OSMANLI

OTTOMANS

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Nous quittons momentanément Bovill pour faire face à un historien français, les Français se faisaient les champions de l’invention des dissensions entre les Turcs et les autres musulmans.
Alors qu’au dix-septième siècle, les puissances occidentales recouraient à une tactique récurrente pour pousser les Marocains à combattre les Turcs et ouvrir ainsi un front antiturc occidental similaire à celui des Safavides (shiites) perses en Asie, les historiens d’aujourd’hui cherchent également à déformer constamment les faits en inventant un prétexte de division entre les Marocains et les Turcs.


Sur le terrain, au dix-septième siècle, la chrétienté occidentale cherchait constamment à pousser les Marocains à attaquer leurs voisins algériens et les Turcs.[1] Cela échoua car les Marocains refusèrent de s’allier avec la chrétienté contre leurs frères musulmans.[2]

De même, le stratagème des historiens modernes pour inventer cette pseudo haine maroco-turque n’a aucun fondement. Brignon et Al, sans donner aucune preuve, déclarent que toute la politique étrangère des Saadiens et de leurs successeurs était inspirée par le désir de défendre leur frontière contre les Turcs. Ce qui est une erreur car ‘Abd al-Malik, l’héritier légitime du trône, fut aidé par les Turcs pour récupérer son pays du traître Moulay Mohammed. C’est également la Turquie qui donna des avertissements clairs à l’Espagne de ne pas intervenir aux côtés des Portugais contre le Maroc comme on le trouve dans les sources espagnoles contemporaines elles-mêmes. De plus, comme le montrent les preuves contemporaines, les Turcs ne tardèrent jamais à offrir leur aide au Maroc chaque fois qu’on le leur demanda.[3]

 

L’erreur habituelle relative à la prétendue menace musulmane est de nouveau citée pour justifier l’invasion du Maroc. Si dans le chapitre précédent, d’Alger, c’était la piraterie qui justifia l’invasion chrétienne, par rapport au Maroc ce fut à cause des craintes espagnoles d’une invasion musulmane. Bovill, encore une fois :

« La peur de l’invasion de l’Afrique qui avait hanté Philippe II pendant les jours sombres et anxieux de la rébellion des Alpujaras fut beaucoup aggravée par la marche vers l’ouest des Ottomans Turcs. Bien que les rebelles n’avaient pas reçu l’aide qu’ils attendaient de l’Afrique, sous divers prétextes, comme se déguiser en Turcs, ils avaient persuadé Philippe et d’autres qu’ils en avaient. Une dépêche de Cadix informa Elisabeth d’Angleterre que la rébellion recevait le soutien de la Turquie et de la Barbarie. Quelques mois plus tard, Robert Hogan, l’agent de la reine à Madrid, répéta l’affaire avec plus de précision, rapportant la capture par les galères espagnoles de dix-huit galiotes et autres navires transportant des provisions et des munitions aux rebelles. La plus grande peur de Philippe fut alimentée et sa tranquillité d’esprit ne revint pas avec l’effondrement tardif de la rébellion. Les Turcs approchaient de la côte atlantique, d’où ils pouvaient fort bien se jeter sur l’Espagne. En effet, leur programme aurait été d’abord la capture de Fès et ensuite une invasion de l’Europe.

En mars 1576, alors que Philippe surveillait anxieusement les événements à travers le détroit, quelqu’un le pressa d’anticiper les événements en envoyant une armée pour aider le Sultan maure, Moulay Mohammed, qui était alors menacé par ‘Abd al-Malik et ses alliés turcs. Il fut suggéré que les forces combinées de l’Espagne et de Moulay Mohammed pourraient non seulement arrêter l’avance des Turcs, mais même les chasser de leur base avancée d’Alger, d’où ils menaçaient le royaume de Philippe de Naples.[4] »

 

Bovill, bien sûr, comme les innombrables historiens occidentaux qui justifient les croisades contre les musulmans à la suite de la menace musulmane, une excuse valable dans le passé tout comme le présent, sont bien sûr des révélations fallacieuses. La répression chrétienne des musulmans en Espagne fut la raison de leur soulèvement et non pas pour aider une invasion turque de l’Espagne.[5] Comme le note Boxer, « même si la lutte acharnée pour l’hégémonie de la péninsule fut ponctuée par des périodes de tolérance mutuelle, ces répits se terminèrent au quinzième siècle. Les années où les trois croyances rivales étaient célébrées sur un pied d’égalité à Tolède n’eurent pas de résultat plus durable que le remarquable rapprochement islamo-chrétien réalisé en Sicile sous le règne des rois normands et de leur successeur de Hohenstaufen, Frédéric II, « Stupor Mundi, » en 1130-1250. Au quinzième siècle, en tout cas, le chrétien moyen ibérique, comme ses contemporains français, allemands ou anglais, se référait rarement aux confessions musulmanes et juives sans ajouter quelque épithète injurieuse. La haine et l’intolérance, non la sympathie et la compréhension, pour les croyances et les races étrangères étaient la règle générale ; et l’esprit œcuménique si à la mode aujourd’hui était visible par son absence. Les « Maures » et les « Sarrasins, » comme on appelait les musulmans, les juifs et les gentils étaient tous considérés comme voués au feu de l’enfer dans l’autre monde. Par conséquent, ils n’étaient pas susceptibles d’être traités avec beaucoup de considération dans celui-ci.[6] »

 

Les musulmans étaient prêts à vivre comme de bons citoyens espagnols et ce sont les déprédations de l’église qui provoquèrent la rébellion, pas le désir d’une invasion turque. Sans être dérouté par cette question, il vaut la peine de se référer à certaines mesures avant cette rébellion.

Une loi introduite le 25 mai 1566 stipulait que les Maures devaient abandonner l’usage de l’arabe, changer leurs costumes, que leurs portes devaient rester ouvertes tous les vendredis et autres jours de fête et (bien sûr) que leurs bains, publics et privés soit fermés.[7] » A cette époque, se laver était pour la bonne charité chrétienne, un crime majeur passible des pires tortures et de la peine de mort.  Les raisons pour lesquelles les portes et les fenêtres devaient rester ouvertes le vendredi et les jours de fêtes islamiques étaient pour surveiller au cas où les musulmans accompliraient leurs prières.[8] La possession de livres ou de documents en arabe était une preuve presque concluante de désobéissance avec de graves répercussions.[9] Une commission de treize membres, la plupart des hauts dignitaires ecclésiastiques et présidée par Don Alonso Manrique, le Grand Inquisiteur d’Espagne, fut nommée, et ses recommandations furent publiées dans un édit royal qui interdisait aux Musulmans d’utiliser leur nom de famille, leur costume et leur langue ; contraindre leurs femmes à montrer leurs visages, à visiter leurs maisons et à ne pas perdre de vue le palais inquisitorial, dont les fonctionnaires avaient pour mission de « conduire et punir avec rigueur coutumière toutes les infractions à la discipline religieuse.[10] »

Le 1er janvier 1568, les prêtres chrétiens furent chargés de prendre tous les enfants musulmans, entre les âges de trois et quinze ans et les placer dans les écoles où ils devraient apprendre la doctrine castillane et chrétienne.[11] Ce sont ces mesures et d’innombrables autres exactions, qu’il est inutile d’examiner ici, mais qui ont été abondamment regardées par Scott et Lea, qui forcèrent les musulmans à se rebeller[12] et non leur désir de voir la péninsule ibérique envahie par les Turcs.

 

Bovill répète constamment cet argument de la menace musulmane. Il écrit : « Philip était profondément concerné. Toute sa vie, il avait redouté la puissance militaire ottomane et il ne doutait pas que le Chérif, dont on parlait beaucoup, était un maître de la tactique militaire turque qui avait causé le désastre à tant d’armées chrétiennes. (Son commandant de l’armée) Alva lui avait dit à plusieurs reprises que les risques étaient tels que les Maures ne devraient pas être mis en cause sans une force beaucoup plus grande que ce que l’Espagne pouvait se permettre dans les circonstances actuelles. Mais Sebastian, avec beaucoup moins de ressources à sa disposition, proposa de les défier sans tenir compte des conséquences probables. Le désastre semblait certain et dans son train viendrait une intensification du péril d’invasion dont la Péninsule avait vécu dans la terreur pendant des siècles. Une victoire pour le Chérif signifierait un assaut contre l’Espagne par des Maures triomphants et vengeurs, peut-être même par un hôte ottoman et maure. Personne ne savait mieux que Philippe à quel point son pays serait incapable de résister à une invasion déterminée de l’Afrique.[13] »

Bovill, bien sûr, prépare le terrain pour expliquer la défaite portugaise, due, comme d’habitude à la petitesse de leur armée. Il répète d’ailleurs la même erreur, en exagérant la menace musulmane, justifiant ainsi les attaques ibériques contre l’Afrique du Nord. Il fait finalement une gaffe terrible, en disant qu’une fois Sebastian battu, les musulmans unis envahiraient le sol ibérique. Bien sûr, suite à la victoire marocaine, comme on le verra plus loin, les musulmans n’attaquèrent jamais le sol ibérique, l’objectif nord-africain étant avant tout et uniquement la défense de leur royaume.

 

Bovill n’est pas le seul à créer le mythe de la menace musulmane comme justification de chaque attaque chrétienne contre les musulmans, y compris leur extermination même, ce qui est partagé par presque tous les « savants » occidentaux modernes. Dans la suite, à travers l’exemple des attaques portugaises répétées contre le Maroc, on montrera comment la croisade chrétienne et non la menace musulmane, était la principale raison de telles attaques.

 

 

 

 

[1] Voir H. de Castries (SIHM); Angleterre II; pp 275-81.

[2] Voir H. de Castries: Les sources inédites de l’histoire du Maroc; Angleterre II; pp 275-81.

[3] Pour la promesse osmanli voir Basbakanlik Arsivi, Istanbul (BA) Muhimme Defterleri (MD) 30 421/180, 5Ra 985; Mss.Mar.Esp. 1,3, pp. 324-6, Martin de Cordova to Philip II; Public Record Office (PRO), Calendar State Papers (CSP) (Venice) 95, 19 July 1578.

[4] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 53.

[5] Rodrigo de Zayas: Les Morisques et le racisme d’état; Ed Les Voies du Sud; Paris, 1992.

HC Lea: History of the Inquisition in Spain; 4 vols; The Macmillan Company; New York; 1907. 

[6] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; 1415-1825; Hutchinson; London; 1969; p. 3.

[7] Rodrigo de Zayas: Les Morisques; op cit; p.230

[8] TB Irving: Dates, Names and Places: The end of Islamic Spain; in Revue d’Histoire Maghrebine; No 61-62; 1991; pp 77-93; p.85.

[9] HC Lea: The Moriscos of Spain; Burt Franklin; New York; 1968 reprint; p.131.

[10] SP Scott: History of the Moorish Empire; Philadelphia; 1904; Vol II,; pp.259-60.

[11] HC Lea: A History of the Inquisition in Spain; op cit; vol 3; p.336.

[12] Scott: History of the Moorish Empire; op cit; HC Lea: History of the Inquisition; op cit.

[13] EW Bovill: The Battle of Alcazar; op cit; p. 70.

 

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