OSMANLI

OTTOMANS

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Les ambitions chrétiennes allaient au-delà de ces objectifs de reconquête et de « récupération de la Terre Sainte, » elles n’incluaient rien de moins que la christianisation de force de tout le monde connu et inconnu, et dans le même temps encerclait et éliminait l’Islam. Par conséquent, quand le chrétien armé subjugua les îles Canaries, Eugenius IV (1431-1447) déclara que son plus grand désir était « d’étendre la foi chrétienne de notre vivant.[1] » La conquête des Canaries avait cependant d’autres objectifs stratégiques. Au moment même de la guerre de Grenade, d’autres commandants des rois catholiques étaient engagés dans la conquête, la christianisation et la colonisation des îles Canaries, que les Espagnols considéraient comme une continuation de la reconquête péninsulaire.[2] Plus d’un siècle plus tôt, au XIVe siècle, Luis de la Cerda, membre de la maison royale et amiral de la France de Castille, chercha à acquérir les îles Canaries, expliquant au pape Clément VI (pape 1342-1352) son intention de convertir les Canariens infidèles au christianisme.[3] Selon quatre lettres du registre 62 du Vatican annonçant l’intention de Luis et l’approbation de la conquête par le pape, le but du prince dans la conquête des îles était « d’éliminer leur méchante erreur païenne pour que la gloire du glorieux nom divin y soit glorifié et que la gloire de la foi catholique puisse s’épanouir.[4] » Les lettres furent envoyées aux rois d’Aragon, de Castille, du Portugal, de France et de Chypre, ainsi qu’à la ville de Gênes et à Humbert de Vienne.[5] Le dernier nommé était un croisé pérenne qui avait déjà envisagé de rejoindre Luis de la Cerda dans une expédition conjointe contre les musulmans en Afrique du Nord.[6] Les destinataires des lettres étaient précisément les individus et les communautés qui avaient un fort intérêt pour le contrôle chrétien de la Méditerranée.[7] Les lettres faisaient allusion à l’utilisation des îles comme base à partir de laquelle l’Afrique continentale pourrait être envahie par une armée chrétienne. Le pape les décrivit comme étant situés au large des côtes africaines, en supposant peut-être qu’elles étaient relativement proches du continent, tout comme les îles de la Méditerranée orientale se trouvent à la limite du monde musulman.[8] Comme celles-ci pourraient être employées pour lancer une invasion du monde musulman, de même les Canaries pourraient servir un but semblable à l’opposé de l’Afrique.[9]

 

À la fin du quatorzième siècle, les Européens avaient découvert non seulement les îles Canaries, mais aussi les Madère et les Açores.[10] Pour la papauté, ces découvertes signifiaient de nouveaux domaines pour l’activité missionnaire et visaient à établir des liens avec les royaumes chrétiens qui existeraient au-delà du monde dominé par les musulmans.[11] À certains égards, l’expansion que la papauté eut à l’égard de l’Orient fut relancée lorsque les Portugais quittèrent d’abord l’Atlantique.[12] Nicolas V (pape 1447-1455) trouva la volonté portugaise d’œuvrer pour la défense de l’église et son expansion dans des régions où le nom du Christ était jusqu’alors inconnu d’une qualité admirable.[13] Le résultat espéré de ce travail serait l’éventuelle union des chrétiens latins avec les chrétiens qui vivaient au-delà du monde musulman. Alors les musulmans seraient écrasés comme dans un étau par les deux branches de l’unique église.[14] Tout comme les cartes médiévales montraient la terre divisée par une série de grands fleuves, la papauté voyait la chrétienté comme divisée du reste du monde par une bande de territoire habitée par les musulmans.[15] Si les chrétiens pouvaient contourner le cordon musulman, l’Occident latin pourrait se lier avec les ennemis des musulmans de l’autre côté du monde musulman. Les chrétiens latins, unis aux communautés chrétiennes perdues de longue date, censées exister au-delà des terres occupées par les Musulmans et convertis parmi les nations infidèles, pourraient mettre fin au « danger musulman » pour l’Europe lors d’une dernière grande croisade.[16]

 

Le projet de « la dernière croisade contre l’Islam » fut au centre de l’entreprise de Christophe Colomb aux Amériques en 1492, l’encerclement et la destruction éventuelle du pouvoir musulman étant les principaux objectifs du projet. À la fin du XVe siècle, Ferdinand et Isabelle se lançaient dans une croisade contre le royaume musulman de Grenade qui s’abandonna à eux, le 2 janvier 1492.[17] Pour poursuivre leur croisade, ils auraient accordé à Christophe Colomb la permission de naviguer vers l’Inde et le royaume du « Grand Khan » par une nouvelle route à l’Ouest, et à ses frais, il équipa une flotte pour son usage dans cette expédition.[18]  « Tout au long de l’histoire de la croisade, » observe Housley, « le succès avait été interprété avant tout comme un stimulant divin et un tremplin stratégique pour des projets plus ambitieux. L’amiral et ses sponsors, les rois catholiques, envisageaient deux objectifs : le rétablissement de Jérusalem et la conversion du monde. L’un et l’autre devaient être atteints en découvrant une route maritime vers l’Inde et en établissant un contact avec ses peuples, qui auraient manifesté un intérêt pour la foi chrétienne.[19] »

Le motif du projet, longtemps éclipsé par la découverte spectaculaire du Nouveau Monde, s’exprime le mieux dans le texte du journal attribué à Colomb lui-même et conservé par Las Casas dans l’extrait suivant :

« Et immédiatement après (c’est-à-dire après la conquête de Grenade), en ce même mois (janvier), à la suite des informations que j’avais donné à Vos Altesses (Ferdinand et Isabelle) au sujet de l’Inde et du Prince Khan, qui est appelé le « Grand Khan, » qui dans notre romain, signifie « le Roi des Rois, » à savoir, que plusieurs fois lui et ses prédécesseurs envoyèrent des ambassadeurs à Rome pour chercher des docteurs de notre sainte foi, pour qu’ils l’enseignent en Inde et jamais le Saint-Père n’a pu le faire, si bien que tant de peuples se sont perdus, en tombant dans l’idolâtrie et en recevant parmi eux des sectes de perdition ; Vos Altesses, en bons princes chrétiens et catholiques, dévots et propagateurs de la foi chrétienne, ennemis de la secte de Mahomet et de toutes les idolâtries et hérésies, conçurent le projet de m’envoyer, Christophe Colomb, dans ce pays des Indes, pour y voir les princes, les peuples, le territoire, leur disposition et tout le reste, et la manière dont on pourrait procéder à la conversion de ces régions à notre sainte foi.[20] »

 

Enfin ici, plus important encore, aucune croisade ou invasion militaire par l’Occident chrétien n’a jamais réussi à se procurer l’ingrédient nécessaire, que c’était une réponse à la menace ou l’agression de l’autre. Et cela n’inclut pas seulement les musulmans mais toutes les autres personnes. Tout au long de l’histoire, la chrétienté occidentale a fabriqué, à travers le mensonge, des exemples de l’attitude agressive, barbare ou menaçante des autres et déclencha ensuite ses attaques contre eux. Brièvement, lorsque Clément VI fit une concession avortée des îles à un prince espagnol, Louis de La Cerda, en 1344, le pape joua avec l’argument extrême, d’abord avancé au treizième siècle par le canoniste Hostiensis, que les païens ne pouvaient pas jouir de la souveraineté politique ; et il légitima également l’expédition proposée de Louis en termes d’une série douteuse d’actes supposés d’agression canarienne contre les chrétiens et d’infractions à la loi naturelle.[21]

Lorsque le pape Nicolas V (pape 1447-1455) émit la bulle Romanus Pontifex, attribuant les îles Canaries aux Portugais, la bulle décrit la responsabilité du pape pour les âmes des hommes, s’étendant à tous les coins du monde, afin que « les brebis divinement engagées à nous, puissent être amenées au sein du Seigneur.[22] » Le rôle portugais dans ce travail réside dans les efforts de leur roi pour arrêter « les excès sauvages des Sarrasins et des autres infidèles » afin qu’ils puissent être amenés dans le giron du Christ.[23] »

Lorsque les conquistadors arrivèrent au Mexique au début du XVIe siècle, ils s’indignèrent des sacrifices humains pratiqués par les Aztèques, mais s’oubliant eux-mêmes, ils se livrèrent à un terrible génocide sans commune mesure.[24] Au nord du continent, de même, les Indiens indigènes furent considérés comme des farouches sauvages, ce qui nécessita leur élimination massive par millions. L’un des premiers présidents de l’Amérique d’aujourd’hui, Andrew Jackson, se référant aux peuples autochtones, parlait de « chiens sauvages, » ce qui justifiait en soi les cruautés et les mutilations qu’il leur infligea personnellement.[25]

Lorsque les Américains déclenchèrent une guerre meurtrière contre le Vietnam au début des années 1960, c’était encore en réponse à « l’agression vietnamienne » dans le golfe du Tonkin et pareil pour le Japon avec l’agression de Pearl Harbour pour justifier l’emploi de l’arme atomique contre des civils.

Et en ce qui concerne les musulmans, des croisades de 1095-1291 à toutes les invasions et attaques subséquentes, quel que soit le moment et le lieu, l’agression ou la menace musulmane, bien sûr, a toujours justifié une terrible dévastation sur le territoire musulman.[26] Les derniers exemples de l’Irak, de la Somalie et de l’Afghanistan sont devant nous montrant comment la prétendue menace musulmane et la terreur conduisirent à des guerres sur ces pays, avec leurs conséquences épouvantables.

Il est donc tout à fait normal qu’en justifiant ses attaques contre l’Afrique du Nord musulmane et la christianisation du lieu jadis, les puissances chrétiennes occidentales aient brandi le spectre de la piraterie et de la menace musulmane pour elles-mêmes, alors que, bien entendu, non seulement la piraterie, sous ses formes les plus cruelles et les plus destructrices, était pratiquée par les Chrétiens eux-mêmes, mais aussi lorsque leur véritable objectif était l’asservissement total et la christianisation des terres musulmanes.

Et s’il y a des lignes parfaites pour tout résumer, elles sont fournies par l’historien français Rotalier, qui, dans les premières années de la colonisation française en Algérie (commencée en 1830), écrivit ce qui suit :

« Souvent, au milieu de mes recherches épuisantes pour ce livre, et vu les incertitudes qui menacent notre dernière aventure (la conquête de l’Algérie), j’ai senti mon courage s’assombrir et je me suis demandé pourquoi écrire un livre sur un pays La France qui pourrait ne jamais tenir le coup ! Mais ce triste sentiment laissa bientôt la place à de grands espoirs : Alger, enfant de la piraterie du seizième siècle, renaîtra à la civilisation dans ce grand mouvement qui agite le dix-neuvième siècle. Ses temps de barbarie ont disparu. La France en essuiera ses dernières traces et reviendra dans ce pays aujourd’hui désolé, son ancien éclat, son immense fécondité. Déjà nous voyons debout la croix dont la chute avant (quand les musulmans entrèrent dans le pays) conduisit à la désolation et aux misères qui attristent les yeux du voyageur. Des missionnaires pieux marchent aujourd’hui le long de nos armées, et quand le canon a cessé son tonnerre, quand les cris de combat ont cessé, ils marchent vers les Arabes vaincus, les consolent et touchent leurs cœurs endurcis, mettant devant leurs yeux la croix avec l’image d’un Dieu qui est mort pour eux. L’Arabe embrasse alors la main du sage missionnaire avec la robe noire, et son âme s’ouvre à ces paroles pieuses, il écoute, il les comprend … il deviendra chrétien ! S’il l’était, le pays nous appartiendrait, la conquête serait complète … Admirez les destinées de la France, la première, la reine des nations ! Ses intérêts sont liés à ceux du monde. Elle n’aura pas une pensée ou ne fera un pas sur la terre sans mouvoir d’autre peuples et nations. Même de ses excès naissent les grands principes de gloire, de liberté et de civilisation, qui, portés par la conquête ou par les vents célestes, éclairent les esprits. Son intérêt semble l’avoir emmenée en Afrique, mais c’est le monde entier qui en profite. Son intérêt exige qu’elle reste là mais l’humanité lui sera reconnaissante. C’est pour qu’elle puisse civiliser que Dieu a mis l’épée dans sa main ! Et moi, un fils inconnu de cette grande nation, un honneur m’est donné : c’est de raconter l’histoire des pirates vaincus par mon pays.[27] »

 

Et tout comme la France en 1830 est venue déraciner « la piraterie musulmane (le fanatisme, la barbarie, et nous lisons même aujourd’hui le terrorisme) » et apporter le bien-être à travers la vigne et la syphilis et la civilisation infernale par le biais du christianisme en tuant plus de 10 millions d’Algériens, les deux grandes expéditions militaires menées respectivement par l’Espagne et le Portugal contre l’Algérie et le Maroc. Visaient aussi à déraciner la piraterie musulmane et apporter la “lumière chrétienne” à une terre barbare.

 

 

 

[1] N. Housley: The Later Crusades; Oxford University Press; 1992; p. 288.

[2] RB Merriman: The Rise of the Spanish Empire in the Old World and the New (4 vols, New York, 1918-1934), II chapters 16, 18.

[3] J. Muldoon: Popes, op cit; p. 89.

[4] Clement VI; RV 82; fol. 61r: Letters closes, patentes et curiales du Pope Clement VI (1342-1352) se rapportant a la France;  Ed. E. Deprez; J. Glenisson; G. Mollar; 4 vols; Paris; A. Fontenoing; 1910-61; Nos 1314.

[5] J. Muldoon: Popes, op cit; p. 89.

[6] J. Gay: Le Pape Clément VI et les affaires d’Orient; Société Nouvelle de Librairie et d’Editions; Paris; 1904; p. 62.

[7] J. Muldoon: Popes, op cit; p. 89.

[8] Clément VI, RV 62; fol 62r; op cit.

[9] J. Muldoon: Popes, op cit; p. 89.

[10] E. Prestage: Portuguese Pioneers; A and C. Black; London; 1933; pp. 35-53.

[11] GE de Azurara: Chronicle of the Discovery of Guinea and Conquest; ed. CR Beazley and E. Prestage; 2 vols; London; Hakluyt Society; 1896; 1899; vol 1; pp. 27-30.

[12] J. Muldoon: Popes, op cit; p. 104.

[13] J. Muldoon: Popes, lawyers; and Infidels; University of Pennsylvania; 1979; p. 134.

[14] J. Muldoon: Popes, lawyers; and Infidels; University of Pennsylvania; 1979; p. 134.

[15] J. Muldoon: Popes, lawyers; and Infidels; University of Pennsylvania; 1979; p. 104.

[16] J. Muldoon: Popes, lawyers; and Infidels; University of Pennsylvania; 1979; p. 104.

[17] AS Atiya: The Crusade in the later Middle Ages; p. 258.

[18] AS Atiya: The Crusade in the later Middle Ages; p. 258.

[19] N. Housley: The Later Crusades; op cit; p. 311.

[20] B. de Las Casas, Historia de las Indias, in Coleccion de Documentos inéditos para la Hist. de Espana (Madrid, 1875-6), LXII, 262 cf.

[21] N. Housley: The Later Crusades; op cit; p.

[22] Nicolas V, Bull. Ro., 5: 110-5; in J. Muldoon: Popes, op cit; p. 134.

[23] Nicolas V, Bull. Ro., 5: 110-5.

[24] R. Garaudy: Comment l’Homme Devint Humain. Editions JA, 1978; p.256.

[25] See David E. Stannard: “Genocide in The Americas” in The Nation, (October 19, 1992 pp. 430-434).

[26] See SE Al-Djazairi: The Myth of Muslim barbarism; op cit.

[27] De Rotalier: Histoire; pp. xi-xii.

 

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