par l’acquisition de la forteresse de Corycus des Arméniens. En 1362, il entreprit une tournée générale de la chrétienté pour faire poursuivre son objet principal.[3]

 

En mars 1363 à Avignon, des plans furent formulés qui semblait être une reprise du Passagium projetée par Philippe VI trente ans plus tôt. Ainsi, le roi Jean II de France, qui se sentit obligé d’expier l’échec de son père, accepta de mener dans les deux années, un passage général[4] financé d’un dixième sur six ans par l’église française. Pierre Ier, Jean II et le cardinal Talleyrand, nommé légat pour l’expédition, reçurent la croix, avec quelques nobles importants.[5]

En mai, le pape Urbain V permit Pierre de recruter et de conduire, un Passagium particulare pour diriger la croisade française. Pierre entreprit alors une longue tournée de recrutement qui l’emmena en Flandre, en Brabant, en Allemagne, en Angleterre, à Paris, en Aquitaine, Prague, Cracovie et Vienne.[6] Partout où il alla, il fut généreusement fêté et des promesses de participation lui furent faites pour la croisade.[7] Avec des renforts de chypriotes et d’Hospitaliers qui se joignirent à lui lorsqu’il ancra au large de Rhodes en août, sa flotte atteignit le total impressionnant de 165 navires[8] qui transportaient un effectif complet d’hommes, avec d’amples chevaux, des provisions et des armes.[9]

En octobre, Pierre écrivit à sa reine, Aliénor d’Aragon, que tout était prêt. En même temps, il émit un ordre et avertit tous ses sujets en Syrie de rentrer chez eux et leur interdit de commercer là-bas. Il voulait faire croire que la Syrie était son objectif.[10]

 

Le 4 octobre 1365,  Pierre de Thomas, le légat pontifical prêcha un sermon émouvant aux marins assemblés de la galère royale, et tous crièrent : « Vivat, vivat Petrus, Jérusalem et Cypri Rex, contra Saracenos infidèles. » Ce même soir la flotte leva les voiles. Lorsque tous les navires furent en mer, il fut annoncé que la destination était Alexandrie en Egypte.[11]

 

Dans l’Europe du quatorzième siècle, une grande propagande circula pour exciter le désir des hommes de saisir cette grande ville pour la chrétienté. Alexandrie était la véritable « Reine de la Méditerranée. » Alexandrie était le terminus des routes commerciales orientales et le début de l’occidentale.[12] Presque tous les pays commerçants de l’orient et de l’Occident avaient des représentants et des consuls dans leurs marchés animés. Ses nombreux et merveilleux Foundouq (dépôts de stockage) abondaient d’épices, de soie et de marchandises de toutes sortes.[13] Les douanes dérivées du passage des marchandises à travers la ville, fournissaient au Sultan une immense source de revenus.[14] C’était d’ailleurs le port de la quasi-totalité du commerce outre-mer du Sultan. Sa perte soumettrait ses dominions à une forme drastique de blocus économique.[15] La chute d’Alexandrie offrirait à l’envahisseur un champ de butin incalculable. De plus, sa position stratégique était unique. Un monarque chrétien possédant son port et ses fortifications pourrait avec une petite flotte intercepter toutes les communications entre l’Egypte et le monde extérieur.[16] De plus, ce serait également une excellente base pour une nouvelle progression car elle était certainement largement approvisionnée et les canaux, facile à défendre de la terre.[17] Une armée bien entraînée pourrait se séparer de cette forteresse en Egypte elle-même et marcher sur Le Caire et « éteindre l’empire qui avait volé Rome de son patrimoine en Terre Sainte.[18] »

 

Ce qui rendrait l’entreprise chrétienne plus facile est le fait que le Sultan était peu susceptible de s’attendre à une attaque sur une ville où les marchands chrétiens avaient des intérêts aussi importants.[19] Le traitement clément envers les corsaires francs dans les eaux d’Alexandrie convainquit les chrétiens que la ville était mal défendue.[20] En outre, la garnison était épuisée et l’administration centrale ignorait la nécessité de la renforcer en raison de la longue et paisible paix dont jouissait Alexandrie.[21]

La saison des crues du Nil, quand tout le delta serait submergé, rendrait impossible l’envoi rapide de renfort du Caire. L’état interne de l’Egypte, aussi, était très malheureux. Il n’y avait pas de Sultan fort à l’époque pour diriger le peuple et faire face à l’attaque du pays.[22] Le Sultan régnant, Sha’ban, était un garçon de onze ans et le pouvoir était entre les mains de l’émir Yalbougha, qui était détesté par ses compatriotes émirs et par le peuple.[23] D’un autre côté, les murs d’Alexandrie étaient notoirement robustes. Même si ses deux ports et la péninsule de Pharos qui se trouvait entre eux étaient capturés, il y avait encore d’excellentes fortifications le long du front du port. [24]

 

L’armada arriva au large d’Alexandrie au cours de la soirée du 9 octobre 1365. Bien qu’il ait été possible pour Pierre de débarquer le jour de son arrivée dans les eaux d’Alexandrie, il préféra attendre le lendemain matin et se contenta d’envoyer un bateau de reconnaissance qui retourna à toute vitesse sous une pluie de flèches musulmanes.[25] Les galères furent réunies en un seul bloc solide flottant dans le milieu du port.[26] Les citoyens pensèrent d’abord que ces navires marchands apportaient plus de richesse et non la ruine complète de leur ville.[27]  Ce fut seulement le lendemain matin quand les navires entrèrent dans le port oriental à la place de l’occidental qui seul était autorisé aux navires chrétiens, que leurs intentions devinrent apparentes.[28] Pourtant, avec un scepticisme inhabituel, ils doutèrent qu’une telle flotte pourrait débarquer une telle quantité d’hommes suffisants pour ruiner une ville si forte.[29] Des espions chrétiens en costume indigène avaient débarqué pendant la nuit pour déterminer l’état de la défense.[30]

 

Le vendredi 10 octobre, dès la pointe du jour, un grand nombre d’habitants commencèrent à sortir de la ville jusqu’à l’île de Pharos et la plage. Certains étaient des spectateurs, et d’autres des vendeurs. Il y avait beaucoup d’achat, de vente et de négociation[31] totalement à l’orientale nonobstant la calamité imminente. Ils n’avaient aucune expérience des guerres ou des sièges de leurs maisons et dans leur ignorance, sortirent de leur forteresse face à la mort.[32]

 

La faible garnison, composée d’un petit groupe de volontaires et d’un corps désordonné de bédouins, rejoignit les nouveaux arrivants, sans doute dans l’intention d’empêcher le débarquement des forces hostiles.[33] Le gouverneur intérimaire, Janghara, était un homme de caractère faible et indécis. Dans ses mains, une situation qui pleurerait pour une action immédiate, se détériorait rapidement et dérivait vers une complète catastrophe.[34] Quand un marchand maghrébin, nommé ‘Abdallah, s’approcha de lui pour exhorter les gens à rentrer en sécurité dans la ville, ceux qui possédaient des établissements en dehors des murs s’opposèrent à la suggestion et insistèrent pour rester à l’extérieur et se battre si leurs biens étaient menacés mais le gouverneur approuva la résolution imprudente de ces derniers.[35] Alors que des foules d’indigènes bordaient la côte, criant sauvagement et insultaient les envahisseurs, la première galère à la troisième heure du jour (hora tertiarurn) se dirigea vers la terre.[36] Un petit corps de volontaires maghrébins avec des épées tirées, dans les eaux peu profonde, tentèrent dans une tentative désespérée d’intercepter le débarquement et de brûler le navire. Ils demandèrent du feu et des cordages mais personne ne sembla tenir compte de leur demande.[37] Seuls quelques coups furent nécessaires pour exterminer ce corps téméraires dans son intégralité et le premier lot de croisés débarqua à terre.[38] Ils furent suivis par ceux des autres galères, et d’autres combattants montés et à pieds débarquèrent, tous prêts pour la mêlée.[39] Pierre de Thomas, le légat pontifical en pleine armure et avec une croix à la main, se tenait sur un pont élevé avancé au-dessus de l’eau, et bénit les chrétiens alors qu’ils bondissaient à terre.[40] Pendant ce temps, le contingent des hospitaliers débarqua de manière inattendue dans le nouveau port à gauche du premier et attaqua les Égyptiens dans leurs dos et la défense fut donc été pris entre deux feux.[41]

 

 

 

[1] S. Runciman: A History; p. 441.

[2] Runciman; p. 441.

[3] Runciman; p. 441.

[4] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 40.

[5] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 40.

[6] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 40.

[7] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 40.

[8] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 40.

[9] G. Hill: A History of Cyprus; pp. 329-31 dans S. Runciman; p. 444.

[10] Hill; pp. 329-31 (Runciman; p. 444).

[11] S. Runciman; A History; p. 444.

[12] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 350.

[13] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 350.

[14] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 350.

[15] S. Runciman: A History; p. 444.

[16] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 350.

[17] S. Runciman: A History; p. 444.

[18] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 351.

[19] S. Runciman: A History; p. 444.

[20] Al-Nuwairi: Kitab Al-Ilmam bil’lam… al-Askandaria; vol 1; dans 2 parts; Berlin Mss. We. 359-60 et vol 2; Cairo; Ms.; Hist; 1449.; F. 95 ro et vo.

[21] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 351.

[22] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 351.

[23] S. Runciman: A History; p. 444.

[24] Runciman; p. 445.

[25] Al-Nuwairi: Kitab Al-Ilmam bil’lam; F. 102 ro.

[26] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 353.

[27] S. Runciman: A History; p. 445; AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 353.

[28] Runciman; p. 445.

[29] Al-Nuwairi: Kitab; Ic

[30] Al-Nuwairi; F. 102 ro et vo.

[31] Nuwairi, f. 102. vo.

[32] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 353-4.

[33] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 354.

[34] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 354.

[35] Al-Nuwairi: Kitab; F. 103. vo.

[36] Al-Nuwairi; F. 102. vo. Guillaume Machaut: La Prise d’Alexandrie ou Chronique du roi Pierre 1er de Lusignan; Ed. Mas de Latrie; Soc de l’Orient Latin; Geneva; 1877; II; 2230 et seq.

[37] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 354.

[38] Al-Nuwairi: Kitab; F. 103; vo.

[39] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 355.

[40] P. de Mézièress: Vita Saint Petri Thomasii; dans AS, III; 605-11; Paris; 1863; Ic; dans AS Atiya: The Crusade; p. 355.

[41] Machaut: La Prise; II; 2499 et seq.

 

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