OSMANLI

OTTOMANS

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Chapitre Douze

 

L’Afrique du Nord du seizième siècle

 

Durant le seizième siècle, deux combats parmi les plus décisifs de l’histoire furent livrés par les musulmans contre les deux plus grandes puissances de la chrétienté de l’époque : l’Espagne et le Portugal.

La première de ces batailles fut conduite par les Algériens contre les Espagnols en 1541. Cette année, au mois d’octobre, Charles Quint, le « saint empereur, » lança l’armada la plus impressionnante pour capturer Alger et de là, mettre fin à la domination musulmane en Algérie. Dans la foulée de la bataille qui suivit le débarquement espagnol, les Algériens infligèrent aux Espagnols et à leurs alliés chrétiens, pourtant bien supérieurs en armements et en hommes, une de leur pire défaite. La flotte espagnole finissant aussi par être détruite par un violent orage dans les environs d’Alger. Cette victoire des Algériens n’a pas seulement sauvé le pays, elle affecta si fortement l’Espagne, qu’elle marqua le début de la fin du pouvoir de ce pays.
Des décennies plus tard, en 1578, le Portugal, la deuxième puissance chrétienne après l’Espagne, héritière d’un grand empire, envahit le Maroc avec l’une des plus puissantes armées. A Wadi al-Makhzen, le 4 août 1578, les Marocains, menés par leur roi ‘Abd al-Malik qui mourut de maladie selon certains et empoisonné selon d’autre, rassemblèrent leurs dernières forces et menèrent leur armée dans l’une des pages les plus glorieuses de l’histoire islamique. Les Marocains détruisirent l’armée chrétienne et annihilèrent littéralement la noblesse portugaise qui arriva en si grand nombre, accompagnée de ses serviteurs, pour s’installer dans le Maroc conquis. Le Portugal ne retrouva jamais son pouvoir après cette défaite.

Ces deux victoires musulmanes étaient des guerres défensives visant à protéger l’Afrique du Nord contre la ferveur croisée de la chrétienté occidentale. Comme on l’a vu dans les chapitres précédents et pour résumer, les objectifs de la chrétienté occidentale restent constants. La croisade en Afrique du Nord était considérée comme un pas vers la « récupération de la Terre Sainte » et la suppression de l’entité islamique. En 1505, le cardinal Cisneros dépeint la prise de Mers-el-Kebir dans l’ouest algérien comme la première étape de la conquête de la Grèce, de la Turquie, d’Alexandrie et de la Terre sainte, et en 1510 on parlait de Tunis comme tremplin pour L’Egypte et la Palestine. [1] De même, Ferdinand d’Aragon considérait le but ultime de sa croisade tunisienne de 1510 comme la récupération de la Terre Sainte.[2]

 

L’Afrique du Nord faisait partie d’un schéma plus large d’hégémonie chrétienne à la suite de la chute de l’Islam. A l’est, autour de l’Océan Indien, après l’irruption portugaise de 1498, leur amiral Albuquerque insista auprès de ses hommes pour :

« Le grand service que nous rendrons à notre Seigneur en chassant les Maures de ce pays et en éteignant le feu de la secte de Mahomet, afin qu’il ne puisse plus jamais réapparaître plus tard.[3] »

Les incursions chrétiennes occidentales en Afrique de l’ouest, dans les îles Canaries, visaient à encercler et éventuellement à mettre fin au pouvoir et même à la présence de l’Islam. Le Pape Clément VI (Pape 1342-1352) les décrivait comme étant au large des côtes africaines, en supposant peut-être qu’elles étaient relativement proches du continent, tout comme les îles de la Méditerranée orientale se trouvent à la limite du monde musulman.[4] Comme ceux-ci pourraient être employés pour lancer une invasion du monde musulman, de même les Canaries pourraient servir un but semblable à l’opposé de l’Afrique.[5]

Les voyages de Christophe Colomb, et la découverte éventuelle de l’Amérique furent même initiés dans le but d’une subjugation finale de l’Islam. Son objectif avoué était d’atteindre les Indes orientales, afin de poignarder l’Islam dans le dos et de conclure une alliance avec le Grand Khan, personnage mythique que l’on croyait être le souverain de toute cette région et favorable à la religion chrétienne. C’était la croisade contre les musulmans qui devait être poursuivie par une route nouvelle et plus sûre, et par l’intermédiaire des Indes, un coup mortel serait porté à l’Islam.[6]

 

Dans la guerre contre l’Islam, la chrétienté occidentale adopta deux lignes d’action principales :
Premièrement, toutes les invasions de l’Afrique du Nord, comme ailleurs, furent encouragées et soutenues par l’église catholique. Nous verrons d’innombrables bulles et d’autres mesures de l’église à l’appui de la croisade en Afrique du Nord. Brièvement ici, dans la première de ses bulles, Diem diversas du 18 juin 1452, le pape autorisa le roi de Portugal à attaquer, conquérir et subjuguer les Sarrasins, les païens et autres incroyants qui étaient hostiles au Christ ; capturer leurs biens et leurs territoires ; réduire leurs personnes à l’esclavage perpétuel et transférer leurs terres et propriétés au roi du Portugal et à ses successeurs.[7] » L’église légitima la conquête et l’octroi des terres musulmanes à leurs conquérants chrétiens. En tant que suzerain du royaume catalan de Sicile (Trinacria), le 29 janvier 1389, le pape Urbain VI conféra Jerba (Gerba) et les îles Qerqenah (à l’est de Sfax) à l’amiral Chiaramonte de Sicile et à ses héritiers comme fief héréditaire pour lequel un hommage devait être rendu et fidélité juré au Saint-Siège.[8]

Deuxièmement, avant de déclencher la guerre contre les musulmans, la chrétienté a toujours utilisé le concept de l’agression et la menace musulmane pour justifier ses attaques. Alors que la menace turque était la justification nécessaire des croisades vues dans les précédents chapitres, dans le dernier ce fut la piraterie musulmane qui servit de prétexte à une attaque chrétienne. La piraterie musulmane était un mythe cultivé à la fois par les polémistes chrétiens et leurs dirigeants d’alors, et les historiens occidentaux d’aujourd’hui, pour justifier les attaques contre l’Afrique du Nord. Au lieu de la piraterie musulmane comme nous l’avons déjà vu,  c’est plutôt la piraterie chrétienne qui dévasta l’Afrique du Nord, faisant de cette région, autrefois très prospère, la région appauvrie et arriérée qui émergea par la suite.

 

Après toutes ces questions liées aux mythes et sophismes de la piraterie musulmane nous allons expliquer les principales raisons des attaques chrétiennes contre l’Afrique du Nord.

Nous nous pencherons sur l’expédition espagnole contre Alger en 1541. Cette invasion eut lieu dans le contexte particulier de l’expansionnisme chrétien. Comme nous le verrons, si les Algériens avaient été vaincus, il est difficile d’imaginer leur sort autre que l’extermination massive tout comme l’expérience des indigènes des Amériques, qui étaient conquis en même temps, le démontre parfaitement.[9] Les sentiments envers les musulmans étaient en fait chargés d’une plus grande haine, comme la population de Tunis qui, à la suite de la prise de la ville par les chrétiens en 1535, subit des cruautés et des destructions à une échelle jamais vue jusqu’à la colonisation française de l’Algérie après 1830, qui dépasse loin tout ce qui été vu précédemment d’extermination.

Nous reviendrons aussi plus longuement sur la bataille de Wadi al-Makhzen au Maroc, une bataille où pas moins de trois rois moururent et qui eut lieu le 4 août 1578 ainsi que le contexte historique général avant et après la bataille. Nous utiliserons aussi cette bataille comme illustration pour montrer comment les victoires musulmanes sont dégradées et déformées.

 

 

La destruction de l’armada chrétienne à l’extérieur d’Alger en octobre 1541

 

L’expédition ratée contre Alger en octobre 1541 est l’un des événements les plus importants du seizième siècle, et peut-être dans l’histoire. Ce fut l’une des plus grandes expéditions navales bien que toujours méconnue, plus grande que l’assaut de l’Armada sur l’Angleterre et comprenant de nombreux faits d’une importance cruciale. Le premier parmi ceux-ci, est qu’il fut dirigé par Charles V (empereur 1500-1558), le plus puissant dirigeant chrétien à l’époque et impliqua les plus grands officiers chrétiens de l’époque tels que Cortes et Doria, ce qui souligne l’importance de l’expédition. Deuxièmement, si cette expédition avait réussi et si les Espagnols s’étaient établis en Algérie, il est très difficile d’imaginer la survie de l’Islam et de la plupart des musulmans sur la côte nord-africaine, surtout au regard, comme nous le verrons dans ce chapitre, de l’évènement similaire dans les Amériques. Troisièmement, cette grande expédition est le point culminant de tentatives chrétiennes continuelles contre l’Algérie, menées principalement par l’Espagne, l’Espagne et son empire était alors le royaume chrétien le plus puissant.

Cette expédition et les moyens mis en œuvre contredisent l’erreur généralisée constatée dans la plupart des ouvrages occidentaux, à savoir que l’Espagne s’intéressait peu à l’Algérie autrement que par l’érection de postes défensifs appelés Presidios. Cette expédition fut également précédée et suivie par d’autres, qui échouèrent toutes. L’échec de nombreuses expéditions contre Alger est attribué par les auteurs occidentaux aux conditions naturelles. Tandis que l’intervention divine a certainement joué un rôle important dans la sauvegarde de la ville et de la campagne, les Algériens étaient aussi des hommes de guerre redoutables et, en alliance avec les Ottomans, ils formaient alors une grande puissance militaire capable d’égaler la chrétienté sur tous les fronts. L’histoire de cette expédition nous révèle aussi, en parcourant ses détails dans la littérature contemporaine, qu’Alger, au lieu d’être le repaire des pirates, du chaos, du meurtre et du carnage comme nous le ressassent les historiens occidentaux modernes, était en fait une grande ville à tous les égards et quelle constituait le bras occidental du alors plus puissant de tous les empires, l’Empire Ottoman.

Le fait que l’Espagne ait mené l’attaque contre l’Algérie n’est pas une surprise. Chaque période de l’histoire a vu le principal pouvoir chrétien menant l’attaque contre l’Islam. Si, au moyen âge, c’était l’église et la France qui supportèrent la croisade, dans la période considérée ici, du seizième au dix-septième siècle, ce fut l’Espagne et le Portugal qui le firent. Les deux pays émergèrent à la fin du quinzième et seizième siècle comme les principales puissances chrétiennes. Ce n’est pas une coïncidence car les deux pays étaient les deux où l’influence scientifique et économique musulmane était la plus forte. Cela s’inscrit dans la continuité d’un schéma déjà observé dans de nombreux domaines de l’apprentissage, des sciences, du commerce, etc. Les villes-états italiennes, par exemple, entretenaient les contacts commerciaux les plus soutenus avec le monde musulman et ainsi émergèrent comme des puissances commerciales de l’époque dans l’Occident chrétien.[10] Beaucoup plus tôt, Salerno dans le sud de l’Italie avait des contacts avec l’enseignement médical islamique et sans surprise si elle apparaissait comme le centre principal de l’apprentissage médical, donnant naissance à la première institution d’enseignement supérieur dans l’ouest chrétien et la première université ; La science médicale de Salerno conduisit à la naissance d’autres grandes universités : Montpellier, Paris, Padoue, etc.[11] D’autres exemples pourraient être donnés à ce sujet comme les soit disant « travaux » de léonard de Vinci plagié d’auteurs musulmans andalous.[12] Il suffit de dire qu’au bout de huit siècles de présence musulmane dans la péninsule, il était tout à fait normal que les compétences musulmanes dans tous les domaines soient transmises aux Ibères qui devinrent ainsi les deux premières grandes puissances de l’Occident chrétien. L’ironie est que ce pouvoir acquis fut utilisé précisément contre ceux qui l’ont légalisé, les musulmans. Et Plumb indique très adroitement cela, comment les Portugais acquirent de grandes compétences militaires grâce aux musulmans (et dans une certaine mesure grâce aux Juifs) et ensuite utilisèrent ces compétences pour détruire les économies côtières musulmanes.[13] 

 

Cependant, alors que l’impact islamique sur l’Espagne et le Portugal était crucial pour en faire les deux principales puissances des temps modernes, le rôle de l’Islam joua également un rôle inverse, c’est-à-dire en mettant tout simplement fin à leurs puissances. Ce sont en effet les armes islamiques qui écrasèrent la puissance de l’Espagne et du Portugal à la suite de leurs attaques incessantes contre l’Afrique du Nord, qui se sont soldées par un désastre pour les deux pays. Dans le chapitre suivant, nous verrons comment les Marocains purent mettre fin à la guerre portugaise à la bataille de Wadi al-Makhzen en 1578. Dans ce chapitre, on verra comment le pouvoir espagnol trouva dans les Algériens la source de leur chute, la destruction de leur Armada en dehors d’Alger en 1541, marquant le début de la fin de la suprématie mondiale espagnole.

Ce chapitre commence par une description générale de la ville d’Alger et présente un historique général de la ville et du Maghreb. Ensuite, il abordera les facteurs derrière l’Espagne contre l’Afrique du Nord, et ses attaques contre l’Algérie jusqu’en 1516. En cette année 1516, les frères Barberousse furent invités en Algérie, et leur arrivée inaugura une nouvelle ère de l’histoire algérienne et l’un des principaux effets de leur arrivée fut d’aider les Algériens à contrôler l’assaut militaire espagnol. Si les attaques espagnoles avaient réussi, cela aurait pu mener à l’éradication totale de l’Algérie musulmane (et de l’Afrique du Nord), comme le montrent les développements contemporains dans d’autres continents où le succès chrétien conduisit à l’éradication de leurs peuples. Nous traiterons des événements qui menèrent à l’expédition contre Alger, de l’expédition elle-même, du siège et de la bataille qui suivit et des conséquences de la victoire algérienne.

 

 

 

 

[1] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 306.

[2] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 47.

[3] In KM Panikkar: Asia and Western Domination; George Allen and Unwin Ltd; London; 1953; p. 49.

[4] Clement VI, RV 62; fol 62r; Lettres closes, patentes et curiales du Pope Clément VI (1342-1352) se rapportant à la France; Ed. E. Deprez; J. Glenisson; G. Mollar; 4 vols; Paris; A. Fontenoing; 1910-61; Nos 1314.

[5] J. Muldoon: Popes, Lawyers; and Infidels; University of Pennsylvania; 1979; p. 89.

[6] L. Bertrand and Sir C. Petrie: The History of Spain; Part I (by L. Bertrand); Eyre and Spottiswoode; London; 1934; 2nd ed; 1952; p. 163.

[7] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; 1415-1825; Hutchinson; London; 1969; p. 20.

[8] KM Setton: Crusade of Barbary and Nicopolis; in KM Setton:  Papacy and the Levant; The American Philosophical Society; Philadelphia; 1976; vol 1; pp. 327-69; at p. 331.

[9] See: W. Howitt: Colonisation and Christianity: Longman; London; 1838.

[10] For Islamic influences on Italians, see: -H. Bresc: Politique et Société en Sicile; XII-XV em siècle; Variorum; Aldershot; 1990. -AL Udovitch: Bankers Without Banks; The Dawn of Modern Banking; N. Haven; Yale University Press; 1979. -M. Erbstosser: The Crusades; David and Charles; New ton Abbot; First published in Leipzig; 1978. -W. Fischel: The Origins of Banking in Medieval Islam: JRAS Vol 1933 pp 339-52.

[11] PO Kristeller: `The School of Salerno: Its development and its contribution to the History of learning,’ Bulletin of the History of Medicine 17 (1945): 151-7. McVaugh: History of Medicine, in Dictionary of Middle Ages; Charles Scribners Sons; New York; 1980, Vol 8.

[12] SE Al-Djazairi: Hidden Debt; op cit.

[13] JH Plumb: Introduction in CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; 1415-1825; Hutchinson; London; 1969; p. xxii-xxiii.

 

 

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