OSMANLI

OTTOMANS

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Ainsi, comme conclut Fisher :

« La prétendue dépendance des peuples d’Afrique du Nord aux attaques pirates contre l’Europe du Sud et leur inclusion dans le terme « pirates barbares » semblent n’être qu’un corollaire du concept du dix-neuvième siècle d’une ligne de démarcation rigide entre chrétiens et musulmans, ou entre la civilisation occidentale et la barbarie orientale ou africaine.[1] »

 

 

Après avoir dissipé ce grand mythe selon lequel l’Afrique du Nord était un repaire de pirates, vivant du butin de la chrétienté occidentale, il est maintenant clairement démontré, contrairement aux prétentions des historiens occidentaux dans leur grande majorité (se référant généralement à chaque sophisme historique), qu’en vérité, c’est la piraterie chrétienne qui ruina l’Afrique du Nord alors prospère.

 

 

La destruction du commerce et des économies méditerranéennes en Afrique du Nord depuis le seizième siècle

 

Au moyen âge, dit Lethaby, ce qui remplissait les esprits des décideurs et des auditeurs de la chrétienté occidentale étaient des Califes et des Émirs, des Arabes, des Turcs et des Sarrasins qui n’avaient rien d’autre de blanc que leurs dents ; l’Espagne, l’Afrique, l’Egypte, la Perse, Cordoue, Tolède, Séville, Palerme, Le Caire et Alexandrie avec ses ports et ses navires ; de la soie d’Alexandrie, de l’or d’Arabie, des broderies, des olifants et des chaises d’ivoire, des casques et des épées ornées d’escarboucles, des selles couvertes d’or et de pierres précieuses, des boucliers peints, des gonfalons brillants.[2] »  

Comme Braudel l’explique aussi, au dixième siècle, contrairement à une époque ultérieure, le riche était le musulman et le pauvre était le chrétien. Comme l’ajoute Braudel : « Le destin des riches devient proie et tentation pour les pauvres.[3] »

 

Au onzième siècle, la plupart des pirates du nord qui descendirent sur les côtes de l’Espagne musulmane vinrent des îles britanniques, « Anglici piratae, », étaient-ils appelés par les historiens contemporains.[4] Dès 1087, une ligue des états maritimes italiens, dont Gênes et Pise, avait saisi et saccagé al-Mahdiya, mais n’avait fait aucun effort pour tenir la forteresse des mers.[5] Après la prise de la Sicile par les Normands (1091), les musulmans perdirent non pas seulement une île prospère mais aussi, depuis les villes portuaires siciliennes, des bateaux normands poursuivirent sans répit les bateaux marchands musulmans. Bientôt des pirates chrétiens commencèrent à débarquer en Afrique du Nord, détruisant des entrepôts dans une série d’assauts meurtriers.[6] Des villes et des villages furent mis à sac, saccagés et incendiés et leurs populations massacrées.

En 1135, Roger de Sicile envoya une force de chevaliers francs et de musulmans de Sicile à Gerba, en Tunisie. L’endroit fut ravagé, sa population massacrée en grand nombre, le reste réduit à la servitude et mis sous la domination d’un ‘Amil (larbin, laquais) musulman.[7] En 1141-42, avec la famine et la peste décimant les Tunisiens, Roger exigea que ses agents reçoivent ce que l’Émir leur devait ; quand ce dernier échoua, Roger intervint, et sa marine confisqua des bateaux égyptiens à al-Mahdiya, en plus d’imposer de nouveaux tributs aux Tunisiens.[8] Une autre attaque du même Roger en 1146 avec une flotte de 200 navires sous le commandement de George d’Antioche réussit à s’emparer de la ville de Tripoli après trois jours de combats, suivis de plusieurs jours de pillage.[9] En 1148, al-Mahdiya tomba aux Normands, ainsi que Sousse et Sfax ; la domination des Normands s’étendait alors de Tripoli aux frontières de Tunis, et du Maghreb occidental à al-Qayrawan.[10] Roger chercha à étendre son dominion vers l’ouest jusqu’à Bejaia, un autre terminal de la route transsaharienne, et peut-être à cette époque, un centre plus prospère qu’al-Mahdiya ou Tripoli.[11] Les résultats de cette occupation furent bientôt visibles : les conquêtes de Roger en Afrique du Nord coupèrent effectivement la route alternative non-sicilienne au trafic d’est en ouest, Tunis étant le seul point d’arrêt ne relevant pas directement de la domination normande.[12] Les routes des caravanes allant du Maroc à la Tunisie en passant par la Tunisie étaient également surveillées et taxées par les Normands.[13]

Les Almohades mirent fin à la domination normande dans la région dans les années 1150. Les troupes almohades se déplaçant vers l’est furent aidées par une série de soulèvements musulmans bien conçus contre les Normands et l’Afrique du Nord, fut une fois de plus, soumise à la domination islamique.[14]

 

Le succès almohade ne réussit pas à mettre fin aux raids des pirates sur d’autres côtes musulmanes. En 1157, une flotte normande apparut dans les îles musulmanes des Baléares, à Ibiza, qui fut attaquée et dévastée.[15] Ces îles furent été arrachées aux musulmans aux côtés du reste du royaume musulman espagnol au treizième siècle. C’est ainsi que l’Afrique du Nord devint la première cible des raids chrétiens ultérieurs comme en 1284 et 1285, lorsque, profitant du combat des prétendants au trône de Tunis, Roger Doria, l’amiral d’Aragon, débarqua soudainement sur l’île de Gerba et la ravagea, recueillant un immense butin et prenant plus de 2000 captifs, qu’il vendit en Europe.[16] Du côté occidental de l’Afrique du Nord, en l’an 1260, Alfonso X envoya une flotte de croisade pour attaquer le Maroc Atlantique. Après de longs préparatifs et avec de forts encouragements papaux, les Castillans quittèrent Séville en septembre, surprirent le port de Salé, peut-être avec l’idée de se diriger vers Arzila ou même Marrakech, encore faiblement tenu par un calife almohade et trois semaines plus tard, retourna chargé de butin et de captifs.[17] Les attaques sur cette partie du Maghreb augmenteront considérablement en nombre et en intensité comme on le verra plus loin.

 

À mesure que les attaques chrétiennes se multipliaient sur terre et sur mer, les marchands musulmans et même les pèlerins ne pouvaient plus s’aventurer en mer. Les chrétiens occidentaux rendirent la traversée de la Mer Méditerranée dangereuse pour les bateaux musulmans dans le sens de la longueur.[18] La Méditerranée, autrefois un lac islamique, coulait maintenant toute entreprise. Un poète arabe, rapporte Braudel, dit :

« Ne vous étonnez pas de voir mes cheveux devenir blancs à cause du chagrin, mais vous devez vous demander pourquoi le noir de mes yeux n’est pas devenu blanc à la place. Maintenant, la mer appartient au Roum (Romains ou blancs). Les navires qui s’y aventurent ne le font qu’à de grands risques. Seule la terre appartient aux Musulmans.[19] »

 

Après l’expulsion des croisés de l’Orient en 1291, la chrétienté occidentale conçut une nouvelle stratégie visant à briser le pouvoir islamique avant l’invasion militaire. Cette stratégie qui visait à paralyser les économies musulmanes et la façon dont le monde musulman devrait être envahi a déjà été examinée dans les précédents chapitres. Un de ses points centraux, la destruction du commerce musulman et des économies côtières fut bientôt appliquée. En 1307, les Catalans, pour leur part, attaquèrent les principautés musulmanes, y compris celles sous la protection sicilienne normande, comme en 1307, quand ils ravagèrent Gerba et Pantelleria.[20] Gerba en 1310, et Tripoli en 1355, furent tour à tour saccagée par Muntaner, Roger and Philipe Doria.[21] Les Portugais, quant à eux, maintenaient la Guerra do Corso, ou guerre corsaire, en Méditerranée[22]; et à la fois en Méditerranée et en Atlantique, ils furent imités à la fois par les Espagnols et les Français.[23] Tout incident avec des douaniers tunisiens ou des chefs tribaux bédouins était une excuse pour reprendre les attaques contre les navires musulmans.[24] De terribles cruautés furent infligées aux musulmans dans le processus « qui rappellent l’esprit de croisade ; et même les juifs, confondus avec les musulmans, souffrirent considérablement de la haine envers les musulmans, » note Bresc.[25] L’état tunisien Hafside, trop faible, était la proie des envahisseurs qui infestaient ses côtes et paralysaient son activité maritime.[26] » Le Maroc, de même, fit face à l’alliance combinée des Castillans et des Portugais qui vainquirent les Mérinides au pouvoir en 1340 à Salado,[27] tandis qu’une alliance castillane-génoise détruisit sa marine en 1344.[28]

 

Entre juin et septembre 1390 eut lieu une grande expédition contre al-Mahdiya.[29] C’était une alliance principalement de Génois et de Français qui fut bénie par le pape Clément VII (pape 1378-1394), et officiellement déclarée une croisade.[30] Des « gentilshommes » de France, d’Angleterre, d’Hainaut et de Flandre gonflèrent les chiffres. La réponse armée inattendue de Tunis, Bejaia et Tlemcen déjoua le projet après une campagne tendue.[31] Dans le sillage de la croisade, les musulmans renforcèrent leur défense contre les Génois et les Français, et résolurent que désormais ni Génois, ni Vénitiens devrait passer par le détroit de Gibraltar, pour chercher leurs marchandises en Flandre « sans payer un si grand tribut que tous seront étonnés, et [que leur passage] serait soit par la faveur d’une grâce ou d’un refus.[32] » Regroupés, les dirigeants des royaumes d’Afrique du Nord déployèrent aussi des galères armées en mer et en grand nombre afin de contrôler la mer, mû par la haine qu’ils ressentaient alors pour les Français et les Génois à cause du siège d’al-Mahdiya.[33]

 

 

 

 

[1] Barbary legend; p. 23.

[2] WR Lethaby: Medieval architecture: in The Legacy of the Middle Ages, edited by CG Crump and EF Jacob (Oxford at the Clarendon Press, 1969), pp 59-93. p. 63.

[3] F. Braudel; 89.

[4] Historia compostelana in Espana sagrada; ed. H. Florez; Madrid; 1791; XX; 133-4. In D. Metlitzki: The Matter of Araby in Medieval England (Yale University Press, 1977), p.124.

[5] KM Setton: The Crusade of Barbary and Nicopolis; p. 331.

[6] ML de Mas Latrie: Traités de paix; op cit; .p.7.

[7] H. Wieruszowski: The Norman Kingdom of Sicily and the Crusades; in Politics and Culture in Medieval Spain and Italy; Ed H. Wieruszowski; Edizioni di Storia e Letteratura (Roma; 1971), p. 26.

[8] Wierusowski; p. 26.

[9] Wierusowski. p. 27.

[10] Ibn al-Athir; 121; and An-Nuwayri: 185; in D. Abulafia: The Norman Kingdom of Africa and the Norman Expeditions to Majorca and the Muslim Mediterranean; in D. Abulafia: Italy, Sicily and the Mediterranean 1100-1400 (Variorum Reprints; London; 1987), pp. 27-49. pp. 34-5.

[11] Ibn Khaldun 202 for attacks on the coast of the state of Bougie in D. Abulafia: The Norman Kingdom of Africa. p. 36. 

[12] Abulafia. p. 36.

[13] Abulafia 36.

[14] M. Amari: La Storia dei Musulmani di Sicilia, 3 vols, (1933-9) Revised 2nd edition by CA Nallino, Rome; pp. 481-2. 

[15] Romuald of Salerno: 242 in D. Abulafia: The Norman Kingdom of Africa. Op cit; p. 42.

[16] ML de Mas Latrie: Traités de paix. Op cit; p.157.

[17] CJ Bishko: The Spanish and Portuguese Reconquest 1095-1492; in A History of the Crusades; KM Setton ed; The University of Wisconsin Press; 1975; vol3; pp. 396-456; at p. 434.

[18] G. Sarton: Introduction;  op cit; p. 775.

[19] F. Braudel: Grammaire des Civilisations; op cit; p.90.

[20] Nicolaus de Sancta Oliva, de Valence, et Sarrer de Tarragone; ACA (Arxtiu de la Corona de Arago, Barcelona) Letras reales Jaime II 10 226 in H. Bresc: La Course Méditerranéene au Mirroir Sicilien (XII-XVem Siecle); in Politique et Société en Sicile; XII-Xv em siècle (Variorum; Aldershot; 1990), pp. 91-110; at p.93.

[21] ML de Mas Latrie: Traités de paix, op cit; .237.

[22] S. Subrahmanyam: The Portuguese Empire in Asia 1500-1700 (Longman; London; 1993), p. 38.

[23] Subrabyam. p. 49.

[24] ASP (Archive di Stato Palermo); ND. A.Aprea 813, 3.06. 1457 in H. Bresc: La Course Méditerranéene; op cit; p. 97.

[25] ACA Cancilleria 2824, f. 64 v in H. Bresc: La Course Méditerranéene at p. 97.

[26] H. Bresc: La Course Méditerranéene; op cit; p. 94.

[27] S. Subrahmanyam: The Portuguese Empire; op cit; p. 38.

[28] JA Robson: The Catalan fleet and Moorish sea power; The English Historical Review; Vol LXXIV: (1959): pp 386-408; p.407.

[29] Froissart (1338?-1410?) Chronicles, Liv. IV, chap. xiii, fol. 55 and following.

[30] AS Atiya: The Crusade in the Later Middle Ages;  op cit; pp. 105-6.

[31] Atiya 105-6.

[32] In KM Setton: The Crusade of Barbary; op cit; p. 339.

[33] KM Setton: p. 339.

 

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