OSMANLI

OTTOMANS

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Afin d’offrir une plus grande motivation aux chrétiens, les dirigeants musulmans firent fréquemment des exceptions au droit d’exportation normal de cinq pour cent et, en même temps, stabilisaient leurs propres positions vis-à-vis de leurs rivaux.[1] Ainsi, un marchand chrétien pouvait exporter des marchandises exemptes de droits d’une valeur égale au montant qu’il avait importé au Maghreb, qu’il se soit ou non acquitté des droits d’importation. La propriété des navires basés dans un port nord-africain qui étaient loués à un expéditeur européen autorisait l’exportateur à exporter en franchise jusqu’à concurrence du montant de la location.[2] Cependant, de nombreux droits supplémentaires étaient perçus par les autorités douanières du Maghreb, parfois fixés par la coutume, parfois confirmés dans les traités. La suppression de ces taxes était un sujet de grande préoccupation pour les dirigeants chrétiens dans la rivalité pour l’avantage commercial en Méditerranée.[3] Le traité de 1323 entre Abou Bakr, le souverain Hafside de Tunis, et Jacques II d’Aragon, qui confirma un traité antérieur (1314) entre leurs prédécesseurs, indique certains de ces droits et taxes.[4]

 

Le strict respect des différentes réglementations et l’attitude généralement positive des dirigeants maghrébins vis-à-vis du commerce avec les états européens favorisèrent une croissance soutenue dans le commerce intra-méditerranéen.[5] Comme Fisher note,[6] le point essentiel du point de vue international était la libéralité des musulmans en matière de commerce et de conscience envers les peuples d’autres races et croyances, à laquelle nous avons des témoignages frappants concernant la Turquie et Zanzibar à l’époque victorienne,[7] et le strict respect des obligations conventionnelles, qui a été si grossièrement déformé au mépris de la preuve la plus positive de nos propres dossiers.[8]

Lane-Poole, sur la base de preuve documentaire contemporaine, décrit les souverains de Barbarie à la fin du Moyen Age comme « doux et juste » et leurs relations avec « les nations commerçantes de la chrétienté » comme « amiable et juste. » Ce point de vue fut évidemment approuvé par l’agent d’Henry VII et VIII à la cour d’Aragon.[9] La « parole d’un musulman » était encore proverbiale au XIXe siècle, et la pratique chrétienne de la « guerre non déclarée, » si répandue en Méditerranée, qui taxa même l’ingéniosité terminologique de Carlyle, était odieuse pour les « Barbaresques.[10] » La duplicité occidentale est bien évidente comme dans le cas suivant. En 1485, le royaume de Fès conclut un traité de paix et d’amitié avec les monarques espagnols, mais neuf ans plus tard, en 1494, il devient le sujet de deux traités de partage entre le Portugal et l’Espagne.[11]

 

Ainsi, comme note Fisher :

« L’incapacité à apprécier l’interdépendance économique essentielle entre l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud, dont l’intégration de l’Algérie en France n’était qu’un développement logique et mutuellement bénéfique, a eu un effet profond et durable sur notre traitement historique de cette région. Il contribua à promouvoir l’illusion de la Méditerranée comme un foyer particulier de piraterie, qui fut plus ou moins sous contrôle depuis l’époque de Blake par les navires de guerre chrétiens, et de sa rive sud comme la demeure de fanatiques et de hors-la-loi dont la seule la ressource, en l’absence du commerce, de l’industrie et de l’agriculture, reposait dans la déprédation impitoyable et constante du commerce chrétien. Une telle image, pourtant commode à la politique tortueuse de l’époque ou satisfaisant le chauvinisme des temps plus modernes, trouve peu de soutien dans les témoignages contemporains. Ils ne laissent aucun doute sur le fait que notre commerce souffrait principalement de la violence des corsaires ou pirates chrétiens, surtout dans les eaux anglaises et égéennes, et que ses difficultés étaient intensifiées par les rivalités des unités navales régulières en Méditerranée.

Elle obscurcit d’ailleurs toute la base de nos relations avec la côte de Barbarie, soucieuse de la valeur essentielle de ses installations portuaires et de ses approvisionnements, non seulement pour nos navires marchands, mais pour l’entretien des navires de guerre, des bases navales et des opérations militaires dans la Méditerranée.[12] »

 

De plus, l’Afrique du Nord n’était pas seulement une région commerçante prospère, elle avait une place importante dans l’essor de la science moderne et de l’apprentissage de chaque côté de la Méditerranée. Il est inutile d’aborder cette question trop longtemps ici, mais des détails sur le monde musulman hautement sophistiqué d’un bout à l’autre peuvent être trouvés dans un autre ouvrage.[13] Brièvement, ici, il vaut la peine de mentionner quelques faits pour illustrer cela. La naissance et l’essor de l’enseignement supérieur moderne et des études médicales dans l’Occident chrétien doivent principalement au rôle décisif joué par la ville tunisienne d’al-Qayrawan.[14] Le rôle du Maroc dans les arts florissants, l’apprentissage et les sciences de la période médiévale, de chaque côté de la Méditerranée, est un héritage qui peut difficilement être comparé.[15] L’Algérie, et principalement la ville de Bejaia, fut au centre du transfert de l’apprentissage mathématique musulman et de la montée des mathématiques modernes à l’Occident.[16] Les témoignages de visiteurs de la région soulignent aussi toujours la condition très civilisée de la région. Léon, l’Africain (1526) qui, dans sa jeunesse, fut une sorte de greffier médical à l’hôpital des « étrangers » à Fez, rapporte son expérience personnelle du pays au début du XVIe siècle. Il témoigne de la « civilité, de l’humanité et de la loyauté des barbares… un peuple civil (qui) se prescrit des lois et des constitutions et instruits dans les arts et les sciences. Même résidant à Rome, il parle avec nostalgie de la vie agréable dans le centre de l’Algérie et peut-être revint à Tunis en 1534, appelé par notre agent au Saint-Siège « une ville aussi grande que Rome.[17] »

Eanes Zurara décrit l’étonnement des envahisseurs portugais devant la beauté et la richesse des demeures mauresques qu’ils saccagèrent à Ceuta en 1415, « nos maisons à côté, ressemblent à des porcheries.[18] »

 

Il n’y a pas non plus de place pour l’affirmation généralisée que l’on trouve dans la plupart des ouvrages occidentaux que l’arrivée des Turcs en Afrique du Nord fut synonyme de chaos et de désordre. Loin de là, comme on le verra plus loin, ce sont les Turcs qui, par leur intervention, sauvèrent l’Afrique du Nord du destin rencontré par les autres peuples des autres continents après l’arrivée des Occidentaux, c’est-à-dire leur extermination totale.[19] Les Turcs apportèrent la puissance militaire dont ils avaient tant besoin pour aider les musulmans locaux pour affronter celle des deux nations chrétiennes les plus puissantes de l’époque : l’Espagne et le Portugal.
En plus de cela, l’arrivée des Turcs donna un nouveau souffle à une région qui commençait à souffrir de ses divisions. Comme Fisher,[20] se référant à un certain nombre de sources contemporaines, souligne :

« Une autre idée conventionnelle erronée, selon laquelle la période de domination turque en Barbarie était une stagnation stérile, peut être contrebalancée dans une certaine mesure par l’évidence des témoignages contemporains du développement régulier, et à un moment étonnamment rapide, de la ville d’Alger pendant presque trois siècles d’un obscur tributaire de l’Espagne à la capitale d’un état stratégiquement important et même, pour un bref instant, le centre du commerce de la Méditerranée, d’où les armées républicaines françaises étaient en partie nourries et financées.[21] En tant qu’avant-poste de l’empire, elle traversa le cycle de l’évolution qui nous était si familier dans les années suivantes, d’une province propriétaire à une colonie, puis à un dominion autonome.[22] Les Turcs conservèrent les traditions et les caractéristiques de l’ancien empire ottoman, leur ferme plaidoyer du laissez-faire,[23] et la remarquable continuité de leur administration pendant plus de trois siècles créèrent un contraste marqué avec le cours des événements de l’Europe contemporaine.

Pendant cette période, Tunis, souvent considéré comme un « état essentiellement pirate, » entièrement dépendant du pillage, était de plus en plus un « grenier » pour l’Europe du Sud, et les répercussions d’une grave sécheresse à l’époque de la Restauration semblent s’être étendu jusqu’à Londres et Archangel.[24] Lorsque, très tardivement, Tripoli entra dans l’orbite de notre intérêt politique, ses normes sociales et diplomatiques ne se sont pas révélés être inférieure aux nôtres.[25]

Au début des dix-septième et dix-neuvième siècles, la loi et l’ordre étaient réputés plus élevés en Barbarie qu’en Europe et, au moment de sa reddition, Alger était considérée comme la ville la mieux réglementée du monde.[26] En dehors de plus d’avantages matériels, il est à noter que l’un des conquérants français trouva que la majorité des Algériens étaient plus instruits que la majorité des Français.[27]

 

 

 

 

[1] W. Spencer: Algiers in the Age of the Corsairs; University of Oklahoma Press; 1976; p. 10.

[2] W. Spencer: Algiers in the Age of the Corsairs; University of Oklahoma Press; 1976; p. 11.

[3] W. Spencer: Algiers in the Age of the Corsairs; University of Oklahoma Press; 1976; p. 11.

[4] W. Spencer: Algiers in the Age of the Corsairs; University of Oklahoma Press; 1976; p. 11.

[5] W. Spencer: Algiers in the Age of the Corsairs; University of Oklahoma Press; 1976; p. 11.

[6] G. Fisher: Barbary; op cit; p. 10.

[7] The Historian’s History of the World (HHW). xxiv. 363; ES Creasy: History of the Ottoman Turks;  London; 1878; pp. 108-9; (Lord) Kitchener in Sir P. Mitchell, African After-Thoughts, London, 1954, p. 59.

[8] J. Morgan: A Complete History of the Piratical States of Barbary; London; 1750; pp. 189-90; Annual Register (AR). 1816, pp. 325-9.

[9] J Leo Africanus: Historie of Africa; tr. J. Pory; 1600; ed. R. Brown (Hakluyt Society); 3 vols; London; 1896; pp. 123, 182, and 184; S. Lane-Poole: The Barbary Corsairs; Story of the Nations Series; London; 1890; pp. 7 and 22-6.

[10] G. Fisher: Barbary legend; p. 10.

[11] H. De Castries: Les Sources Inédites de l’Histoire du Maroc de 1530 a 1845 (SIHM)  (Paris: Paul Geuthner, 1918-36) (Spain), pi and iv.

[12] G. Fisher: Barbary legend; pp. 6-7.

[13] SE Al-Djazairi: The Golden Age; op cit

[14] NL Leclerc: Histoire de la médecine Arabe; 2 vols; Paris; 1876.

  1. Singer: A Legend of Salerno. How Constantine Brought the Art of Medicine to the Christians; Johns Hopkins Hospital Bulletin, vol. 28, 1917; pp. 64-9.

[15] T. Burckhardt: Fez City of Islam; the Islamic Text Society; Cambridge; 1992.

  1. Landau: Morocco: Elek Books Ltd, London 1967.

[16] W. Montgomery Watt: The Influence of Islam on Medieval Europe, Edinburgh University Press, 1972. pp. 63-4.

RE Grimm: The Autobiography of Leonardo Pisano”, Fibonacci Quarterly, Vol. 11, 1973, pp. 99-104.

[17] In G. Fisher: Barbary legend; p. 23.

[18] CR Boxer: The Portuguese Seaborne Empire; 1415-1825; Hutchinson; London; 1969; p. 13.

[19] W. Howitt: Colonisation and Christianity: Longman; London; 1838.

[20] G. Fisher: Barbary; pp. 12-3.

[21] H. De Grammont: Histoire d’Alger Sous la Domination Turque; Paris; 1887, p. 348; E. Plantet: Correspondence des Deys d’Alger avec la Cour de France 1577-1830; 3 vols; Paris; 1893; ii. 439- 52; Add. MME. 34932, &C.

[22] Le Sultan approuva les changements constitutionnels de 1626, 1659, 1671, and 1710.

[23] Ie for local administration.

[24] Le navire de Dudley North à Smyrna chargea du grain à Archangel pour Livourne. In 1801 ‘the preservation of Malta’ dependait du maïs de Tunis, Foreign office (FO). 77/4, 3 Jan, 1801. For 1830 see G. Esquer: La Prise d’Alger, Paris; 1923; p. 270.

[25] JB De la Faye: Etat des Régences de Barbarie, Tripoli, Tunis et Alger, The Hague; 1704; pp. 46-100.

[26] E. Pellissier de Reynaud: Annales Algériennes; 3 vols; Paris; 1854; je. 77, et déclin râpide, iii. 276-7. Sa bonne réglementation étonna les Français, C. de Rotalier, Histoire d’Alger., ii. 475; G. Esquer: La Prise, pp. 377-455, etc.

[27] G. Fisher: Barbary; p. 23.

 

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