OSMANLI

OTTOMANS

Upload Image...

En attendant, le nouveau pape, Paul III (Pape 1534-1549), manifesta très tôt le désir d’opérer un rapprochement entre le roi de France François 1er et l’empereur Charles Quint.[1] L’empereur reçut de Moulay Hassan un envoyé de Tunisie qui demandait la protection de l’Espagne pour garder son trône et s’engagea, s’il était rétabli sur le trône, à payer le tribut à l’Espagne et à apporter un soutien considérable sous toutes les formes pour les Espagnols s’ils l’aidaient à enlever Kheir Eddin.[2]

Kheir Eddin, après avoir quitté Alger, avait aidé à retirer du pouvoir Moulay Hassan, un despote impopulaire et cruel. En effet, quand Moulay Hassan monta sur le trône à la mort de son père, Moulay Mohammad, il tua systématiquement ou aveugla non seulement ses frères et sœurs mais aussi ses neveux et belles-sœurs, en plus d’autres outrages.[3] L’empereur acquiesça à la demande de Moulay Hassan non pas parce qu’il se souciait de sa demande, mais pour un certain nombre d’autres raisons. En attaquant la Tunisie, l’empereur évitait la guerre en Europe contre d’autres pays chrétiens.[4] Alors qu’il était occupé à châtier les « pirates » de l’Afrique du Nord, aucune nation chrétienne n’oserait attaquer ses territoires en Europe.[5] Charles vit également d’autres avantages à cette campagne. Cette période était précisément le moment où la réforme protestante menée par Luther était en plein essor. Ainsi, en s’attaquant à un pays musulman, il se plaçait lui-même, lui, chef de file catholique, comme le véritable défenseur du christianisme.[6] Il était l’ennemi principal des musulmans, cherchant à endiguer leur progrès ; en combattant leurs flottes, vengeant les déprédations causées par les « pirates » musulmans. L’esprit des croisades montait également partout.[7] La guerre contre les infidèles musulmans était l’objet de toutes les pensées, profondément enracinée dans les instincts et les sentiments du peuple et pour les chrétiens, Charles V était leur chef naturel, leur soutien, leur défenseur. En entreprenant l’attaque contre Tunis, il répondait au mouvement général et aux désirs profonds de tous.[8] Par cette expédition, il nourrissait l’orgueil des chrétiens, y compris des luthériens eux-mêmes, mais il soutenait surtout le soutien du parti catholique par le soutien duquel il cherchait à gouverner.[9] Il élevait sa réputation à travers les nations. Devant tous ces avantages, il n’hésita pas : ce fut la guerre.[10] Le Saint Père, le Pape, tout joyeux, décida d’accorder à l’empereur un soutien financier au sommet de douze galères, toutes entièrement équipées.[11] Le roi de France, lui aussi, mena son soutien en promettant la protection des côtes en cas de contre-attaque musulmane.[12] Ce fut un zèle croisé qui résonna pendant des siècles après, comme dans l’écriture d’Armstrong : « Aucun exploit ne pouvait être plus bienvenu aux sujets espagnols et italiens de Charles qu’une croisade pour la conquête de Tunis et sur celle-ci l’empereur mit donc son cœur. Pour celle-ci, il subit la perte humiliante de Wurtemberg ; pour celle-ci il conseilla même à Ferdinand d’abandonner, si nécessaire, la Hongrie à Zápolya. Ce n’était pas un simple donquichottisme. Un coup contre le pouvoir des Barbaresques était devenu une nécessité nationale et politique. Les côtes de Naples, de Sicile et d’Espagne étaient balayées de leur population, tandis que les territoires algériens étaient peuplés par la migration des Maures espagnols qui avaient traversés le détroit avec leur entreprise industrielle et leur haine héréditaire. Charles ne pouvait pas, pour toujours, fermer les oreilles au cri du sud de l’Espagne et de la Sicile ; il savait que la guerre avec la France ne pouvait pas tarder ; il pensait qu’il avait juste le temps de conquérir Tunis, et il avait raison.[13] »

 

Une puissante expédition fut rapidement construite. Quand on apprit que l’empereur conduisait lui-même l’expédition, tout le monde chercha à aller se battre sous son commandement.[14] Charles lui-même parle de « galères, de galions, de carracks, de fustes, de vaisseaux, de brigantins et d’autres vaisseaux » qu’il rassembla pour transporter son armée d’Espagnols, d’Allemands, d’Italiens, de Flandres et de troupes portugaises.[15] Toute l’Espagne dans son enthousiasme semblait converger vers le port catalan ; toutes les classes, et les deux sexes, s’efforçaient de monter à bord des navires. Sous la grande bannière du Christ crucifié, Charles partit, le 30 mai 1535, de Barcelone pour Cagliari (en Sardaigne).[16] La flotte qui quitta l’Espagne était considérable : plus de quatre cents voiles, quatre-vingt-dix galères royales, vingt-quatre mille hommes et quinze mille chevaux.[17] Kheir Eddin ne pouvait pas égaler une telle force, le Sultan Souleyman faisait campagne contre les Safavides de Perse et ses vizirs à Istanbul n’avaient pas les moyens de fournir au Beylerbey de l’Afrique du Nord des soldats pour affronter l’armée chrétienne.[18] Partout en Europe, l’enthousiasme du peuple était au plus haut : « Le saint-père, les prêtres, toute l’église applaudissaient à une si sainte entreprise.[19] » La bannière du Christ ressuscitait et, une fois de plus, elle allait « traverser les mers » et marcher pour écraser l’ennemi de la chrétienté.[20] » Quand la flotte italienne, partie pour l’expédition, en avril 1535, elle navigua à Civita-Vecchia ou attendait le pape. Un spectacle digne de ces temps de grande foi, du sommet d’une tour, le père des fidèles donnait sa bénédiction à toute l’armée, des chants religieux s’élevaient du rivage et partout des cris de joie.[21] La bannière et le spectre de la foi chrétienne furent remis à Virgile Ursine, le commandant des galères du pape.[22]

 

Rotalier, en s’appuyant sur des sources primaires écrites par les participants à cette expédition, comme Marmol, donne une description détaillée de cette expédition et la riposte musulmane.[23] Il est inutile de la reproduire ici mais un bref aperçu suffira.

C’est dans la seconde moitié de juin 1535 que la flotte atteignit les côtes tunisiennes. L’armée chrétienne progressa en abattant les oliviers et en brûlant les villages.[24]  Après avoir capturé la Goletta, les soldats de Charles, procédèrent à Tunis. L’attaque de Tunis était considérée comme une sorte de croisade. Charles lança comme cri de guerre les mots « Jésus Christ ![25] » Charles V avait promis à ses soldats qu’ils saccageraient la ville. Moulay Hassan, qui avait demandé l’intervention espagnole, irrité parce que Tunis lui avait été déloyal, fut tout à fait d’accord. Après la chute de la ville, Charles V permit à ses soldats de faire ce qu’ils voulaient pendant trois jours.[26] Les outrages qui furent causés, note Merriman, furent rarement dépassés au seizième siècle.[27] Le Marmol espagnol, témoin de l’armée de l’empereur, nous donne une description du sac de Tunis qui refroidit le sang.[28] Les chrétiens tuèrent et pillèrent partout. Ils violèrent toutes les filles qu’ils purent attraper. Ils se battirent dans les rues pour le butin et les femmes.[29] Les soldats « creusèrent dans la terre et firent sauter des maisons » dans leurs efforts pour découvrir des trésors cachés. Marmol nous dit qu’à la fin du siège, les soldats sortirent de la ville chargés de biens et de choses et conduisaient des esclaves.[30] « Dans les rues, on vit des piles d’hommes, de femmes et d’enfants …[31] » Marmol note comment Hassan informa Charles qu’il n’avait pas besoin d’épargner un seul habitant de Tunis et comment les soldats tuèrent méthodiquement tous les civils qu’ils rencontraient.[32] Outre le massacre dans la ville, il y eut une foule pitoyable qui tenta de se sauver en courant dans la campagne. Hassan lui-même estima que plus de soixante-dix mille de ses sujets périrent dans cette bousculade tragique tandis que d’autres non dénombrés furent délibérément tués dans les rues et quelque quarante mille pris en esclavage.[33]

Cette invasion chrétienne apporta à Tunis une telle misère que cette partie de l’Afrique du Nord n’avait pas souffert depuis la chute de la Carthage punique.[34] Les chrétiens causèrent la destruction de la ville, autrefois l’une des plus florissantes de l’Islam. Ses mosquées et ses bibliothèques furent saccagées et de précieux livres et manuscrits furent perdus à jamais.[35] Les trésors d’art et de la science, dit Saladin, furent impitoyablement détruits.[36] La grande mosquée fut transformée en écurie pour que les chevaux espagnols puissent déféquer à l’intérieur et résultat d’un tel assaut fut que tous les grands chefs-d’œuvre de l’art musulman dans la ville furent perdus pour l’éternité.[37]

Alors que le sac était en cours, Moulay Hassan, dans l’entourage de l’empereur, n’a rien fait pour protéger son peuple ; il n’y avait peut-être rien qu’il pouvait faire mais les Tunisiens se souvinrent aussi longtemps qu’il vécut.[38] Charles confirma le fait que son roi fantoche de Tunis n’était pas aimé par son peuple. Il écrivit : « Aucun des sujets de Moulay Hassan ne fit de manifestation pour lui » et la ville fut « pillée et saccagée… avec le consentement du roi de Tunis.[39] » « Le roi empereur continua à dire à sa sœur qu’il avait libéré « dix-huit à vingt mille esclaves chrétiens [qui n’avaient pas été tués par les corsaires comme prévu], certains d’entre eux mes sujets, d’autres de diverses nations chrétiennes … y compris soixante et onze Français.[40] »

Hassan fut remis sur son trône couvert de sang. Mais ceux qui survécurent parmi son peuple le détestaient. Ils prêtèrent foi à l’histoire que leur raconta son fils, Hamid, selon laquelle Hassan, alors qu’il se rendait en Europe pour une entrevue avec son protecteur, Charles-Quint, était vraiment allé là-bas pour devenir chrétien.[41] Lorsque Hassan revint à Tunis, son fils Hamid fut, grâce à ce scandale, en mesure de l’arrêter et « deux jours plus tard, il offrit à Hassan le choix de la mort ou de l’aveuglement et puisqu’il accepta le dernier, lui fit perdre la vue en mettant un bassin rouge devant ses yeux. »[42]

 

La « victoire » des Espagnols[43] fut l’une des raisons majeures de la décision d’attaquer le lieu de défense musulman le plus puissant de l’époque en dehors de l’empire ottoman : Alger.

Alger, note Merriman, se détachait dans une région qui, pour la plupart, avait été obligée de reconnaître la suzeraineté de l’Espagne ; c’était un obstacle au développement de son empire mauritanien.[44]  Mais ce n’était pas le seul. Le prestige que l’attaque apporterait serait considérable, en plus de bien sûr servir à unir la chrétienté contre l’ennemi commun. Une attaque vigoureuse pourrait aussi détourner l’attention de Souleyman de la campagne hongroise qu’il avait commencée en janvier 1541.[45] En effet, il est hautement probable que le retrait du Sultan à Constantinople, à l’automne de cette année, à la demande de Barberousse, fut causé par ses craintes de ce que Charles pourrait accomplir en Occident.[46]

 

 

 

 

[1] C. Rotalier: Histoire; op cit; p. 194.

[2] Rotalier 195-6.

[3] JB Wolf: The Barbary Coast; op cit; p. 19.

[4] C. Rotalier: Histoire; op cit; p. 196.

[5] Rotalier: Histoire; p. 197.

[6] Rotalier: Histoire; p. 197.

[7] Rotalier: Histoire; p. 197.

[8] Rotalier: Histoire; pp. 197-8.

[9] Rotalier: Histoire; p. 198.

[10] Rotalier: Histoire; p. 198.

[11] Rotalier: Histoire; p. 198.

[12] Rotalier: Histoire; p. 198.

[13] E. Armstrong: The Emperor Charles V; op cit; p. 273.

[14] C. Rotalier: Histoire; op cit; p. 199.

[15] JB Wolf: The Barbary Coast; op cit; p. 20.

[16] E. Armstrong: The Emperor Charles V; op cit; p. 273.

[17] C. Rotalier: Histoire; op cit; p. 199.

[18] JB Wolf: The Barbary Coast; op cit; p. 20.

[19] C. Rotalier: Histoire; op cit; p. 199.

[20] Rotalier: Histoire; p. 199.

[21] Rotalier; p. 201.

[22] Rotalier; p. 201.

[23] Rotalier; pp. 203 ff.

[24] JB Wolf: The Barbary Coast; op cit; p. 21.

[25] G. Welch: North African Prelude; Greenwood Press Publishers; 1st Ed 1949; (1972 Ed); p. 402.

[26] G. Welch: North African Prelude; Greenwood Press Publishers; 1st Ed 1949; (1972 Ed); p. 402.

[27] RB Merriman: The Rise of the Spanish; vol 3; op cit; p. 317.

[28] JB Wolf: The Barbary Coast; op cit; New York; p. 21.

[29] G. Welch: North African Prelude; op cit; p. 402.

[30] JB Wolf: The Barbary Coast; op cit; p. 21.

[31] G. Welch: North African Prelude; op cit; p. 402.

[32] G. Welch: North African Prelude; Greenwood Press Publishers; 1st Ed 1949; (1972 Ed); p. 402.

[33] G. Welch: North African Prelude; Greenwood Press Publishers; 1st Ed 1949; (1972 Ed); p. 402.

[34] G. Welch: North African Prelude; Greenwood Press Publishers; 1st Ed 1949; (1972 ed); p. 402.

[35] MJ Deeb: Al-Zaytuna, in The Oxford Encyclopaedia of the Modern Islamic World; edited by JL Esposito; Oxford University Press, 1995; Vol 4; p. 374.

[36] H. Saladin: Tunis et Kairouan; Librairie Renouard; Paris; 1908. p.18.

[37] Saladin; 18.

[38] JB Wolf: The Barbary Coast; op cit; p. 21.

[39] JB Wolf: The Barbary Coast; WW Norton & Company; New York; p. 22.

[40] JB Wolf: The Barbary Coast; WW Norton & Company; New York; p. 22.

[41] G. Welch: North African Prelude; op cit; p. 402.

[42] G. Welch: North African Prelude; Greenwood Press Publishers; 1st Ed 1949; (1972 Ed); p. 402.

[43] C’est ainsi qu’elle est décrit par les historiens modernes tels que Julien et d’autres.

[44] RB Merriman: The Rise of the Spanish Empire; op cit; p. 334.

[45] RB Merriman: The Rise of the Spanish Empire; Macmillan; New York; 1925; vol 3; p. 334.

[46] RB Merriman: The Rise of the Spanish Empire; Macmillan; New York; 1925; vol 3; p. 334.

 

Upload Image...
Views: 0