OSMANLI

OTTOMANS

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Le mercredi 30 juillet, l’armée chrétienne traversa Wadi ar-Raha et campa plus à l’intérieur des terres en voyant al-Menara.[1] Cette nuit-là, à al-Menara, un rapport parvint à Sebastian que l’armée marocaine était en marche et s’avançait. Il envoya aussitôt une autre dépêche à Lisbonne, adressée cette fois à Pedro de Alcacova, rapportant la bonne nouvelle et son espoir que l’ennemi offrirait bientôt la bataille et subirait le sort qui l’attendait sûrement.[2] Les chrétiens avaient plus de raisons de se réjouir avec les nouvelles reçues ce jour de l’arrivée des forces castillanes menées par le très réputé Aldana. L’armée resta à al-Menara le jeudi 31 en attendant l’arrivée d’Aldana avec 500 de ses compatriotes.[3] Francisco de Aldana était le capitaine expérimenté et de confiance que Philip avait précédemment envoyé au Maroc pour enquêter sur les perspectives d’une invasion réussie.[4] Aldana atteignit le camp portugais avant la tombée de la nuit, portant avec lui une lettre et des présents du duc d’Albe. Les cadeaux étaient le casque et le tabard de soie portés par l’empereur Charles V quand, quarante-trois ans auparavant, il avait chevauché en tant que conquérant à Tunis (1535).[5]

 

Le vendredi 1er août, l’armée se déplaça plus à l’intérieur des terres, couvrant plus de distance cette fois, et atteignit le site de Tleta er-Raicana.[6] L’armée couvrit pas moins de douze milles (20kms), ou quatre fois la distance qu’ils marchèrent chacun des deux premiers jours.[7]

 

Le samedi 2 août, l’armée parcourut dix milles de plus en traversant Wadi ar-Raicana pour atteindre Barcain (aussi appelé Chênes de lièges sur la carte).[8] Ici, les chrétiens trouvèrent les Marocains sur le côté gauche de la rivière al-Makhzen, 2000 cavaliers gardant le pont d’al-Kantara.[9] Don Sebastian décida de ne pas prendre ce pont de force et chercha le passage d’un gué.[10]

Samedi, le jour où Sebastian arriva à Barcain, le Chérif déplaça son armée à travers al-Qasr al-Kabir.[11] C’était une petite mais ancienne ville qui était peut-être originaire d’une colonie grecque et avait certainement été romaine.[12]

 

Le dimanche 3 août, Sebastian tourna au sud et, suivant la rive droite, trouva le gué non défendu. Bien que la rivière n’avait ici que cinquante mètres de large, le gué était si étroit qu’il fallut toute la journée et beaucoup d’aide des pionniers pour faire traverser l’armée à Wadi al-Makhzen.[13] Sebastian campa là où il était sur la rive sud avec le gué derrière lui et le Wadi Ouarour (Warour) sur son front.[14] Comme le souligne Fray Luis Nieto, Sebastian utilisait Wadi al-Makhzen comme une forme de défense protectrice.[15]

 

Avec Sebastian entre deux rivières, l’armée de ‘Abd al-Malik se déploya devant lui, bloquant la route vers l’intérieur.[16] ‘Abd al-Malik prit une position forte à environ douze milles au-delà de la ville commandant l’approche du gué et faisant face au nord-ouest, la direction d’où les envahisseurs approchaient. Devant lui, une plaine ouverte, brisée seulement par le petit Wadi Warour, où il pouvait tirer profit du grand corps de cavalerie dont il dépendait pour la victoire.[17] Comme il était déterminé à anéantir l’ennemi, il attendit dans la plaine ouverte où, espérait-il, ses milliers de cavaliers feraient en sorte que peu ou aucun des envahisseurs n’échappent.[18] A présent, son armée était devenue plus forte. Des volontaires qui, selon al-Oufrani, poussés par le désir de mourir pour la foi, arrivèrent de partout, prêts à se joindre à la bataille [19] Parmi les personnalités présentes, il y avait Abou al-Mehcen al-Fassi. Il y avait aussi le Cheikh Abou al-‘Abbas al-Sabti qui montant un cheval gris, chevauchait dans tous les sens, attisant le zèle de l’armée.[20]

Toujours selon des sources musulmanes, comme l’Oued Makhzen n’avait pas de passage, ‘Abd al-Malik envoya un détachement de cavalerie après le passage de l’armée chrétienne, afin de détruire le pont.[21] Il n’y avait aucun moyen dans cette direction à travers la rivière, sauf à travers le pont. ‘Abd al-Malik dit que si les chrétiens attaquaient, aucun d’eux ne serait sauvé.[22]

 

La santé de ‘Abd al-Malik se détériora toutefois considérablement. Ses médecins lui donnèrent alors seulement deux jours pour vivre. Avec la mort, le retard n’était plus possible. Il décida donc d’engager l’ennemi à la première occasion.[23] Cela lui causa beaucoup de tristesse de se sentir si faible à un moment aussi crucial d’une bataille aussi décisive tandis que la grande chaleur lui causait de grandes souffrances, l’affaiblissant de plus en plus chaque jour.[24] 

 

Les chrétiens plantèrent l’étendard de leur allié, Moulay Mohammed (al-Masloukh) devant leur camp comme un signal et un point de ralliement pour ses partisans dans les rangs de ‘Abd al-Malik et alors qu’ils approchaient, un avertissement fut émis contre les déserteurs.[25] Le frère de Moulay Mohammed, Moulay an-Nassir et deux ou trois renégats étaient tous venus. Ils comprenaient un castillan, Kaid Marmi, et un portugais, Kaid Raposo. Ce dernier, un franciscain défroqué de haute naissance, se serait jeté aux pieds de Sébastien et lui aurait donné des informations détaillées sur l’armée marocaine.[26]

 

Pendant ce temps, dans le camp marocain, ‘Abd al-Malik, voyant que l’ennemi ne bougeait plus, ordonna que l’armée se retire dans ses tentes.[27] Il ordonna également qu’aucun soldat ne devait quitter son armement et que les sentinelles soient doublées. Son dernier ordre était que tout le monde devrait être prêt et se préparer pour « gagner ou mourir.[28] »

 

C’était la situation le 3 août, à la veille de la bataille.

 

 

Les armées et leurs plans de bataille

 

Les armées étaient organisées différemment. La manière de leur organisation (et leur force numérique) sont offertes ici par trois sources, la première étant un croquis par un dessinateur anglais[29], et les deux autres sont de Fray Luis Nieto, le contemporain espagnol, et Bovill. Il y a aussi quelques faits supplémentaires fournis par Cook.

 

 

Le plan de la bataille de Wadi al-Makhzen selon un croquis anglais

 

Ceci un dessin du plan de bataille par un dessinateur anglais. Il offre non seulement l’exposé sur la formation des deux armées mais il fournit également, de manière cruciale, un récit de la façon dont les événements évoluèrent sur le champ de bataille. De Castries élucide ce qui serait autrement un dessin peu clair. Il décrit le dessin, les préparatifs et la bataille.

 

Le plan de la bataille d’al-Qasr al-Kabir conservé à Hatfield House est reproduit dans fac-simile Pl. IV. O.84 m de longueur et 0.58 m de largeur.[30] Il est dessiné avec une plume sur papier ; l’arrière-plan est coloré en jaune. Nous lisons au verso : Description de la Bataille entre les rois du Portugal et Fès en Barbarie où fut assassiné D. Sébastien, le roi du Portugal.
Un insert en bas à droite est réservé pour le titre. Parce qu’une partie de la page de titre a été arrachée, le titre est incomplet. Ce qui reste se lit : La Rare et étrange bataille livrée en Barbarie près d’Arzila entre les rois du Portugal Don Sebastian et Mullie ham … .. roi sur … ..Molue …. Fès …

Il n’y a aucune information sur la source de ce dessin. D’un regard critique sur ce plan, il semble que la topographie de la région et l’ordre de bataille des armées portugaise et marocaine soient loin d’être rigoureux.

L’orientation du dessin est la même que celle de Fray Luis Nieto. Nous trouvons sur la droite dans les deux documents le Wadi Loukkos. L’auteur du dessin anglais a placé Marrakech comme la source du cours d’eau peut-être parce que l’armée de Moulay ‘Abd al-Malik marcha depuis cette ville. Wadi al-Makhzen peut être identifié avec la rivière sur la droite avec Arzila, même si cette rivière se termine dans l’océan tandis que Wadi al-Makhzen forme un confluent avec Wadi Loukkos, non loin du site de la bataille (voir carte). Les deux ponts que nous pouvons voir sur cette rivière, et auxquels se réfèrent les principales narrations de la bataille, confirment cette identification. Il faut ajouter que les tentes représentent les camps occupés par l’armée portugaise avant et après le passage de Wadi al-Makhzen. À l’entrée de la ligne droite de Gibraltar, on peut voir Tanger, mais la ville, loin à l’intérieur des terres, est reliée à la mer par une petite rivière. Le dessin montre que les troupes marocaines sont conduites par la cavalerie, qui est cachée et se prépare à monter une attaque surprise sur les Portugais. En effet, plusieurs récits racontent que ‘Abd al-Malik avait pris grand soin d’occuper les petites collines qui dominent la vallée, de manière à couvrir de vue les deux ailes (cavalerie) de son armée dont l’objectif était d’encercler les Portugais.[31]

 

De Castries explique ensuite le plan de bataille tel qu’il peut être extrapolé à partir du dessin et des narrations de la bataille.

L’armée de Sebastian : Selon la tactique militaire du seizième siècle, l’armée de Don Sebastian avança dans la bataille dans trois lignes, que le jargon militaire de l’époque appela : Avant-garde, bataille et arrière-garde.

La première ligne, selon le dessinateur est faite de piquiers dont l’objectif est de briser l’assaut de la cavalerie marocaine. Sur leurs flancs se trouvent deux compagnies d’arquebusiers, chacune avec sa propre bannière servant à les identifier. Celle de gauche appartient aux armes du Portugal, ce qui doit être une erreur car nous savons que l’aile gauche et l’avant-garde étaient composées de Castillans sous les ordres d’Alphonse Aguilar. Ils étaient en outre composés de piquiers et renforcés seulement par une compagnie d’arquebusiers commandée par Luis de Godoi. Parmi les trois compagnies de piquiers, la première ne peut être identifiée, tandis que la seconde est celle des Chevaliers du Christ. La compagnie d’arquebusiers à droite est formée par des Italiens commandés par Hercule de Pise ou Stukeley.

Derrière cette première ligne est la cavalerie. Cependant, en réalité, dans toutes les batailles de cette époque, la cavalerie est toujours située sur les ailes. Le dessinateur anglais représente probablement ici un moment d’action où la cavalerie portugaise, incapable de résister à une charge marocaine, s’est retirée dans une grande confusion dans son infanterie. Sa place initiale est prise par la cavalerie de Moulay ‘Abd al-Malik effectuant leur charge.

Si nous regardons les bannières des escadrons de cavaliers, nous trouvons que l’escadre à gauche porte les armes du Portugal et ici est Don Sebastian. L’escadron à droite a deux bannières, la première avec trois croissants est celle de Moulay Mohammed al-Masloukh, qui combattait dans les rangs portugais ; le second celui des Chevaliers du Christ.

Les troupes de la troisième ligne (arrière-garde) portent toutes la bannière du Portugal. Ils sont composés selon les tactiques de l’époque de deux régiments de piquiers entourés de compagnies d’arquebusiers.
L’artillerie qui, au moment de la bataille, était à l’avant, est mise sur le dessin à l’arrière gauche. Ce n’est pas du tout une erreur de l’auteur car il cherche par-là à mettre en évidence l’état de confusion dans lequel se trouvait l’armée de Sébastien vers les dernières étapes de la bataille. Il pourrait représenter le moment où l’armée portugaise marcha, et dépassa son artillerie. La même intention pourrait être exprimée en représentant l’armée marocaine, car nous savons que dès le début, les combattants marocains capturèrent l’artillerie chrétienne qui devint ainsi inutile contre eux.

 

L’armée de Moulay ‘Abd al-Malik : C’est ici que les intentions du dessinateur sont plus claires : montrer les positions de l’armée avant et à la fin de la bataille. Pour cette raison le corps en forme de croissant derrière l’artillerie est vu une seconde fois devant cette même artillerie dans une situation inconcevable. Il est également évident que la forme en croissant de l’infanterie ne restait pas constante, car, comme le montre le plan, une partie de l’infanterie avait pénétré les lignes chrétiennes à gauche et à droite pour les encercler. Quant à la place de l’artillerie, c’est-à-dire devant l’armée, elle a été établie ainsi par les divers récits. Comme on le verra plus loin par la narration de Fray Nieto, les Marocains dans une tactique militaire extraordinaire réalisèrent l’encerclement de l’armée chrétienne qui se trouva de deux côtés flanquée de rivières inhospitalières, difficiles à franchir, et de l’autre coincé par les Marocains. Les Marocains encerclèrent leur ennemi en s’appuyant sur des conditions naturelles.
On remarque sur le dessin que l’infanterie de l’armée marocaine est armée de lances, alors qu’en réalité l’armée marocaine est entièrement composée d’arquebusiers.


Il n’y a pas d’observation à faire à propos des bannières marocaines : elles portent toutes les mêmes symboles : les croissants, qui sont utilisés pour décrire les armées musulmanes, et n’identifient donc pas les diverses compositions de l’armée marocaine.

 

 

 

 

[1] H. de Castries: SIHM; France I; op cit; p. 405.

[2] EW Bovill: The Battle of Alcazar; the Bachworth Press; London; 1952; p. 105.

[3] H. de Castrie: Histoire Inédite; France I; op cit; p. 405.

[4] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 106.

[5] EW Bovill: The Battle of Alcazar; the Bachworth Press; London; 1952; p. 106.

[6] H. de Castries: SIHM; France I; op cit; p. 405.

[7] EW Bovill: The battle of Alcazar; op cit; p. 107.

[8] H. de Castries: SIHM; France I; op cit; p. 405.

[9] The English Letter, SIHM-ANG-I, 335. Les commentateurs musulmans sont Mustapha ibn Hassan Husayni: Al-Bahr az-Zakhkhir Wa l’aylam et-Tiyyar. Ed and tr. E Fagnan. In Extraits inédits relatifs au Maghreb. Algiers; Adolphe Jourdan, 1924. 285-359; at pp. 351-2; Anonymous: Tãrikh ad-dawla, 61-2; al-Ifrãni, Nuzhat al-Hadi ed and tr into Histoire de la Dynastie Saadiene by O. Houdas; 2 vols; Paris; 1888-89 133-4.

[10] H. de Castries: SIHM; France I; op cit; p. 405.

[11] Littéralement la grande forteresse ou ville fortifiée, et à ne pas confondre avec al-Qasr as-Saghir, la petite forteresse, un petit port de pêche entre Tanger et Ceuta.

[12] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 109.

[13] De Castries: SIHM; France I; op cit; p. 405.

[14] H. de Castries: Histoire Inédite; op cit; p. 405;

[15] Relation de Fray Luis Nieto; op cit; p. 481.

[16] WF Cook: The Hundred Years War; op cit; p. 248.

[17] Calendar of State Papers, Spanish 1568-79, p. 611.

[18] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 109.

[19] Nuzhat al-Hadi (Dastugue); op cit; p. 138.

[20] Nuzhat al-hadi; p. 138.

[21] Nuzhat al-hadi; p. 137.

[22] D. Yahia: Morocco in the Sixteenth Century; op cit; p. 82.

[23] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 110.

[24] Relation de Fray Luis Nieto; op cit; p. 474.

[25] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 112.

[26] Bovill; p. 113.

[27] Relation de Fray Luis Nieto; op cit; p. 482.

[28] Relation de Fray Luis Nieto; p. 482.

[29] Plan Perspective de la Bataille d’el Ksar el-Kebir: in De Castries: SIHM; Angleterre I; op cit; pp. 560-3.

[30] Cecil Mss. Maps 1/66.

[31] De Castries: SIHM; Angleterre I; op cit; Note 1; p. 561.

 

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