OSMANLI

OTTOMANS

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Tout comme leurs côtes furent ruinées, les entreprises maritimes et le trafic des musulmans subirent des déprédations égales. Ce sont d’innombrables milliers de musulmans qui furent capturés et massacrés en haute mer. Les archives montrent qu’en octobre 1584, par exemple, les Vénitiens capturèrent une galère tunisienne en route vers Tripoli, tua l’équipage et 50 Maures, 75 Turcs, 74 chrétiens convertis à l’Islam et des femmes. Des musulmans furent asservis en grand nombre, marqués et enchaînés dans les galères maltaises, italiennes et françaises.[1] Les galères espagnoles, napolitaines et papales étaient aussi une destination pour les esclaves musulmans vendus à Malte.[2] L’écrivain musulman Ahmad Ibn Qasim note que dans la première décennie du dix-septième siècle, il y avait plus de 5500 prisonniers musulmans à Venise et à Malte seulement.[3] Cela signifiait souvent les galères à perpétuité.[4] Les galères étaient beaucoup plus nombreuses du côté chrétien à cause de la marine bien plus supérieure, et les besoins les plus grands étaient satisfaits par des raids toujours plus nombreux contre les musulmans.[5] Les esclaves turcs ou nord-africains étaient toujours préférés pour les galères, en particulier celles de France, car ils étaient plus résistants que les condamnés.[6] Les experts estimèrent que les Turcs, et en particulier les Nord-Africains, n’avaient pas d’égal en tant que rameurs, et il parut essentiel d’avoir au moins un esclave musulman par banc.[7] En 1712, il y avait plus de 1000 Turcs dans les galères.[8] Livourne (un port d’esclaves) prospéra à la suite des attaques contre la marine musulmane ; chaque marchand d’esclaves à la fin du dix-septième siècle possédant deux ou trois maisons spécialisées dans le commerce ; les plus pauvres d’entre eux avec un capital de 150.000 écus.[9] Le commerce était si lucratif qu’il attira quelques-unes des grandes figures des nations occidentales telles que Robert Cecil qui, le 12 janvier 1603, informa Walter Raleigh de son intention d’investir dans un certain corsaire, l’invitant, lui et Lord Cobham, à prendre part dans l’entreprise.[10]

 

Derrière de telles attaques, le but, note Valensi, était d’empêcher la formation de toute marine marchande musulmane, bloquant les efforts pour créer des flottes commerciales musulmanes ou un commerce réussi.[11] Earle explique que le but des corsaires chrétiens était justement de briser la marine marchande musulmane, alors que les corsaires musulmans ne pouvaient pas attaquer les navires anglais ou français à cause des traités passés avec la Barbarie (Algérie, Tunisie et Libye) et la Turquie.[12] Comme ils acceptèrent les traités avec les gouvernements musulmans, les Français financèrent également des corsaires chrétiens pour détruire leurs marines.[13] Tout au long du dix-septième siècle, nous trouvons que les capitalistes et les capitaines français étaient le plus grand soutien des corsaires maltais.[14] Ainsi, alors que la politique du gouvernement français était nominalement une amitié avec les Turcs, les individus français, souvent avec la connivence secrète de leur gouvernement, étaient les plus grands ennemis du commerce musulman.[15] Alors qu’ils cherchaient à échapper aux ravages causés par les pirates, Mathiex explique que les commerçants musulmans utilisaient la marine étrangère pour se protéger s’ils étaient pris par des pirates. Les pirates européens trouvèrent des moyens de contourner ce problème, en affirmant que les pavillons ne couvraient que les marchandises.[16]

Les missions commerciales musulmanes payèrent également le prix de l’inimitié au commerce musulman. La mission commerciale algérienne à Marseille en 1620, l’une des rares à avoir pu s’établir sur le sol chrétien, fut massacrée par une foule locale.[17] Valensi insiste sur le fait que la destruction du commerce musulman sous toutes ses formes devait éliminer la compétition musulmane.[18]

En 1790, le Chargé d’Affaires français à Malte déclara : « La prospérité continue du commerce marseillais, qui fournit à l’Ordre des préoccupations substantielles, exige que nous essayions d’empêcher les Turcs de transporter leurs marchandises sur leurs propres vaisseaux, les laissant ainsi dépendants de nous.[19] »

Les commerçants d’Afrique du Nord, qu’ils soient musulmans ou juifs, étaient regardés avec désinvolture au nord de la Méditerranée, où l’intention persista d’empêcher la création d’une flotte marchande musulmane et les musulmans et les juifs subirent un harcèlement constant en arrivant du côté européen[20] (c’est-à-dire s’ils avaient échappés aux corsaires en haute mer).
En résumé, Mathiex note que les économies maghrébines et turques furent saignées juste au moment où l’Afrique du Nord et le Levant s’éveillèrent au grand commerce maritime.[21] Les entreprises de commerce maritime islamique moururent dès leur naissance.[22]

 

Dans l’ensemble, au début du dix-huitième siècle, dans toutes les parties du monde musulman, les économies s’effondraient. Le trafic musulman transsaharien était désormais détourné vers des navires européens opérant le long de la côte atlantique de l’Afrique de l’Ouest.[23] Les côtes et les villes d’Afrique du Nord subirent des raids de plus en plus dévastateurs, tandis qu’en Méditerranée, les corsaires portant la croix attaquèrent sans relâche des bateaux musulmans en 1764, capturant 204 navires (Algériens, Tunisiens et Tripolitains) ; 2 en 1770 ; 94 en 1775 ; 240 en 1780 ; et 157 en 1785.[24] Ailleurs, le long de la côte est de l’Afrique, dans l’océan Indien, la piraterie chrétienne fit disparaître les villes islamiques, tandis que la marine marchande de la mer Rouge, du Golfe et de Hadramaout était réduite à un trafic peu important.[25] L’appauvrissement du monde musulman était maintenant complet. La faiblesse ouvrit bientôt la voie aux armées coloniales.

Ce fut l’aboutissement d’un plan élaboré des siècles auparavant par l’église et ses théoriciens (Sanudo, Lull, Adams, Hayton, etc. …). Ce fut le point culminant d’une croisade prolongée contre le monde musulman, la vraie et principale raison de l’assaut sur l’Islam, pas la tromperie mythique du piratage. Les tentatives incessantes visant à la chute du monde musulman poursuivies par la chrétienté occidentale pendant des siècles jusqu’à la période considérée ici en sont une preuve supplémentaire. Ce que nous allons voir dans ce qui suit.

 

 

La conquête et la chute de l’Islam, le but fondamental derrière l’assaut sur l’Afrique du Nord

 

Les attaques chrétiennes occidentales contre l’Islam, à toutes les époques, en tous lieux, ont fondamentalement le même but : piller la terre de l’Islam et détruire la foi. Ces objectifs ont légèrement changé de forme mais dans leur essence sont restés constants à travers les âges et se poursuivent sans relâche jusqu’à nos jours. Et à travers les âges aussi, la chrétienté utilisa « l’agression musulmane » pour justifier ses attaques. Parmi les premières attaques chrétiennes, les croisades de 1095-1291, prises ici en exemple, le montrent très clairement. L’appel du pape Urbain II pour les croisades faites en novembre 1095 à une assemblée de la ville française de Clermont insista sur « le terrible sort des chrétiens au pays des infidèles.[26] » Il parla des musulmans envahissant les terres des chrétiens et les dépeuplant par l’épée, le pillage et le feu ; et par des tortures cruelles, les musulmans ont entièrement détruit les églises de Dieu, tandis que les femmes chrétiennes ont été violées en masse par les musulmans.[27] Il conclut : « En conséquence, entreprenez ce voyage pour la rémission de vos péchés, avec l’assurance de la gloire impérissable du royaume des cieux.[28] » Ainsi, selon le pape Urbain, la réponse armée chrétienne venant en sens inverse était en légitime défense, une réponse au danger d’extermination auquel faisait face les chrétiens. « Pour toute la communauté européenne, cela semblait être un cas de tuer ou de se faire tuer.[29] » En réalité (comme nous l’avons précédemment vu), le pape avait d’autres raisons de lancer les croisades, parmi lesquelles la puissance musulmane affaiblie et les guerres intestines. Les perspectives d’une invasion réussie. La nécessité de réunir la chrétienté sous l’influence catholique, les avantages économiques découlant de la colonisation de l’Orient musulman et surtout la perspective d’une fin permanente du pouvoir musulman et même de son existence,[30] furent d’autres raisons du lancement des croisades.  

 

 

 

[1] Nabil Matar: Introduction; op cit; p. 9.

[2] P. Earle: Corsairs of Malta and Barbary; op cit; p. 170.

[3] Ahmad ibn Qasim al-Hajari: Nasir al-din ala al-qawm al-kafirin, ed. Muhammad Razzuq (Addar al-Baida 1987), p; 30.

[4] J. Mathiex: Trafic; p.161. Note 3.

[5] G. Fisher: Barbary; op cit; p. 163.

[6] C. Lloyd: English Corsairs; op cit; p. 146.

[7] P. Earle: Corsairs of Malta and Barbary; op cit; p. 170.

[8] P. Earle: Corsairs of Malta and Barbary; op cit; p. 170.

[9] Consul Cotolendy (Livourne) letter to Ministre Maurepas, 14 Febr, 1682; (Arch. nat. AEB1, 697).

[10] KR Andrews: Sir Robert Cecil and Mediterranean plunder; op cit; at p.513.

[11] L. Valensi: North Africa; op cit; p. 47.

[12] P. Earle: Corsairs of Malta and Barbary; op cit; pp 38-40.

[13] P. Earle.: Corsairs; p. 15; p. 97 ff.

[14] P. Earle: Corsairs of Malta and Barbary; Sidgwick and Jackson; London; 1970; p. 15.

[15] P. Earle: Corsairs of Malta and Barbary; Sidgwick and Jackson; London; 1970; p. 15.

[16] J. Mathiex: Trafic et prix de l’Homme en Méditerranée; op cit; p.159.

[17] G. Fisher: Barbary; op cit; p. 185.

[18] L. Valensi: North Africa; op cit; p.48.

[19] In J. Mathiex: Sur La marine marchande barbaresque, in Annales, ESC, 1958; p. 90.

[20] L. Valensi: North Africa; op cit; pp. 58-9.

[21] J. Mathiex: Trafic; op cit; pp.163.

[22] Mathiex . pp.163-4.

[23] AR Lewis: The Islamic World; op cit; Epilogue.

[24] L. Valensi: North Africa; op cit; p. 48.

[25] AR Lewis: The Islamic World; op cit; Epilogue.

[26] Extracted from DC Munro: The Western attitude toward Islam during the period of the Crusades; Speculum Vol 6 No 4, pp. 329-43; pp 329 fwd.

[27] In DC Munro, “Urban and the Crusaders”, Traductions et réimpressions de Original Sources of European History, Vol 1:2, 1895, pp. 5-8.

[28] In DC Munro, “Urban and the Crusaders”, pp. 5-8.

[29] N. Daniel: The Cultural Barrier, Edinburgh University Press, 1975; p.158.

[30] Voir W. Durant pour quelques-unes de ces raisons dans W. Durant: The Age of Faith; op cit; pp 588-9.

 

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