OSMANLI

OTTOMANS

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Les vraies raisons de l’appel aux croisades, autre que la prise de conscience du chaos musulman, peuvent être résumées ici.

Un objectif dominant des croisades, comme nous l’avons déjà indiqué, était la recherche de l’unité entre les églises grecque et latine, et l’unité de la chrétienté occidentale elle-même. Le schisme entre les églises grecque et latine s’était progressivement élargi, et la papauté cherchait à restaurer cette unité perdue.[1] L’intérêt commun et l’ancienne association pourraient être invoqués. Le christianisme était aussi un lien d’union, car l’ennemi, comme le souligne Stevenson, était l’Islam.[2] C’était d’autant plus une opportunité idéale, car l’empereur byzantin demanda de l’aide à ses frères occidentaux pour obtenir la sécurité des Seldjouks, tandis que l’objectif du pape était de gagner l’église orientale. Les références dans le discours d’Urbain aux « églises orientales » indiquent qu’une grande réunion du corps chrétien fut envisagée comme une conséquence de la défaite des « infidèles ».[3]

 

Le pape Urbain chercha également l’unité parmi les chrétiens occidentaux dans son propre domaine, et souligna les objectifs idéologiques de la croisade : paix entre les chrétiens et mort aux ennemis de la foi.[4] La paix qui signifierait que les guerres internes et féodales locales étaient maintenant réprimées et la pugnacité des hommes fut détourné vers les croisades.[5]

 

L’enthousiasme des croisés fut encore renforcé par la promesse de rémission des péchés pour les participants. « Quand le pape lui-même promis aux croisés une complète rémission des péchés et une augmentation du salut éternel, » notes Finucane, « cela filtra vers l’homme ordinaire du peuple comme une promesse de paradis instantané, s’il mourait dans la croisade ou en voyage vers la Terre Sainte. Tout le monde, quel que soit son passé maléfique, pourrait donc essuyer l’ardoise et peut-être même être qualifié pour le martyre. C’était en effet, une nouvelle forme de salut.[6] »

 

Le pape Urbain promis la « richesse éternelle » mais soutint également que la « richesse de l’Orient » contrastait avec la « pauvreté du monde occidental.[7] » La perspective de capturer la richesse musulmane fonctionna comme un grand aiguillon pour les croisades. En effet, la plupart des chrétiens occidentaux venaient des terres les plus misérables de châteaux obscurs et petites forteresses groupant des villages sordides en bois.[8] Ils s’étonnèrent de la richesse et du luxe de l’Asie et leur cœur se réjouirent en pensant du butin qui se trouvait devant eux dans l’Orient, où Bagdad et Damas, disait-on, rivalisait avec Byzance.[9] Les puissantes villes commerciales de Pise, Gênes, Venise et Amalfi eurent également un grand désir d’étendre leur puissance commerciale croissante et s’approprier la richesse islamique pour eux-mêmes. Lorsque les Normands capturèrent la Sicile des Musulmans (1091), et que la domination musulmane fut partiellement brisée en Espagne (1085 suiv.), la Méditerranée occidentale fut libérée pour le commerce chrétien ; les villes italiennes devinrent plus fortes et plus riches et planifièrent de mettre fin à l’ascendance musulmane en Méditerranée orientale et ouvrir les marchés du Proche Orient aux produits d’Europe occidentale.[10]

 

Les chefs des croisades, eux-mêmes, rêvèrent de faire fortune en Orient. Godefroy de Bouillon, un des principaux chefs, était accompagné d’un frère, Baldwin, et Bohémond, un autre chef, par un neveu Tancrède, qui espéraient faire fortune à l’étranger.[11] Au lieu d’une guerre fratricide dans la chrétienté, et la ruine du commerce chrétien, une nouvelle ambition fut offerte à Bohémond par Pierre l’Ermite et le pape : une principauté à gagner avec l’épée.[12] Raymond de Saint-Gilles, le troisième plus important leader, également, vu d’un œil favorables les belles terres de Syrie.[13]

 

Dans l’ensemble, comme le résume Durant :

« Des avantages incitatifs extraordinaire amenèrent des multitudes sous les drapeaux. Une indulgence plénière qui remit  toutes les punitions dues aux péchés fut offerte à ceux qui tomberaient dans la guerre. Les serfs furent autorisés à quitter le sol auquel ils avaient été liés ; les citoyens furent exemptés de taxes ; les débiteurs bénéficièrent d’un moratoire sur les intérêts ; les prisonniers furent libérés, et les peines de mort furent commuées par une audacieuse extension de l’autorité papale, au service à perpétuité en Palestine. Des milliers de vagabonds se joignirent aux clochards sacrés. Les hommes fatigués de la pauvreté désespérée, des aventuriers prêts pour une brave entreprise, les jeunes fils qui espéraient se tailler des fiefs pour eux-mêmes en Orient, des commerçants cherchant des nouveaux marchés pour leurs produits, des chevaliers dont les serfs enrôlés les avaient laissé sans labour, des gens timides pour éviter les railleries de lâcheté, se joignirent avec des âmes sincèrement religieuses pour sauver la terre de la naissance et de la mort du Christ. La propagande du genre habituellement utilisé dans les guerres souligna les handicaps des chrétiens en Palestine, les atrocités des musulmans, les blasphèmes de la foi muhammadienne ; les musulmans furent décrits adorant une statue de Muhammad … Des contes fabuleux furent racontés à propos des richesses orientales et des sombres beautés qui attendaient d’être prise par des hommes courageux … Dans de nombreux cas, les femmes et les enfants insistèrent pour accompagner leur mari ou leurs parents, peut-être avec raison, si bien que bientôt les prostituées s’enrôlèrent pour servir les guerriers.[14]

Tous ces groupes émergèrent en bandes de tous les côtés, se chargèrent de nourriture et s’équipèrent d’armes dont ils avaient besoin pour se rendre à Jérusalem, dit Albert d’Aix, et tous étaient « embrasés par le feu et l’amour divin. » Ils s’unirent en une seule force, mais ne s’abstinrent absolument pas des unions illicites et des plaisirs de la chair ; ils se livrèrent sans interruption à des excès voraces et s’amusèrent sans interruption avec les femmes et les jeunes filles qui avaient aussi émigré de leur maison pour se livrer aux mêmes folies.[15]

Même le monde animal rejoignit la croisade en tant que leaders (comme l’oie inspirée et la chèvre perspicace).[16]

 

Ainsi l’Europe se débarrassa de sa lie inactive et de ses nobles agressifs en les envoyant vers une mort certaine. Des centaines de milliers de gens quittèrent l’Europe dans les années 1095-96 et marchèrent sur le monde musulman.

Si très peu revinrent vivants, d’un autre côté des millions de musulmans périrent suite à ces croisades.

 

 

  1. Les croisades de 1096 à 1100 et 1101

 

La caravane des croisades se composait de deux cent soixante-quinze mille hommes, accompagnés de huit chevaux et était précédé d’une chèvre et d’une oie, « où quelqu’un leur avait dit que le Saint-Esprit était entré, » dit Draper.[17]

Cette armée populaire, décrit Oldenbourg, était « composée de scélérats qui n’avaient plus rien à perdre, de fanatiques résolus à tout risquer, de martyrs volontaires, de maraudeurs, de pécheurs repentants, des aventuriers de toutes sortes et même des saints laïcs motivés par une simple charité marchèrent sous la bannière des miracles, mettant toute leur confiance dans le Dieu dont ils portaient l’emblème cousu sur leurs vêtements. La Jérusalem céleste et terrestre était tellement confuse dans leur esprit qu’ils comprirent apparemment l’appel du pape pour signifier que le paradis pourrait être saisi sur terre par la force. »[18]

Une fois arrivé dans le territoire musulman, à Nicée en octobre (1096), cette force tomba dans une embuscade tendue par les Turcs Seldjouks commandés Kilij Arsalan qui les massacra sur les rivages de la mer, de sorte que de toute l’armée, à peine trois mille, un homme pour chaque centaine, échappèrent pour raconter leur histoire.[19] Leurs os empilés dans des monticules à l’extérieur de Nicée peuvent avoir été utilisés par une vague ultérieure de Croisés pour construire une partie d’une fortification.[20]

 

 

L’impact des croisades des 1095-1291

 

Ce sont d’innombrables millions de musulmans qui périrent en raison des croisades entre 1095-1291 et des attaques mongoles du treizième siècle.[21] Les informations relatives aux populations de Syrie données par les historiens[22] révèlent qu’au moment de l’invasion des croisés, la population du pays s’élevait à 2,7 millions d’habitants.[23] En 1343, la population syrienne, en dépit d’un net regain sous les Mamelouks, s’élevait à seulement 1,2 millions.[24]

Saunders remarque que cette baisse catastrophique de la population fut l’équivalent des pires catastrophes de l’histoire.[25] La province irakienne de Diyala, près de Bagdad, indique que cette province comptait près de 900 000 habitants durant le règne des Abbassides et seulement environ 60 000 personnes en 1300 sous la domination mongole (vers 800.) ; une baisse de plus de 90% de la population, ramena la province au niveau d’environ 1500 avant JC. Un recensement ottoman de 1519 en actuelle Syrie et Palestine montre que moins de 600.000 personnes vivaient dans une région qui avait probablement une population d’environ 4 millions sous les jours du califat musulman (avant les croisades et les invasions mongoles).[26]

 

Un autre impact fut la destruction totale de la civilisation musulmane, la civilisation de pointe de l’époque. L’assaut des croisades causa la destruction des écoles, des collèges, des fermes, des travaux d’irrigation et les massacres en masse des personnes y compris les chercheurs et les savants, bien sûr.[27] Cette technique est toujours utilisée par les occidentaux particulièrement dans les pays musulmans. Cette dévastation est mise évidence ici par la prise des croisés de la ville de Tripoli, une ville habitée par les très lettrés Banou Ammar.[28] Les Banou Ammar fournirent une grande aide et soutien aux croisés, tout comme lorsque Raymond de Toulouse assiégea le château de Krak et passa par Tripoli.[29] Cependant, en dépit du soutien envers les croisés, la ville attira l’envie de ces derniers et fut prise d’assaut. Malgré la promesse de sécurité des croisés de conduire le souverain hors de la ville, comme un chroniqueur contemporain rapporte :

« Le 12 juillet 1109, les croisés pillèrent tout ce qui s’y trouvait, prirent les hommes captifs et asservirent les femmes et les enfants. Les quantités de marchandises, les entrepôts, les livres de ses facultés, des bibliothèques et des propriétaires privés, dépassèrent tous les calculs.[30] »

La bibliothèque des Banou Ammar, le plus grande de Syrie, selon Oldenbourg, pour la qualité ainsi que la quantité des livres qui était conservés là-bas, fut dispersée et détruite.[31] Plus tard, un chroniqueur musulman des croisades, Ibn al-Fourat (1334-1405), se réfère à l’événement, et précise également que les croisés saisirent un certain nombre de livres qu’ils sauvèrent des flammes qui embrasa la bibliothèque sur les ordres d’un prêtre.[32]

Cette destruction fut répétée durant toutes les croisades. Les savants musulmans ne purent guère comprendre pourquoi les livres furent systématiquement détruits.[33] Les croisades vidèrent aussi les places des musulmans intellectuels, dont aucun ne resta en permanence sous le règne des francs, beaucoup d’entre eux agirent sur un autre niveau, celui de la diffusion de l’idée du Jihad anti-franc.[34]

 

 

 

 

[1] JJ Saunders: Aspects of the Crusades; op cit; p.20.

[2] WB Stevenson: The Crusaders; op cit; p. 6.

[3] JJ Saunders: Aspects of the Crusades; op cit; p.20.

[4] JH Lamonte: Crusade and Jihad: op cit; p.161.

[5] W. Durant: The Age of Faith, op cit; p.829.

[6] RC Finucane: Soldiers of the Faith; op cit; p. 36.

 Sur les péchés, voir Robert Somerville: The Council of Clermont and the First Crusade,’ Studia Gratiana XX, (1976); p. 329.

[7]R. Pernoud: Les Hommes de la Croisade, op cit; dans Y. Courbage, P. Fargues: Chretiens et Juifs dans l’Islam Arabe et Turc, Payot, Paris, 1997; p.85.

[8] CR Conder: The Latin Kingdom; op cit; p. 30.

[9]  Conder; p. 30.

[10] W. Durant: The Age of Faith, op cit; p.586.

[11] D.Hay: The Medieval Centuries; Methuen et Co; London; 1964; p. 91.

[12] CR Conder: The Latin Kingdom; op cit; p. 17.

[13] JH Lamonte: Crusade et Jihad; op cit; p.162.

[14] W. Durant: The Age of Faith; op cit; pp 588-9.

[15] JW Draper: A History; vol ii; op cit; pp 22-3; N. Daniel: The Arabs; op cit; p.123.

[16] R. Finucane: Soldiers of the Faith; op cit. p.117.

[17] JW Draper: A History; vol ii; op cit; pp 22-3.

[18] Z. Oldenbourg: The Crusades; op cit; p. 50.

[19] CR Conder: The Latin Kingdom of Jerusalem; op cit; p. 26.

[20] R. Finucane: Soldiers of the Faith; op cit; p.104.

[21] Ce chiffre peut être atteint en ajoutant des estimations des pertes trouvées dans de nombreuses sources: J. Glubb: A Short History; op cit; p.213. JJ Saunders: Aspects; op cit; Y. Courbage et P. Fargues: Chrétiens et Juifs; op cit; S. Runciman: A History; etc.

[22] Y Courbage, Paul Fargues: Chrétiens et Juifs; op cit; p. 35.

[23]Josiah Cox Russel: late Ancient and Medieval Population, dans Transactions of the American Philosophical Society, vol. 48/III, 1958. Dans Y. Courbage-P. Fargues: Chrétiens; op cit.

[24]AN Poliak: The Demographic Evolution of the Middle East: population trends since 1348, Palestine et the Middle east, vol X. no 5, 1938.dans Y. Courbage, P. Fargues: Chrétiens; op cit; p.35.

[25]Une note de RA Rotz on JJ Saunders: A History of Medieval Islam; Routledge; London; 1965. at http://www.iun.edu/~historyn/Turkmong.htm

[26] Ibid.

[27] Voir Par exemple G. Sarton: Introduction, op cit; Comment la civilisation islamique, prospère jusqu’aux croisades, diminua peu à peu avec leur arrivée et s’effondra complètement après l’invasion mongole.

[28] L. Cochrane: Adelard of Bath (British Museum Press, 1994), p. 33.

[29] S. Runciman: A History; op cit; vol 2; p. 403.

[30] Ibn al-Qalanisi: Continuation of the Chronicle Damascus; The Damascus Chronicle of the Crusades; ed et tr en Anglais HAR Gibb, (London; 1932); p. 89.

[31] Z. Oldenbourg: The Crusades; op cit; p. 474.

[32] Ibn al-Furat, quoted dans Y.Eche: Les Bibliothèques Arabes, Publiques et Semi Publiques en Mésopotamie, en Syrie et en Egypte au Moyen Age. Damascus: Institut Francais. 1967; pp. 120-1.

[33] C. Cahen: Orient et Occident au temps des Croisades (Aubier Montaigne, 1983), p.82.

[34] BZ Kedar: The Subjected Muslims of the Frankish Levant, dans Muslims under Latin Rule, 1100-1300, edt JM Powell, Princeton University Press, 1990.pp 135-74; p.173.

 

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