OSMANLI

OTTOMANS

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Chapitre Onze

 

Mythes, méprises et inversion des rôles

 

Le mythe de la piraterie musulmane et les véritables raisons de l’assaut chrétien sur l’Afrique du Nord musulmane

 

Tout au long de l’histoire, toutes les attaques militaires occidentales contre l’Islam furent fondées sur l’argument selon lequel, elles étaient une réponse à l’agression ou à la menace musulmane.

Dans les chapitres précédents, nous avons vu comment les croisades furent lancées en réponse à la menace et aux atrocités soi-disant musulmanes/ottomanes. Les attaques répétées des chrétiens occidentaux contre l’Afrique du Nord furent justifiées du fait d’être des réponses à la piraterie musulmane. La croisade contre al-Mahdiya (en Tunisie) en 1390, le chroniqueur français contemporain Froissart affirme, que c’était parce que la ville était un « dédale » de pirates, dont les raids soudains pourrait frapper n’importe quelle île ou côte de la Méditerranée occidentale.[1] Mais dans le même ordre d’idée, le même Froissart ajoute que tout comme Calais, en France, est la clé de l’entrée et de la sortie de la France et de la Flandre, que Mahdiya était donc la clé des trois royaumes musulmans de la « Côte de Barbarie. »[2]

L’appel lancé en 1858 par monseigneur Pavy, l’évêque d’Alger, pour la construction de la cathédrale de Notre Dame d’Afrique à Alger, dans un passage de cet appel reproduit dans la Revue Africaine, se penche longuement sur les horreurs de la « piraterie musulmane. » L’évêque insiste sur la nécessité de la conquête française de l’Algérie en 1830, « qui mis fin à ces horreurs[3] » en les remplaçants par ses propres horreurs. Cependant, les véritables objectifs français, étaient de chasser les Algériens comme les Indiens l’avaient été en Amérique, pour transformer l’Algérie en une terre de colonisation pour les colons chrétiens.[4]

 

Tout comme le mythe de la piraterie fut utilisé pour justifier les attaques contre l’Afrique du Nord, le même mythe a été adopté depuis par les historiens occidentaux qui non seulement l’ont magnifié mais lui ont aussi donné une légitimité intellectuelle. Dans son livre sur l’Histoire d’Alger, écrit (en 1841) dans les premiers stades de l’occupation française de l’Algérie (commencée en 1830), Rotalier débute ainsi :

« Au moment où la France tente une conquête qui semble sans fin et une colonisation qui ne semble pas avoir commencé, n’a-t-elle pas besoin de toute la lumière de l’histoire, de ce flambeau dont nous nous sommes servis dans le passé pour éclairer les temps à venir ? Les savants essaient maintenant d’établir des liens entre les grandes civilisations de Rome et de France, jetant dans la poussière les onze siècles de barbarie (de présence musulmane en Afrique du Nord), érigeant de nouvelles villes sur les ruines de Rome. Ceci est le chemin. Nous combattons la sauvagerie musulmane. Nous voulons la soumission et la civilisation des Arabes. Nous sommes les successeurs des pirates. C’est leur histoire que nous devons connaître et essayer d’écrire ….

A l’époque où tant de grandes choses étaient accomplies et préparées, au moment où la civilisation semblait avoir vaincu les ténèbres et la barbarie (il fait référence ici à la renaissance chrétienne occidentale), un étrange royaume se fondait au cœur de la Méditerranée à Alger, un repaire de pirates dont le pillage infâme a été une période de trois siècles d’insultes contre la civilisation et des attaques contre ses plus grandes réalisations.

L’histoire que nous écrivons n’est pas une histoire semblable aux autres, ce n’est pas une histoire de nation, c’est une histoire de 12.000 pirates, une masse de brigands infâmes, de Turcs et de renégats, se précipitant à Alger de toutes les parties du monde, des bâtards qui ne savaient pas qui étaient leurs pères et qui ne reconnaissaient pas leurs fils, des soldats sans famille, des despotes sans héritiers, une vile corporation sans aucune foi, condamné au célibat par la loi et l’état et se livrant aux pires vices.[5] »

 

Cette image, que Rotalier peint d’Alger, est une image partagée par la quasi-totalité de l’érudition occidentale bien qu’elle soit également contredite par la réalité. Fisher, qui mena une étude plus approfondie du sujet, note comment :

« Un étudiant des relations extérieures avec les unités de la Barbarie turque, diversement décrit comme des royaumes, des régences, des républiques militaires et des états pirates, se trouve confronté à un éventail ahurissant de difficultés. Il est coutume de décrire la puissance navale turque inexistante après la bataille de Lépante et la carrière ultérieure des régences barbaresques, réduites au rôle de « petits pirates, » comme d’un déclin progressif, de « déclin à la chute, » jusqu’à ce que la conquête française d’Alger en 1830 libère la Méditerranée du fléau qui l’avait terrorisée pendant trois siècles et mis à contribution toutes les puissances maritimes de l’Europe et de l’Amérique.

 

En dépit des intérêts importants, navales et commerciaux, en Méditerranée et au Levant, les histoires anglaises ne font généralement aucune allusion aux relations avec les régences, sauf les références aux activités de Blake sur la côte de Barbarie et habituellement dans des termes qui auraient grandement surpris l’amiral en personne. Ses successeurs immédiats en Méditerranée, ou ses supérieurs chez lui et aux opérations d’Exmouth en 1816, dont il existe encore tant de versions vagues et contradictoires. Même ces événements, bien qu’illustrant des développements importants dans la politique méditerranéenne, ne peuvent être entièrement ignorées. L’attitude de la Compagnie du Levant envers l’Afrique du Nord est souvent très obscure. Peu ou ne fait pas de mention de la Compagnie de Barbarie, qui résulte de notre premier lien commercial et politique permanente avec un pays Muhammadien.

 

Les histoires navales aussi et comme tout le reste, omettent non seulement la plus grande partie de l’information factuelle qui serait normalement considéré comme essentielle à l’étude de telles opérations. Ce domaine de nos relations doit être abordé avec une grande dose de méfiance. Il n’est pas amoindri par la difficulté de concilier des versions rivales, de divers pays, des activités navales dans ces eaux. Ceci, ajouté à des récriminations constantes entre les puissances chrétiennes, ne peut manquer de susciter une suspicion considérable quant à l’exactitude de l’image qui nous est habituellement présenté.

 

Peu de satisfaction ou d’éclaircissement peuvent provenir de généralisations radicales qui sont trop souvent improbables, incohérentes, voire contradictoires.

Si on admettons, et pour cause, qu’il y a « très peu d’archives fiables » des affaires dans ces états, alors que sous la domination turque, ou qu’une grande partie de leur histoire est « très obscure, » ou que leurs institutions sont sans intérêt pour nous, quelle confiance peut être placé dans des assertions catégoriques que pendant trois siècles, il ne se passa pas un jour sans l’arrivée d’au moins d’un prise à Alger, dont les habitants jusqu’au « humble fellah » vécurent des seuls fruits de la piraterie ou qu’elle eut le gouvernement le « plus exécrable qui n’ait jamais existé dans le bassin de la Méditerranée » ou que son intérieur était le théâtre de « la plus horrible anarchie perpétuelle ? [6] »

 

Si, d’autre part, il est vrai qu’il existe « une abondante littérature à partir de laquelle chaque détail de la vie dans les villes de pirates est connu, [7] » comment pouvons-nous compter notre dépendance presque exclusive des écrivains dont la connaissance de la Barbarie était extrêmement mince, comme Jovius, Dan, et Rycaut, et pour l’existence de tant d’incohérence et de contradiction ? « Pourquoi y a-t-il si peu de référence dans les histoires de Playfair et de Grammont, par exemple, aux expériences réelles des nombreux hommes qui connaissaient bien ces pays et leurs habitants, et les ont enregistrées d’une manière objectif et, parfois, appréciative ?

Dans une large mesure, les régences furent victimes de l’histoire sous une forme singulièrement non scientifique. Il est d’usage que leur comptes cessent brusquement avec la capitulation de la ville d’Alger et une heureuse fin classique,[8] consistant dans ce cas de la délivrance de la Méditerranée d’un fléau qui a duré, selon plusieurs historiens, pour trois ou six siècles ou même selon certains depuis les Carthaginois.[9]

 

Fisher reste un des rares exceptions. En règle générale, les historiens occidentaux, profitant de l’ineptie actuelle de l’érudition musulmane, ont réussi l’extraordinaire exploit de tourner les choses à l’envers. Non seulement ils ont créé le mythe de la piraterie musulmane qui s’attaque aux chrétiens mais ils ont également transformé les pirates chrétiens, responsables de la dévastation des économies musulmanes, en marchands. La destruction de ces « marchands » a été dans une grande mesure cachée à la connaissance.

 

Ce sont les principaux points d’attentions dans ce chapitre. Il donnera d’abord une vue d’ensemble de la façon dont le mythe de la piraterie musulmane fut cultivé dans la rhétorique occidentale et l’érudition. Puis, en regardant les méfaits des Portugais dans l’océan Indien (au début du quinzième siècle), il montrera comment les pirates chrétiens ont été transformés en commerçants et en entrepreneurs audacieux. La troisième rubrique examinera comment les villes et cités musulmanes, censées être des tanières de pirates et de corsaires, étaient en fait très ouvertes pour le commerce chrétien et les ambassades de diverses sortes. Les quatrième et cinquième rubriques montreront que plutôt que la piraterie musulmane appauvrissant la chrétienté ce fut en fait, la piraterie chrétienne occidentale qui fut responsable de la destruction de la société musulmane d’Afrique du Nord. La sixième et dernière rubrique traitera des principales raisons des attaques chrétiennes et des invasions de l’Afrique du Nord.

 

 

 

 

[1] Froissart quoted in KM Setton; The Crusade of Barbary and Nicopolis; op cit; p. 331.

[2] Froissart quoted in KM Setton; p. 331.

[3]  In Revue Africaine; Vol 2 (1858); pp 337-52.

[4] See, for instance, VA Hain: A La Nation. Sur Alger; (Paris; 1832).

[5] Ch. De Rotalier: Histoire d’Alger; Chez Paulin, Paris; 1841; vol 1; pp. i-iii.

[6] J. Soames, The Coast of Barbary, London; 1938; p. 153; H. De Crammont: Histoire d’Alger sous la domination Turque; 1516-1830, Paris; 1887; pp. i and ii.

[7] J. Soames, The Coast of Barbary, p. 146.

[8] H. De Crammont: Histoire; Sir RL Playfair: Scourge of Christendom, Annals of British Relations with Algiers Prior to the French Conquest, London; 1884; and E. Le Marchand: L’Europe et la conquête d’Alger, Paris, 1913. Compare GM 1830, 70, with AR. 1830, p. 23.1. Plutard conseiller de Bonaparte en Egypte.

[9] G. Fisher: Barbary Legend; Oxford at the Clarendon Press; 1957; pp. 1-3.

 

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