OSMANLI

OTTOMANS

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L’idéologie et les idéologues de la nouvelle croisade

 

Comme le remarque Housley, « la prolifération des traités de rétablissement, » qui était une caractéristique importante du mouvement des croisades dans les décennies qui suivirent 1291, cesse d’être l’effusion d’enthousiastes excentriques comme il a souvent été dépeint, et devient une littérature exprimant les fermes souhaits en termes raffinés et réfléchis de nombreux contemporains. Les traités avaient des antécédents, notamment les mémoires composées pour Grégoire X, mais leur nombre et la profondeur avec laquelle certains abordaient au moins le sujet, était une nouvelle caractéristique des croisades ; ils établirent une tradition qui, comme nous le verrons, est devenu aussi importante dans les croisades contre les Ottomans aux quinzième et seizième siècles[1] et celles d’aujourd’hui.

 

Certains des traités et des idées qui ont plus de pertinence pour les Turcs seront particulièrement examinés dans les derniers chapitres puisque le sujet de cette étude est l’Histoire des Ottomans. Ici sont considérés principalement les œuvres des premiers théoriciens, écrivant suite à la perte d’Acre en commençant par Fidenzio de Padoue.

 

 

Fidenzio de Padoue

 

Convenablement intitulée « Le Livre de la Récupération de la Terre Sainte (Liber recuperationis Terrae Sanctae), » dédié au pape Nicolas IV, il fut achevé en 1291 par un frère franciscain, Fidenzio de Padoue.[2] Ce moine fut souvent utilisé dans le passé par le pape pour des missions diplomatiques et voyagea beaucoup en Orient.[3] Sa connaissance de la Terre Sainte remonte à 1266, lorsqu’il témoigna la chute de Safad.[4] Fidenzio voyagea en Egypte, Chypre, Arménie, dans l’Empire de Constantinople, la Turquie et la Perse,[5] probablement dans le but de faire d’autres recherches sur le sujet du rapport qu’il consacra finalement à Nicolas IV en 1291.[6] A la lumière de ces faits sur sa vie et son travail, Fidenzio était bien qualifié pour donner des conseils judicieux sur la question des croisades. En plus de ses nombreux voyages dans le Proche et Moyen-Orient et sa longue résidence en Syrie, il connaissait aussi le Sultan et sa cour, et avait une bonne connaissance de l’armée et la guerre mamelouke, en plus de sa connaissance de la langue arabe.[7] Tout cela ajouta nécessairement un poids considérable à la force de son argument.[8]

 

Le Liber de Recuperationis Terrae Sanctae contient une histoire savante de la Terre Sainte, ainsi qu’une discussion sur le type d’armée nécessaire à son « rétablissement. »[9] Le Liber est divisé en deux grandes parties.

La première partie se compose d’une histoire générale de la Terre Sainte depuis les temps immémoriaux jusqu’au moment de sa perte par les chrétiens aux musulmans, en indiquant les causes et la nécessité de son « rétablissement. »[10]

La deuxième partie est plus pertinente et porte sur les aspects pratiques d’une croisade réussie pour la « récupération des Lieux Saints, » ainsi que les moyens par lesquels ils peuvent être conservés sous domination chrétienne.[11] En premier lieu, l’auteur prescrit un retour à la pratique stricte des vertus chrétiennes comme un préliminaire nécessaire au succès des efforts pour sauver le droit et le patrimoine légitime du Christ.[12] D’autre part, dans le cas de guerre avec un ennemi si redoutable que l’Egypte, la vertu est insuffisante. La puissance des forces hostiles, les points géographiques où le débarquement des croisés pourrait être possible, les routes menant vers la Syrie et la Palestine, la nature de la flotte, la constitution de l’armée, tous ces et bien d’autres facteurs doivent être examinés en détail pour permettre au leader de la croisade de calculer avec la plus grande exactitude toutes les possibilités de victoire et de défaite.

 

Fidenzio ne ménage aucun effort pour accomplir cette tâche dans la dernière partie de ses mémoires.[13] « L’armée de Dieu, écrit-il, devrait être composé de 20 à 30.000 chevaliers et d’un énorme corps d’infanterie.[14]

Après avoir traité des qualités et des vertus qui conviennent au chef de l’armée, Fidenzio suggère que la guerre avec les musulmans doit être menée par deux forces en même temps par mer et par terre. Il défend fermement le blocus maritime de l’Egypte qui pourrait être mené à bien au moyen d’une flotte composée de quarante ou cinquante galères mais pas moins de trente, toutes bien équipées avec des hommes et du matériel de guerre.[15]

Décrivant les gains mamelouks du commerce, Fidenzio rapporte que seul Alexandrie rapporte un revenu quotidien de mille « anciens » besants ou plus d’un millier de florins que le Sultan peut consacrer à l’équipement des cavaliers musulmans.[16] Si les chrétiens cessent de fréquenter l’Egypte, les musulmans perdront tout ce revenu et subiront un véritable coup dur.[17] Fidenzio parle alors des moyens de dévier le commerce indien de la Mer Rouge et de l’Egypte vers la Perse et l’Arménie chrétienne.[18]

Fidenzio propose de débarquer en territoire arménien, qui contribuera à protéger le débarquement de l’armée contre toute attaque surprise par l’ennemi musulman. Les croisés pourraient marcher de l’Arménie vers le Sud en Syrie sans crainte d’être intercepté par l’ennemi.[19] Il conseille au chef de l’armée de procéder immédiatement à Antioche, qu’il considère insuffisamment gardée par une petite garnison et afin d’assurer le succès des combats sur le continent asiatique, il est essentiel de couper les communications entre l’Egypte et la Syrie.[20] Cela peut facilement se faire avec la collaboration de la flotte. La Syrie elle-même n’est pas très fortement garnie. Beaucoup de dégâts peuvent être causé aux villes côtières de ce pays très vulnérable de la Méditerranée.[21] Le Nil est l’artère principale reliant l’intérieur à la mer et ses embouchures doivent donc être bloquées par des galères chrétiennes. Celles-ci mettront aussi un terme à la « piraterie sarrasine (fictive) » et rendront ainsi la mer sure pour le trafic chrétien. Pendant ce temps, la guerre économique contre l’Egypte devrait être menée avec succès.[22]

 

Le travail de Fidenzio se termine par un certain nombre de chapitres sur les conditions qui assureront le maintien de la Terre Sainte entre les mains des chrétiens, une fois qu’ils l’auront conquise. Une garnison suffisante, la surveillance de la mer, un gouvernement stable sous la présidence d’un chef, et en dernier, une vie  chrétienne[23] d’humilité sont les facteurs qui ne devraient pas être négligés dans la constitution du pays prometteur nouvellement acquis.[24]

 

En mettant l’accent sur la nécessité d’un blocus effectif de l’Egypte, en discutant longuement des mérites relatifs d’atteindre la Syrie par voie terrestre (à travers les Balkans et l’Anatolie) et la mer, et détaillant le nombre de chevaux et de fantassins nécessaire dans l’armée de la croisade, Fidenzio s’est avéré assez typique de ceux qui l’ont suivi.[25] À court terme, il s’agissait du roi Charles II de Sicile, qui répondit à l’appel de Nicolas IV pour obtenir des conseils à travers un court mémoire portant principalement sur le blocus naval de l’Egypte et aussi Galvano de Levanti, un médecin génoise à la cour papale.[26]

 

 

 

[1] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 23.

[2] Fidenzio of Padua: ‘Liber Recuperationis Terrae Sanctae,’ Edition G. Golubovich: Bibliotheca bio-bibliografica della Terra santa; 5 vols; Florence; 1906-27; Vol II; 9 et seq.

[3] S. Runciman: A History; opcit; vol 3; p. 430.

[4] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 24.

[5] Fidenzio… dans G. Golubovich: Bibliotheca bio-bibliografica della Terra santa; II; 5-6; 25.

[6]  Dans G. Golubovich: Bibliotheca bio-bibliografica della Terra santa; 9.

[7] Dans G. Golubovich: Bibliotheca bio-bibliografica della Terra santa; 3.

[8] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 38.

[9] S. Runciman: A History; opcit; vol 3; p. 430.

[10] Dans G. Golubovich: Bibliotheca bio-bibliografica della Terra santa; 9 et seq.

[11] Dans G. Golubovich: Bibliotheca bio-bibliografica della Terra santa; 27 et seq.

[12] Dans G. Golubovich: Bibliotheca bio-bibliografica della Terra santa; 35.

[13] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 39.

[14] Dans G. Golubovich: Bibliotheca bio-bibliografica della Terra santa; 28.

[15] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 40.

[16] Dans G. Golubovich: Bibliotheca bio-bibliografica della Terra santa; 47.

[17] Dans G. Golubovich: Bibliotheca bio-bibliografica della Terra santa; 47.

[18] Dans G. Golubovich: Bibliotheca; 48-9.

[19] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 43.

[20] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 43.

[21] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 43.

[22] Dans G. Golubovich: Bibliotheca; 56-8.

[23] Dans G. Golubovich: Bibliotheca; 58-60.

[24] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages; p. 43.

[25] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 24.

[26] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 24.

 

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