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Croisade, pillage et colonisation : l’assaut portugais contre le Maroc avant Wadi al-Makhzen

 

Les historiens occidentaux, en général, reprochent à l’Islam et aux musulmans l’invasion de leurs terres. Certains vont même jusqu’à blâmer les musulmans pour leur propre élimination par des mains chrétiennes. Lapeyre, par exemple, admet que la population musulmane espagnole fut massivement retirée de l’Espagne mais, comme il le dit, c’était « une solution brutale, peut-être, mais elle simplifiait les choses.[1] » « Le pouvoir de résistance des minorités fortes ne sont pas à démontrer, surtout quand il s’agit d’une foi aussi tenace que l’Islam », ajoute-t-il.[2]

 

Selon ses compatriotes, Cardaillac et Dedieu : « Les Maures construisaient des alliances avec les ennemis de l’Espagne en Afrique du Nord et avec les Turcs et d’autres ennemis européens pour envahir le pays. Les dénonciations de ces Maures se multipliaient et elles n’étaient pas sans fondement.[3] »

 

L’utilisation du concept de menace musulmane pour justifier l’agression chrétienne et qui est l’objet de la discussion ici, n’est pas nouvelle. La menace et l’agression musulmanes, sous quelque forme que ce soit, ont toujours été invoquées par la chrétienté occidentale pour justifier son zèle et son agression, et son but avoué de supprimer l’Islam. Les volumes et les chapitres précédents ont examiné cette question sous divers angles, à différents moments de l’histoire. Ici c’est la croisade portugaise avec le soutien de l’église qui est considérée.

 

C’est à partir de l’ère dite de la reconquête, au treizième siècle, que les Portugais (avec les Espagnols) lancèrent une vaste campagne de croisade contre les musulmans. La nécessité de mener la guerre de l’autre côté de la Méditerranée, c’est-à-dire la conquête de l’Afrique du Nord, a déjà été envisagée dans le premier chapitre de ce volume. Brièvement, ici, on rappellera comment, dans un des nombreux cas, les Portugais, comme les Espagnols, s’apprêtèrent à traverser la mer et à conquérir l’Afrique du Nord, dans le but de « ramener la région au christianisme. » Par exemple, quand dans les années 1341-1344, l’évêque franciscain de Silves, Alvaro Pals, dédia son Speculum Regum à Alfonso XI de Castille (qui avec l’aide portugaise venait de triompher au Salado) et appela ce souverain « comme le successeur des anciens rois wisigoths pour frapper les musulmans en Afrique et rendre à la chrétienté cette terre une fois wisigothe.[4] »

 

Les aspects de l’expansion portugaise au quinzième siècle en Afrique et ailleurs ont été considérés dans une large mesure. Bénie, soutenue  et répandue par l’église, l’activité portugaise dans et hors du continent devint un mélange de croisade religieuse et de recherche d’or et d’esclaves sans aucune incompatibilité entre les trois objectifs vus.[5]  Comme Plumbs écrit :

« Avec l’effondrement du pouvoir arabe dû aux coups de marteau infligés par les Espagnols… Ce mélange de passions plus profondes, la cupidité, l’égoîsme, l’inexorable, l’insatiable, allié à la passion religieuse, dure, inattaquable, dédiée à la mort conduisit les Portugais sans pitié dans les mers torrides et enflammées qui clapotaient les côtes de l’Afrique tropicale et au-delà. La convoitise pour la richesse et la passion pour Dieu n’étaient jamais en conflit les uns avec les autres, ni étaient des pulsions inconscientes : chez certains hommes, comme chez le Prince Henry le navigateur, la religion était plus importante que le commerce mais il voulait de l’or, trafiqua dans les esclaves et ne méprisa pas la richesse qu’il considérait comme la bénédiction de Dieu. Comme pour le prince Henry, comme pour le reste : les pionniers portugais cueillaient les noirs nus hors de leurs canoës, échangeaient leurs chevaux contre de jeunes femmes nubiles et les renvoyaient au marché aux esclaves de Lisbonne où ils trouvaient des acheteurs enthousiastes. Cette combinaison de la cupidité et de piété fut toujours considérée comme le principal moteur non seulement des Portugais mais aussi des Espagnols et même dans une moindre mesure, celui des Britanniques, des Français et des Hollandais : en effet, sa répétition a tellement domestiqué le concept qu’il est facile de sous-estimer la férocité, la sauvagerie, la contrainte qui poussa ces hommes impitoyables (sans remords).[6]

Boxer note aussi que les quatre principaux motifs qui inspirèrent les dirigeants portugais (rois, princes, nobles ou marchands) étaient dans un ordre chronologique mais se chevauchant et à divers degrés : (1) le zèle croisé contre les musulmans, (2) le désir pour l’or guinéen, (3) la quête du prêtre Jean (le prince mythique de l’Orient)[7] et (4) la recherche d’épices orientaux.[8]

Un mot supplémentaire sur le prêtre mythique Jean, comme le souligne Boxer, était sans aucun doute au Portugal, comme ailleurs, que ce mystérieux prêtre-roi, une fois définitivement localisé, se révélerait un allié précieux contre les puissances musulmanes, qu’elles soient turques ou égyptiennes, arabes ou maures. En ce qui concerne les Portugais, ils espéraient le trouver dans une région d’Afrique, où il pourrait les aider contre les musulmans.[9] Quand à ce prêtre, il n’a jamais été trouvé à ce jour, mythe oblige.

 

La première incursion portugaise en Afrique du Nord fut Ceuta en 1415. Le Portugal, qui avait récupéré tout son territoire vers 1260, n’avait aucune justification pour son attaque non provoquée sur Ceuta.

Comme le note Barbour, cela est généralement décrit par les auteurs anglais et français (mais pas par les portugais) comme une « représailles pour la piraterie maure. » En fait, les musulmans laissèrent la navigation portugaise complètement libre.[10] Le timing de l’attaque portugaise était lié à la faiblesse croissante des Mérinides du Maroc, en raison de leur instabilité politique chronique.[11] La capture portugaise de Ceuta en août 1415 et, plus important encore, sa rétention, note Boxer, étaient probablement inspirées principalement par l’ardeur des croisés pour porter un coup aux « infidèles, » et par le désir des princes à moitié anglais du Portugal d’être surnommé chevaliers sur le champ de bataille d’une manière spectaculaire.[12] L’initiative de l’attaque contre Ceuta venait en effet des fils à demi anglais du roi, par sa femme, Philippa de Lancaster ; leurs motifs semblent avoir été en partie l’ambition et en partie le désir de trouver un débouché pour les aventuriers sans emploi laissés inactifs par la conclusion de la paix avec Castille.[13] Ils espérèrent gagner le contrôle du détroit et plus tard capturer Fès. C’était une extension à l’étranger de l’instinct demi-religieux et semi-mondain qui avait conduit à la politique de domination constante des musulmans dans la péninsule, réalisée au Portugal 150 ans plus tôt mais toujours en Espagne.[14] Quand le roi Jean donna finalement son consentement à l’attaque de Ceuta, il insista, contre les prières de sa reine, pour participer en personne malgré son âge dans l’espoir disait-il qu’en répandant maintenant le sang des infidèles, il pourrait expier le sang chrétien qu’il avait versé dans le passé.[15] Comme l’armée française à al-Mahdiya, l’expédition portugaise à Ceuta a reçu des indulgences de croisade, bien qu’elles n’aient été prêchées qu’après que la flotte ait mis les voiles afin de préserver le secret le plus longtemps possible.[16] Ces deux campagnes furent les premières étapes de ce qui devint plus tard un investissement massif de ressources militaires chrétiennes dans l’expansion nord-africaine, la plupart d’entre elles étant également entreprises sous forme de croisades.[17] Pour des raisons géographiques cet investissement fut en grande partie par les Portugais et, dans ses étapes ultérieures, par les Castillans ; mais al-Mahdiya eut le mérite de montrer que ce n’étaient pas seulement les nations ibériques qui étaient attirées par la guerre sainte dans le Maghreb, même si elles venaient à la dominer.[18]

 

Le 18 février 1416, le prince Henry se vit déléguer ses premiers pouvoirs pour défendre ce lieu nouvellement conquis de Ceuta.[19]  Henry exerça une influence dominante sur la politique royale depuis cette date jusqu’à sa mort en 1460 et dans un célèbre passage inséré dans son récit de l’exploration du littoral guinéen, Gomes Eannes de Zurara proposait six raisons pour lesquelles Henry soutenait l’exploration avec tant de ferveur.[20] Deux d’entre elles étaient liées à la lutte contre l’Islam, en ce sens que l’Infante voulait connaître l’étendue exacte du pouvoir musulman en Afrique et découvrir des dirigeants chrétiens jusqu’alors inconnus en Afrique, en particulier le mythique prêtre Jean, dont l’assistance militaire était espérée pour tant d’occasions dans le Moyen Age tardif. Une troisième raison était le grand désir [d’Henry] de faire croître la foi de notre seigneur Jésus-Christ et de lui apporter toutes les âmes qui pourraient être sauvées.[21] Pour Erdmann, la carrière d’Henry représente la floraison tardive de l’enthousiasme de la croisade portugaise, tandis que l’Ordre du Christ, qui aida à financer ses investissements maritimes, constitue un pont entre la reconquête et les conquêtes portugaises à l’étranger.[22]

 

De Ceuta, les Portugais espéraient établir une emprise directe sur les routes commerciales vers les régions subsahariennes, en particulier le fameux Royaume du Mali, exportateur d’or et lutter contre les raids musulmans sur leurs navires lorsqu’ils traversaient les détroits.[23] Boxer souligne également comment il fut soutenu que les motivations économiques et stratégiques durent jouer un rôle beaucoup plus important, puisque Ceuta était (apparemment) un centre commercial florissant.[24] Il fut également suggéré que la région (prétendument) fertile pour la culture du maïs de l’arrière-pays constituait un attrait supplémentaire pour les Portugais, dont le propre pays était déjà déficient en céréales.[25] Ceuta était également l’un des ports terminaux du commerce d’or transsaharien.[26] Housley rappelle comment, un an après la conquête, le concile de Constance donna publiquement l’occasion aux Portugais de se vanter qu’en prenant Ceuta, ils avaient saisie, au nom de la chrétienté, « la porte et la clé » de toute l’Afrique.[27]

 

Douze ans après Ceuta, lorsque le successeur du roi attaqua Tanger, l’expédition se révéla désastreuse et son frère Ferdinand devait être cédé comme garantie que Ceuta serait restitué aux musulmans en échange de leur permettre à l’armée portugaise de se réembarquer pour le Portugal.[28] Ayant retrouvé son armée, le roi refusa de remettre Ceuta, malgré les prières du prince emprisonné. Retenu en captivité, le Prince mourut à Fès six ans plus tard.[29]

 

Non découragés par cet échec, les Portugais, au cours des cinquante années suivantes, prirent possession de presque tous les ports des Détroits et de la côte atlantique du Maroc. Seuls Salé et Badis (près de Penon de Vélez), tous deux fréquentés par les navires vénitiens et génois, restèrent en possession du Maroc.[30] Les Portugais prirent Ksar-el-Seghir en 1452, entre Tanger et Ceuta, et firent de nouvelles avances à Anfa entre Azamour et Rabat. En 1463, une grande expédition contre Tanger fut infructueuse mais la ville tomba finalement en 1471, suivie peu après par Arzila.[31] Bien que les Portugais subirent plusieurs défaites humiliantes au Maroc, dont un échec désastreux à Tanger en 1437, les bénéfices, notamment en termes de contrôle des routes par lesquelles l’or de l’Afrique subsaharienne atteignait la côte, semblaient justifier cette expansion.[32]

 

 

 

 

[1] H. Lapeyre: Géographie; op cit; p. 119.

[2] Ibid; p. 120.

[3] L. Cardaillac; JP Dedieu: Introduction; op cit; p.24

[4] CJ Bishko: The Spanish and Portuguese Reconquest 1095-1492; op cit; p. 448.

[5] DM Traboulay: Columbus and Las Casas; op cit; p.11.

[6] JH Plumb: Introduction in CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; op cit; p. xxi-xxii.

[7] Voir chapitre précédents sur les croisades, et l’alliance chrétienne avec les Mongols

[8] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; p. 18.

[9] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; 1415-1825; Hutchinson; London; 1969; p. 20.

[10] N. Barbour: Morocco; Thames and Hudson; 1965; p. 97.

[11] N. Housley: The Later Crusades; op cit; p. 287.

[12] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; op cit; p. 18.

[13] N. Barbour: Morocco; op cit; p. 98.

[14] N. Barbour: Morocco; Thames and Hudson; 1965; p. 98.

[15] N. Barbour: Morocco; Thames and Hudson; 1965; p. 98.

[16] N. Housley: The Later Crusades; op cit; p. 287.

[17] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 287.

[18] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 287.

[19] P. Chaunu: European Expansion in the later Middle Ages; tr. K. Bertram; North Holland Publishing Company; Amsterdam; 1979; p. 112.

[20] N. Housley: The Later Crusades; op cit; p. 310.

[21] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 310.

[22] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 310.

[23] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 287.

[24] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; op cit; pp. 18-9.

[25] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; 1415-1825; Hutchinson; London; 1969; pp. 18-9.

[26] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; 1415-1825; Hutchinson; London; 1969; p.19.

[27] N. Housley: The Later Crusades; op cit; p. 288.

[28] N. Barbour: Morocco; op cit; p. 98.

[29] N. Barbour: Morocco; Thames and Hudson; 1965; p. 98.

[30] N. Barbour: Morocco; Thames and Hudson; 1965; p. 99.

[31] ML de Mas Latrie: Traités de Paix; op cit; p.324.

[32] N. Housley: The Later Crusades; op cit; p. 304.

 

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