OSMANLI

OTTOMANS

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En 1515, avec l’aide d’auxiliaires marocains, un corps d’armée portugais s’avança jusqu’aux portes de Marrakech.[1] La croisade portugaise au Maroc trouva un  écho enthousiaste dans les lignes par le poète et dramaturge, Gil Vicente : Le roi de Fès s’évanouit, Marrakech donna de grands cris.

« Car l’Afrique était chrétienne ;

Les musulmans vous l’ont volé.

Mais maintenant, sa Majesté détermine pour magnifier la foi,

En faisant une cathédrale de la mosquée,

Par la grâce divine, à Fès.

Pour la guerre, oui, la guerre incessante

Est maintenant sa grande intention.[2] »

 

 

La lente progression portugaise fut facilitée par la faiblesse de la dynastie Wattasside au pouvoir, qui avait succédé aux Mérinides. Alarmés par les progrès portugais, les Marocains se réunirent autour de la nouvelle dynastie émergente des Saadiens installés au sud de l’Atlas.[3] Les membres de cette famille prirent l’initiative d’organiser la résistance aux Portugais et profitèrent de la chute des Mérinides et des Wattassides pour établir des royaumes indépendants à Taroudant et à Marrakech.[4] Les Saadiens récupérèrent de nombreux ports du sud du Maroc contre les chrétiens.[5] Leur prestige fut grandement renforcé par l’expulsion des Portugais de leurs bastions d’Agadir en 1541, suivie par l’évacuation portugaise de Safi et d’Azemmour.[6] Après la mort du dernier dirigeant Wattasside, Bou Hassoun, tué au combat en septembre 1554, les Sa’ad établirent leur domination sur l’ensemble du pays.[7] L’affrontement final entre les Portugais et les Marocains sous la nouvelle dynastie était maintenant en cours, et allait culminer dans la bataille de Wadi al-Makhzen.  

 

 

Contexte de la bataille de Wadi al-Makhzen

 

L’intervention chrétienne dans les affaires musulmanes et pas pour la première fois, résultat d’une invitation musulmane. Pour comprendre cela, il est nécessaire de revenir brièvement sur la situation interne marocaine quelques décennies plus tôt.


La dynastie Saadienne fut fondée au début du seizième siècle. En 1554, après treize ans de combats contre ses voisins et les Portugais, chassés de leurs garnisons côtières, Mohammed al-Qaïm, fils du fondateur de la dynastie, Moulay Mohammad al-Shaykh revendiqua la ville de Fès et devint le premier souverain de ce qui pourrait être appelé un Maroc uni.[8] Le règne de Moulay Mohammad al-Shaykh ne devait durer que trois ans jusqu’en 1557.[9] Il fut remplacé par Moulay ‘AbdAllah al-Ghalib. Le gouvernement d’al-Ghalib est marqué par son alliance avec les Espagnols contre les Turcs, qu’il combattit amèrement.[10]  Ce ne fut pas son seul méfait. Quand les musulmans se soulevèrent contre leur répression en Espagne, il leur promis aide et soutien mais en réalité, allié avec l’Espagne, il permit aux Espagnols d’y dévaster la présence musulmane.[11] Les Andalous, qui émigrèrent plus tard en Afrique du Nord, lui tinrent une rancune intense pour sa réponse tempérée (sinon une réelle complicité) dans la répression espagnole des révoltes musulmanes des Alpujaras (1567-1570).[12] ‘AbdAllah se livra également à la pratique de l’alchimie et à la consommation d’alcool.[13] Pour ajouter à sa nature sombre, al-Ghalib fit massacrer des membres de sa famille, y compris son oncle, les fils et le petit-fils de son oncle, son frère, et deux de ses neveux.[14] Deux de ses frères, ‘Abd al-Malik et Ahmad (plus tard surnommé le victorieux al-Mansour), s’enfuirent à Tlemcen (Algérie), poursuivis par les soldats de leur frère. Arrivés à Tlemcen, ils furent accueillis courtoisement par les Turcs comme les fils d’un grand roi.[15] Peu de temps après ils se retirèrent à Alger pour être en plus grande sécurité, et là ils furent placés sous la protection et la faveur du Grand Turc.[16] Al-Ghalib avait planifié le meurtre de tous ses frères afin d’assurer la succession de son propre fils mais il dissimula mal son plan.[17] Ses deux frères ‘Abd al-Malik et Ahmad réussirent à échapper à ses plans sanguinaires. Al-Ghalib fit prêter allégeance aux courtisans et aux officiers à son successeur à son fils Moulay Mohammad (le futur al-Masloukh).[18] Les officiers et les fonctionnaires acquiescèrent par peur, et une fois cela obtenu, ‘AbdAllah se retira à Marrakech laissant son fils gouverneur de Fès.[19] Moulay Mohammed devint bientôt un archétype historique de la perfidie, enveloppé, comme Philippe II d’Espagne, dans une « légende noire.[20] » Antonio de Cunha, un vieux tuteur musulman grisonnant, donna une évaluation lapidaire du nouveau Chérif : « Je le connais. Pas d’or. Pas de cran.[21] » Contrairement à ses oncles, ‘Abd al-Malik et Ahmad al-Mansour, Moulay Mohammed fut considéré comme un lâche et un traître,[22] pour de bonnes raisons, comme nous le verrons.

 

Moulay ‘Abd al-Malik était exilé en Algérie depuis 1558 quand il échappa à la main meurtrière de son frère.[23] Il voyagea en Turquie où il apprit l’utilisation des armes et montra bientôt une grande bravoure en combattant sur la terre et la mer ; un homme vaillant, aussi très généreux, aimé de tous.[24] La guerre méditerranéenne l’exposa à une diversité de langues, de cultures et à la sorte de large vision stratégique que ses mentors ottomans cultivaient.[25] Fait captif dans la grande bataille navale de Lépante, où il combattit, il passa un an à Oran et acquit une aisance en espagnol.[26] En mai 1572, il était de retour à Alger avec un nouveau gouverneur.[27] Après avoir participé aux assauts ottomans réussis à La Goulette et Tunis entre août et septembre 1574, ‘Abd al-Malik saisit l’occasion de récupérer son trône.[28] Moulay ‘Abd al-Malik était l’aîné des Banou Sa’ad après la mort d’Abd Allah Al-Ghalib en 1574, et donc un revendicateur légitime.[29]  Quittant Alger avec une force ottomane envoyée par le Sultan Mourad III, il marcha vers Fès.[30]

Le chroniqueur contemporain, Mohammad Eseghir al-Oufrani (Ifrani), nous dit que ‘Abd al-Malik, avec l’aide des Turcs, battit son neveu Moulay Mohammad puis entra à Fès comme vainqueur et fut ainsi proclamé Sultan, la troisième décade de Dzoul Hijjah 983 (fin mars 1576).[31] Il prit quelques jours de repos dans cette ville puis remercia et renvoya ses alliés turcs avec des cadeaux et des cadeaux, y compris des canons.[32] Il renouvela ensuite sa campagne pour combattre son neveu (Moulay Mohammed) réfugié à Marrakech. Quand il apprit son arrivée, son neveu quitta la ville pour l’affronter dans la bataille à Khandak al-Rihan dans le quartier de Salé. Là, l’armée de Moulay Mohammad fut écrasée et il se réfugia dans le Djabal Deren.[33] Poursuivit, il s’enfuit vers Sous où il réussit à recruter une armée de fugitifs et de vagabonds. Avec cette armée, il chercha à attaquer Marrakech. Encore battu, il s’enfuit de nouveau dans le Djabal Deren. De là, il s’enfuit vers Badis où il resta pendant un moment.[34] Moulay Mohammed s’enfuit alors en Espagne. Lorsque Philippe II, le roi d’Espagne, ne manifesta aucun intérêt à l’aider, il se porta au secours de Sébastien, alors roi du Portugal.[35] Moulay Mohammed demanda l’aide de Sebastian pour combattre son oncle et récupérer le trône.[36] Sebastian accepta à condition que Mohammed accepte la domination portugaise sur l’ensemble des côtes du Maroc. Moulay Mohammed accepta la condition et s’engagea à la remplir.[37]

 

Sebastian avait reçu l’appellation d’O desejado (« le désiré », ou « le voulut ») quand il était encore dans le ventre de sa mère. Son père était mort quelques jours avant sa naissance et tous les neuf autres fils du roi Jean III étaient morts sans laisser d’héritiers légitimes.[38] Ainsi, comme Diogo do Couto, alors un page dans le palais royal, rappelé alors qu’il écrivait à Goa dix-sept ans plus tard, Sebastian était un roi « qui avait été supplié de Dieu avec tant de larmes, de pèlerinages, de processions et d’aumônes, » sa naissance fut marquée par de grandes réjouissances populaires.[39] Cependant, à peine délivré, sa mère, sœur du roi d’Espagne, Philippe II, rejoignit l’Espagne.[40] Sa tutelle fut donnée à ses grands-parents, Jao III et Catarina (sœur de Charles V).[41] À la mort de Jao III, Catarina qui était auparavant régente, persuada, elle aussi, son beau-frère, le cardinal Henrique, d’assumer les fonctions de régent pour qu’elle puisse passer les derniers jours de sa vie dans un couvent, libre des responsabilités du gouvernement.[42] Le cardinal Henrique servit ce titre jusqu’au quatorzième anniversaire de Sebastian, à l’époque où le jeune roi reçut le plein pouvoir.[43] Il fut éduqué principalement par les jésuites, mais ses études prirent fin lorsqu’il prit le gouvernement de son oncle pour son quatorzième anniversaire (20 janvier 1568).[44]

 

 

 

 

[1] CA Julien: History of North Africa; p. 215.

[2] In N. Barbour: Morocco; op cit; p. 99.

[3] N. Barbour: Morocco; Thames and Hudson; 1965; p. 100.

[4] N. Barbour: Morocco; Thames and Hudson; 1965; pp. 100-1.

[5] N. Barbour: Morocco; op cit; p. 101.

[6] N. Barbour: Morocco; op cit; p. 101.

[7] N. Barbour: Morocco; op cit; p. 101.

[8] S and N. Ronart: Concise Encyclopaedia of Arabic civilization; The Arab West; Djambatan; Amsterdam; 1966, pp. 335-8.

[9] A Dolorous Discourse of a most terrible and bloudy Battel, fought in Barbarie, the fourth day of August, last past, 1578, London, 1579, sig A55.

[10] C. de Chavrebière: Histoire du Maroc; Payot; Paris; 1931; p. 303 ff.

[11] C. de Chavrebière: Histoire du Maroc; Payot; Paris; 1931; p. 305.

[12] WF Cook: The Hundred Years War; op cit; p. 242.

[13] C. de Chavrebière: Histoire du Maroc; Payot; Paris; 1931; p. 306.

[14] C. de Chavrebière: Histoire du Maroc; Payot; Paris; 1931; p. 302.

[15] Fray Luis Nieto: Histoire veritable des dernieres guerres advenues en barbarie; tr. De l’espagnol en Francais; Paris; 1579; Bibliotheque Nationale. Imprimes Or. 48; pp. 3-88. In H. De Castries: Les Sources Inedites de l’Histoire du Maroc (SIHM); France I; Paris, Ernest Leroux; 1905; appelé par la suite Relation de Fray Luis Nieto; p. 447.

[16] Relation de Fray Nieto; p. 447.

[17] Relation de Fray Nieto; p. 447.

[18] Relation de Fray Nieto; in H. De Castrie: Histoire; France I; p. 448.

[19] Relation de Fray Nieto; in H. De Castrie: Histoire; France I; p. 448.

[20] Mohammed Esseghir ibn al-Hajj Al-Oufrani (Ifrani): Nuzhat al-Hadi bi akhbar li-Muluk al-Qarn al-Hädi. Edited in Arabic and tr. Octave Houdas. Nozhet-Elhadi: Histoire de La Dynastie Saadienne (1511-1670). Paris: Leroux, 1888-1889. pp. 102; 104; D. Haëdo: Epitome de los Reyes de Argel. Valladolid, 1612. Tr. H. de Grammont. Histoire des Rois d’Alger par Fray Diego de Haedo. Alger: Adolphe Jourdan, 1881; p. 157-8.

[21] SIHM (de Castries) (France), footnote 8, 455.

[22] SIHM-Angleterre; Paris; 1918; I, undated May-July, 239-42.

[23] WF Cook: The Hundred Years; op cit; p. 243.

[24] Relation de Fray Nieto; op cit; p. 449.

[25] WF Cook: The Hundred Years; op cit; p. 243.

[26] See SIHM-Espagne-III, 20 June 1574, 188-189; 06 January 1577, 268-272; SIHM France; I, 350-351.

[27] Dahiru Yahya: Morocco in the Sixteenth Century: Problems and Patterns in African Foreign Policy, Harlow, Essex, 1982, pp. 48-9.

[28] Dahiru Yahya, Morocco in the Sixteenth Century, p. 66.

[29] WF Cook: The Hundred Years; op cit; p. 243.

[30] Dahiru Yahya, Morocco in the Sixteenth Century, p. 66.

[31] Nuzhat al-Hadi bi Akhbar Muluk al-Qarn al-hadi wa hadidhi al-Dawla Al-Sa’adia. (The Delights of who he is attracted to the history of the rulers of the 11th century Hijri, ie the Dynasty of the Sa’Adians.) In Lt colonel H. Dastugue: La Bataille d’Al-Kasr al-Kebir d’apres deux historiens Musulmans; in Revue Africaine; 1866; p. 130-44; p. 133.

[32] Nuzhat al-Hadi bi Akhbar Muluk; p. 133.

[33] Nuzhat; p. 134.

[34] Nuzhat; p. 134.

[35] A True Historicall discourse of Muley Hamets rising to the three Kingdomes of Moruecos, Fes, and Sus by Cottington, R., London, 1609, sig. A4r

[36] Nuzhat (Dastugue); p. 136.

[37] Nuzhat; p. 136.

[38] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; op cit; p. 367.

[39] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; 1415-1825; Hutchinson; London; 1969; p. 367.

[40] L. Valensi: Fables de la Mémoire; Editions du Seuil; Paris; 1992; p. 19.

[41] L. Valensi: Fables de la Mémoire; Editions du Seuil; Paris; 1992; p. 19.

[42] L. Valensi: Fables; p. 19; ME Brooks: A King for Portugal; The University of Wisconsin Press; 1964; p. 8.

[43] ME Brooks: A King for Portugal; op cit; p. 8.

[44] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; op cit; p. 367.

 

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