OSMANLI

OTTOMANS

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Constantinople sous les Turcs

 

La prise ottomane de Constantinople provoqua une explosion d’émotions dans l’Europe chrétienne. Pour Christian Ier, le roi du Danemark et de la Norvège, « le Grand Turc était la bête surgissant de la mer décrite dans l’Apocalypse.[1] »

Un chroniqueur géorgien écrivit : « Le jour où les Turcs prirent Constantinople le soleil s’obscurci.[2] »

Le contemporain Doukas, éclate dans une lamentation dont voici des extraits :

« O ville, ville, ville de toutes les villes ! O ville, ville placée au centre des quatre coins du monde, la gloire de la foi chrétienne et de la destruction des barbares ! O ville, ville, ce second paradis planté en Occident, ce jardin où tant d’arbres ont fleuri, chargés de fruits spirituels ! Où sont vos beautés maintenant, ô paradis ? Où est la force que la grâce du Saint-Esprit vous a permis de donner à l’esprit et au corps? Où sont les corps des apôtres de notre Seigneur, reposés il y a si longtemps dans ce Paradis qui s’épanouit éternellement, parmi lesquels se trouvaient la cape pourpre, la lance, l’éponge et le roseau, qui nous a permis de croire que nous l’avons vu ressuscité sur la croix ? Où sont les reliques des saints, où sont les restes de Constantin le Grand et les empereurs qui le suivirent ? Les rues et les entrées des bâtiments, les carrefours, les champs et les vignes, se serraient avec les reliques des saints, avec les corps des hommes de haut et bas degrés, des moines et des nonnes saintes, O perte amère ! Les corps de Tes serviteurs, ô Seigneur, ont été chassés pour être une proie pour les oiseaux du ciel, l’air, la chair de Tes saints a été disséminée sur la nouvelle Sion pour être rongée par les bêtes sauvages sans qu’il n’y ait personne pour les enterrer ….

Voici, Seigneur, et considérez à qui Vous avez fait cela ; les jeunes enfants sevrés furent massacrés ; doivent-ils tuer le prêtre et le prophète dans le sanctuaire du Seigneur ? Les jeunes et les vieillards gisent par terre dans les rues ; mes vierges et jeunes hommes sont emmenés en captivité, le Seigneur a accompli sa fureur ; Il a répandu l’ardeur de Sa colère, allumé un feu dans la ville et Il a dévoré ses fondations….

Frémissez, ô Soleil et toi, ô terre ! Pleurez pour notre peuple, tout à fait abandonné par son dieu le plus juste, à cause de ses transgressions ! Nous ne sommes pas dignes de lever les yeux vers le ciel ; laissez-nous plutôt les baisser et tourner nos visages sur la terre et pleurer.[3] »

 

Dans leurs écrits, les contemporains insistent sur tous les détails morbides de l’inhumanité des Turcs et le Turc stéréotypé, sauvage et sanguinaire, s’abattant sur les chrétiens innocents, et les massacrant sans distinction, fut fermement établi dans la tradition de l’Occident grâce aux mensonges des historiens mythomanes haineux et disons franchement xénophobes, même envers leurs compatriotes.[4] Le 30 septembre 1453, le pape Nicolas V, émit une bulle de croisade pour toute la chrétienté. Dans celle-ci, et bien qu’il ne fit rien lui-même pour protéger les orthodoxes, il dénonça Muhammad II (le conquérant de Constantinople) comme :

« Le cruel persécuteur de l’église du Christ, le fils de Satan, le fils de la perdition, le fils de la mort assoiffé du sang des chrétiens. » Il affirma aussi que le Sultan était le grand dragon rouge avec sept têtes couronnées par sept diadèmes et dix cornes décrits par Saint Jean.[5]

 

Il est intéressant de noter que malgré cela, jamais dans l’Histoire, le pape, ses prédécesseurs ou ses successeurs et les leurs, ne se sont jamais remis en question, ne se sont attribués une défaite ou une erreur à cause d’eux même, comme s’il était impossible qu’ils soient égarés ou dans l’erreur, du fait qu’ils se considèrent comme la race d’élite, la grande race des guerriers blanc comme ils disent, au-delà de toute faute, de tout péché, de tout égarement et qui ne peut jamais être dans le tort ! Le fanatisme extrême de l’orgueil.

 

Les terribles cruautés étaient bien sûr non seulement exagérées mais la plupart du temps fausses, comme nous le verrons par la suite, non seulement dans le but de mobiliser l’opinion chrétienne contre les Turcs mais aussi dans le but de faire accepter l’opinion chrétienne que ce n’était que la juste rétribution pour le refus grec d’accepter la foi catholique et qui par conséquent les conduisit à leur perte.

L’archevêque Leonard, écrivant son compte au pape Nicolas, dit ainsi :

« Je me souviens, père très béni, que lorsque j’écrivis pour la première fois à votre sainteté dans les termes les plus graves au sujet de l’union avec les Grecs, je dis entre autres, « En raison de l’attaque des Turcs que nous espérons aura lieu dans un proche avenir, nous sommes entre l’espoir et le désespoir. » L’espoir dans l’aide que nous attendions de vous nous a donné confiance, la peur de l’obstination des Grecs nous fit désespérer. Hélas ! Quel espoir pourrait-il y avoir pour un peuple endurci par la profondeur de leur iniquité, pour un corps qui était resté pendant tant d’années coupé de sa tête, sans aucune vie spirituelle ? Comment pourraient-ils être tout sauf désespérés et rejetés par Dieu, quand ils sont restés à une telle distance de l’église romaine et se sont engagés dans tant de dissimulations, dans tant de mensonges et se sont tenus si fermement séparés (comme vous le voyez cela ne peut s’appliquer qu’aux autres alors qu’ils sont eux-mêmes ainsi, la charité qui se moque de la misère en quelque sorte) ? Même maintenant tandis qu’ils sont en captivité et chassés de leur ville, de leurs églises, de leurs trésors (volés en partie par les catholiques) et de leurs maisons, ils essaient de blâmer les Latins pour leurs offenses en disant « Parce que nous avons fait l’union, et prêté attention au pontife de Rome, nous méritons de souffrir le déplaisir de Dieu. »

Y a-t-il jamais eu une telle obstination ? Si c’est vraiment une mauvaise chose, vous devez également condamner Saint Basile, Saint Athanase, Saint Cyrillus et les autres premiers pères que vous détenez en grande estime, parce qu’ils croyaient en une foi sainte et indivisible, tenue en commun avec l’église de Rome, la maîtresse de tous les chrétiens (et qui ne peut supporter de voir quelqu’un au-dessus d’elle). Ces choses ne sont pas arrivées parce que vous avez fait l’union, mais parce que vous l’avez faite hypocritement et non dans l’esprit de vérité. C’est pour cette raison que Dieu est justement en colère ; pour cette raison, comme une punition juste, vous avez été conduits entre les mains de vos ennemis. N’avez-vous pas rompu votre promesse au sujet de l’union (comme vous le voyez, seule l’union les importe, la vie des gens, ne leur importe pas), qui a été faite par écrit et confirmé par un serment sacré au Synode de Florence ? N’avez-vous pas refusé l’obéissance et caché le sens du décret ? Et les messagers de Dieu, ô Grecs, n’ont-ils pas continuellement prédit tandis que vous, comme l’aspic, avez sournoisement bouchés vos oreilles et refusés d’obéir à la sainte église catholique, la mère des croyants ? Pleurez pour vos peines mais blâmez vous-mêmes, ne condamnez pas les autres (qui vous ont abandonné parce que justement vous avez refusé l’union) et ne cherchez pas à les blâmer. »[6]

 

La vue des hordes turques causant la désolation à l’héritage grec prévalut pendant des siècles mais les destructions causées par les premiers croisés sur la même ville furent dument oblitérées. Pears écrit :

« Les résultats de la destruction de l’empire étaient d’un caractère uniformément désastreux. Constantinople, qui avait été le cœur de l’empire et pendant des siècles le grand rempart de la civilisation européenne, devint le fief des professeurs d’une croyance hostile. Après avoir aidé l’Europe en résistant aux longues empiétements des Turcs, elle devint d’abord un avant-poste isolé du christianisme entouré de hordes hostiles puis, après un siècle de lutte, pas tout fait glorieux, il fut submergé par eux et par sa capture l’Europe perdit tout ce que ses citoyens ont pu apporter à la civilisation. La philosophie, l’art, la théologie et la jurisprudence qui avait émané de ses écoles avaient, heureusement, influencé les terres de l’Occident parce qu’après la conquête, la ville cessa d’exercer une influence sur la pensée européenne. Sous la domination de ses nouveaux maîtres, elle était destiné à devenir la capitale la plus dégradée en Europe et incapable de contribuer, d’une quelconque manière, au progrès de la race humaine. Aucun art, aucune littérature, aucun artisanat même, rien que le monde aurait bien voulu garder, ne vint depuis 1453 de la ville reine. Sa capture, pour autant que les yeux humains puissent le voir, a été pour le monde un malheur presque sans aucun avantage compensatoire. Les résultats désastreux de la conquête tombèrent avec plus de force sur les sujets conquis de l’empire…. Après la conquête, il devint vite inutile aux chrétiens d’essayer de conserver une forme de propriété si facilement emportée. Ceux qui, malgré tous les obstacles s’arrangèrent pour sauver quelques centaines d’Aspers, devinrent des objets de convoitises de leurs voisins musulmans et cachèrent soigneusement leurs petites économies. Le manque de sécurité et l’absence de routes étaient des maux que les chrétiens partageaient, quoique dans une moindre mesure, avec les Turcs. Toutes les incitations à l’accumulation de richesse, mais surtout pour les chrétiens, furent supprimées jusqu’à ce tout le monde cessa enfin de sauver ou de travailler plus qu’il n’était nécessaire pour garder ensemble, le corps et l’âme. On ne peut pas non plus dire que la condition de la population sous la domination turque a à cet égard s’est grandement améliorée de nos jours. A l’intérieur de l’empire, l’homme qui a acquis un peu de richesse veille à ne pas paraître meilleur que ses voisins. Dans la capitale et quelques ports maritimes, les chrétiens avaient une chance un peu plus grande mais même-là, la pratique de presser un riche marchand grec ou arménien et le dépouiller de ses biens subsistait au siècle dernier et n’est pas encore tout à fait éteint. La pauvreté, conséquence d’un mauvais gouvernement, est le résultat le plus visible de la conquête touchant la population de l’empire. Les terres ont été autorisées à rester en jachères, les industries perdues, les mines oubliées, les ventes et le commerce ont presque cessé d’exister et la population a diminué. L’état le plus riche d’Europe est devenu le plus pauvre et les plus civilisés sont devenus les plus barbares.[7] »

 

Des points de vue comme Pears, peuvent être multipliées à l’infini dans la littérature occidentale. Le Français Chateaubriand, par exemple, écrit:

« Tout ce qui tombe entre les mains des Turcs devient aride. Ces envahisseurs appartiennent aux races barbares dans la mesure où ils détruisent tout … ce sont des vampires qui saignent leur victime jusqu’à leur dernier souffle et après cela, ils passent à une autre.[8] »

 

 

 

 

[1] Loci e libro veritatum; ed. JET Rogers (Oxford, 1881); p. 158; Chronicles of London, Ed. CL Kingsford (Oxford, 1905); p. 164.

[2] Quoted in AA Vasiliev: History of the Byzantine Empire; vol I; Madison, 1952; p 655.

[3] Doukas: Byzantine History; in The Siege of Constantinople 1453: Seven Contemporary Accounts; (Melville Jones) pp. 108-111.

[4] Note 47: Cf. M. Gilmore: The World of Humanism; 1453-1517 (New York, 1952); pp 20-1, qui croirait qu’une telle vue du Turc était le produit de la littérature du 16ème siècle.

[5] L. Pastor: History of the Popes; Ed and tr. F. Antrobus.; 276. In R. Schwoebel: The Shadow of the Crescent: The Renaissance Image of the Turk; Nieuwkoop; 1967; p. 31.

[6] Bernard of Chios; in The Siege of Constantinople (JR Melville Jones;) pp. 13-4.

[7] E. Pears: The Destruction; op cit; pp. 416-7; and 419.

[8] Abridged from Chateaubriand: Itineraire; op cit; pp. 934; 974.

 

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