OSMANLI

OTTOMANS

Upload Image...

Wadi al-Makhzen : Démenti et mythes

 

« Que peut-on attendre d’une nation, dont la moitié cherche le Messie et l’autre moitié Don Sebastian qui est mort depuis près de deux siècles ? » Cette boutade, diversement attribuée à un envoyé britannique et français dans le Portugal du 18ème siècle, nous dit Boxer, était manifestement une plaisanterie commune parmi les étrangers vivant au Portugal, reflétant la croyance que la plupart des Portugais étaient soit des crypto-juifs, soit des Sébastianiste.[1]

 

La défaite des Portugais et la mort de leur roi, en effet, sont restées pendant des siècles l’objet du plus grand mythe jamais vu. Les deux, la défaite et la mort, furent niées au milieu des manifestations les plus fantastiques du déni.


La nouvelle de la mort de Sébastien et de la destruction de son armée ne parvint à Lisbonne que le 14 août, dix jours après la bataille. Profondément anxieux et inquiets, quoique le Conseil d’État avait dû l’être depuis l’expédition, ils furent effrayés par l’ampleur du désastre qui avait frappé le pays.[2] Désireux d’empêcher la vérité d’atteindre la population, le Conseil prit des mesures qui ne firent qu’aggraver l’appréhension générale et donner des ailes à des rumeurs encore plus folles. Des lettres venant de l’extérieur, de l’étranger, furent saisies et toutes les routes fermées aux voyageurs. L’inférence tirée de ces précautions inhabituelles était que le désastre était tombé sur le roi et son armée.[3] Le 22 août, huit jours après la transmission des nouvelles au Conseil d’État, l’agent Fugger à Lisbonne put envoyer à ses mandants à Augsbourg un compte-rendu complet et étonnamment exact de la bataille.[4] Au Portugal, la censure fut appliquée, au milieu des clameurs, qu’un tel résultat ne pouvait pas être possible, mais partout dans le pays, les lamentations, le désespoir et la douleur s’emparèrent des têtes et des cœurs.[5]  « Lorsque cette triste nouvelle nous est parvenue, » conclut sa lettre, « vous pouvez très bien imaginer les lamentations, le désespoir et le chagrin, non seulement dans cette ville, mais dans tout le pays. Les hommes se promenaient comme étourdis. Les lamentations des femmes étaient si fortes qu’on peut les comparer à celles qui eurent lieu lors de la prise d’Anvers. C’est une triste affaire de perdre en un jour le roi, leurs maris, leurs fils et tous les biens et possessions qu’ils avaient avec eux.[6] »

 

L’humiliation d’une si grande défaite aux mains d’un ennemi pour lequel jusqu’alors ils n’avaient eu que du mépris et la conséquence de cette défaite, la perte de l’armée et la perte imminente de la liberté nationale, remplirent aussi de honte les Portugais.[7] Le sentiment de disgrâce publique était tel qu’il conduisit la poignée de survivants dans la dissimulation.[8] Les quelques fugitifs qui revinrent au Portugal parlaient fort peu et continuèrent même de se cacher comme ce chevalier, qui portait la lance du roi, et qui, selon l’opinion, s’enfuyait aussi vite que lorsqu’il volait la lance de son maître.[9] Les premiers prisonniers à être libérés furent naturellement les nobles et fidalgos pour beaucoup desquels l’obtention de rançons à partir de sources privées avait été possible. Mais les grands-nés furent doublement déshonorés, par la défaite elle-même et ayant survécu à leur roi. Alors ils se cachèrent eux aussi par honte.[10] Peu de favoris de Sebastian survécurent. Ceux qui le firent et qui rentrèrent au Portugal furent arrêtés, jugés et condamnés, « il a été prouvé que l’accusé, étant du conseil du défunt roi Don Sebastian, et tenu de le conseiller et de le sortir de tout danger, lui conseilla d’aller en personne à Larache, expédition notoirement dangereuse, contre l’opinion de mon cardinal Henry, celle de sa grand-mère et de son oncle le roi Philippe, et reçut du roi de grands honneurs et récompenses, tandis que ceux qui le dissuadèrent furent renvoyés.[11] » Pedro Carniero, le trésorier du roi mort fut expulsé du conseil et interdit de venir à moins de 20 lieues de la cour. Luiz da Silva fut également déshonoré.[12]

 

Il y eut aussi d’amères récriminations contre les Allemands, qui perdirent supposément la journée en abandonnant leurs camarades ; piquiers qui ne pouvaient pas tenir contre le feu d’arquebuse de l’ennemi ; les colonels des quatre régiments portugais pour la faiblesse de leurs troupes et ils furent accusés d’avoir reçu des pots de vin pour recruter des hommes qui n’étaient pas aptes à la guerre.[13] Aussi les accusés étaient-ils les courtisans, qui, pour flatter la vanité du roi, l’avaient encouragé à mener cette folle expédition ; L’amiral Diego de Souza, accusé lui aussi, ne parvient pas à maintenir sa force navale dans le voisinage de la bataille pour apporter son soutien à l’armée et secourir les hommes épuisés.[14] En fin de compte, ce fut une tache sur la noblesse portugaise que le roi avait péri dans les combats tandis que des messieurs en grand nombre avaient été pris en tant que prisonniers.[15]

Parmi les « dix ou quinze » Italiens qui survécurent à la bataille se trouvait le capitaine Hercule de Pise.[16] Il fournit des informations sur le sort de Stukeley quand il écrivit à Bastiano San Giuseppe, commissaire du Trésor et trésorier à Lisbonne, pour demander de l’aide pour arranger sa rançon.[17] Comme San Giuseppe rapporta alors à Rome, « étant sur le terrain au front avec les Italiens, quand [Stukeley] marqua le premier assaut de l’ennemi, il se retira précipitamment et désertant les troupes italiennes, plongea dans une escadre de Castillans, puis un pièce d’artillerie lui enleva les deux jambes et il finit ainsi ses jours, se comportant d’une manière tout à fait contraire à celle des pauvres Italiens, qui repoussèrent trois fois l’assaut furieux de l’ennemi.[18] »

 

Pendant de nombreuses années, aucun compte rendu de la bataille ne fut publié au Portugal. Cela était dû en partie à une tentative délibérée de réprimer la vérité et en partie à un désir général d’oublier la catastrophe le plus rapidement possible.[19] Il semble qu’il y ait eu une conspiration similaire du silence en Espagne. Il est significatif que les deux premiers récits de la bataille, ceux de Joachim de Centellas et de Fray Luis Nieto, publiés en 1579, parurent en français.[20] Ce dernier, bien que rédigé en portugais, ne fut publié dans cette langue que trois cents ans plus tard.[21] Il racontait en détail la défaite des armées chrétiennes, et n’était nullement trop peu généreux envers les Marocains, et surtout leur chef ‘Abd al-Malik, qu’il louait abondamment.[22] Une révélation de cette nature, en particulier par un prêtre, était évidemment intolérable. Aucun témoin oculaire ne pourrait écrire un compte rendu véridique de la bataille qui pourrait apporter la lumière du jour au Portugal.[23] Tandis que certains restaient silencieux sur tout le drame, d’autres cherchèrent à effacer de leur esprit la réalité insupportable. À peine le souvenir de l’issue tragique surgissait-elle dans leur conscience qu’ils se précipitaient pour nier sa propre occurrence.[24]

 

La défaite et le fantôme du roi tué, Sebastian, persistèrent dans les contes et les fables, ce qui donna un autre résultat à la bataille de ce qui s’était vraiment passé sur le terrain.[25] Sebastian devint le vainqueur qui conquit les infidèles et leur terre.[26] Un mythe qui dura des siècles. Même dans les années 1930, le chancelier de l’ambassade du Portugal à Tanger, alors sous contrôle espagnol, déclara qu’à al-Qasr al-Kabir, les Portugais avaient d’abord gagné et que ce fut après avoir mis leurs armes de côté, croyant que la bataille était finie, qu’ils furent surpris par les troupes marocaines qui avaient auparavant fui le champ de bataille.[27]

 

 

 

 

[1] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; op cit; p. 367.

[2] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 143.

[3] EW Bovill: The Battle of Alcazar; The Bachworth Press; London; 1952; p. 144.

[4] EW Bovill: The Battle of Alcazar; The Bachworth Press; London; 1952; p. 145.

[5] L. Valensi: Silence, Denegation, affabulation; op cit; p.7.

[6] The Fugger News-Letters, 1568—1605; in L. Valensi: Fables; op cit; p. 24; and EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 145.

[7] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 146.

[8] EW Bovill: The Battle of Alcazar; The Bachworth Press; London; 1952; p. 146.

[9] H. De Castries: Note Critique sur les relations de la bataille de El Ksar el-kebir; in SIHM; France I; p. 396.

[10] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 146.

[11] Calendar of State Papers (CSP), Foreign 1578—79, p. 528.

[12] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 147.

[13] H. de Castries: Note critique; op cit; p. 397.

[14] H. de Castries: Note critique; p. 397.

[15] H. de Castrie: Note critique; p. 397.

[16] CSP Rom. (1572—78), p. 550 (29 Sept. 1578) in C. Edelman: the Stukeley Plays; op cit; p. 15.

[17] C. Edelman: The Stukeley Plays: op cit; p. 15.

[18] CSP Rom. (1572—78), pp. 509—10 (29 Sept. 1578).

[19] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 147.

[20] Les deux accomptes se trouvent dans H. de Castries: SIHM; op cit; France; I.

[21] See H. de Castrie: Histoire; France; I; Note critique; pp. 395 ff.

[22] Relation de Fray Luis Nieto; op cit; praise in pp. 503-4.

[23] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 147.

[24] L. Valensi: Fables; op cit; p. 33.

[25] L. Valensi: Silence, Dénégation, affabulation; op cit; p.18.

[26] L. Valensi: Silence, Dénégation, affabulation; p.20.

[27] Chancellor Jose Esaguy; in L. Valensi: Fables; p. 135; note 1.

 

Upload Image...
Views: 0