CROISADES

La fermeté du sultan

 

Les deux armées interrompirent alors le combat et Katloushah se dirigea vers une montagne voisine sur laquelle il monta, persuadé qu’il avait remporté la victoire et que Boulay était à la poursuite des fuyards. Arrivé sur la montagne, il vit la plaine et les rochers couverts de troupes et l’aile gauche du Sultan qui tenait ferme avec ses drapeaux déployés. Frappé d’étonnement et de stupeur, il resta dans sa position jusqu’à ce qu’il eût rassemblé de nouveau ses soldats et ceux qui avaient poursuivi les fuyards de l’armée du Sultan et qui ramenaient un grand nombre de prisonniers musulmans dont l’émir ‘Izz ad-Din al-Dimour, le chef des Mamalik du Sultan. Katloushah le fit venir et lui demanda d’où il était et il répondit : « Je suis un des émirs d’Égypte. » Puis il l’informa de la présence du Sultan sur le champ de bataille, à la tête des troupes égyptiennes.

Le commandant tatar réuni alors ses officiers et les consulta sur la suite de l’action quand à ce moment les tambours et les trompettes du Sultan résonnèrent si fort qu’ils firent trembler la terre et jetèrent l’effroi dans les cœurs. Boulay, l’un des commandants tatars, décida à ne pas rester plus longtemps et quitta Katloushah, à la tête d’environ vingt mille hommes, sitôt après le coucher du soleil.

Le Sultan et les soldats de son armée passèrent la nuit à cheval et les tambours furent continuellement battus si bien que les fuyards musulmans guidés par le bruit purent les rejoindre. L’armée du Sultan encercla alors la montagne au sommet de laquelle les Tatars avaient passé la nuit. Baybars, Silar, Kanjak et les grands émirs passèrent toute la nuit à visiter les émirs et les soldats, les conseillant et leur demandant de rester éveillés et d’être prêt à livrer une attaque.

 

La défaite des Tatars

 

Lorsque le dimanche se leva, toutes les troupes du Sultan se trouvaient de nouveau rassemblées et tous reprirent leurs positions respectives tandis que les munitions et les bagages étaient à quelque distance. L’armée musulmane resta dans cette position jusqu’au moment où le soleil se leva sur l’horizon. Alors Katloushah rangea son armée en ordre de bataille, descendit dans la plaine et la bataille s’engagea.

Les Mamalik du Sultan et leurs commandants s’avancèrent contre Katloushah et Jouban, les attaquèrent avec une extrême vigueur, tantôt avec des flèches et tantôt de près et chaque émir vint successivement engager le combat. Les Mamalik du Sultan soutinrent le combat avec une extrême obstination et plusieurs d’entre eux eurent perdirent plusieurs montures. Le combat resta ainsi jusqu’au milieu du jour puis, Katloushah regagna la montagne ayant perdu quatre-vingts hommes et un grand nombre de blessés tandis que toute son armée était consumée par la soif.

Un des prisonniers musulman prit par l’ennemi s’échappa et rendit auprès du Sultan qu’il informa que les Tatars avaient l’intention d’attaquer dans la matinée.

 

Le lundi, à la quatrième heure, les Tatars montèrent à cheval et descendirent la montagne sans éprouver aucune opposition puis s’avancèrent vers la rivière où ils se précipitèrent. Dès lors, la malédiction divine tomba sur eux. Les Musulmans, favorisés par la protection d’Allah Exalté, à Lui les Louanges et la Gloire, attaquèrent alors les Tatars et firent sauter leurs têtes puis dans la débandade qui s’ensuivit, Ils les poursuivirent jusqu’à l’heure du ‘Asr avant de retourner près du Sultan.

Des pigeons furent expédiés vers Gaza avec la nouvelle de la victoire et l’ordre d’interdire l’entrée de l’Égypte aux fuyards, de rechercher ceux qui avaient pillé les trésors du Sultan et de les tenir sous bonne garde. L’émir Badr ad-Din Baktout al-Fattah fut désigné pour annoncer en Égypte le succès du Sultan et partit sur le champ. Des lettres, adressées à Damas et aux autres forteresses transmirent également la nouvelle.

Le Sultan passa la nuit sur le champ de bataille et le mardi, au point du jour, la population de Damas sortit au-devant du prince qui se dirigea vers la ville, à la tête d’un cortège composé de cavaliers, de gens du peuple, d’hommes distingués, de femmes, d’enfants formant une immense troupe dont seul Allah Exalté pouvait connaître le nombre. Tous, à grands cris, adressèrent des prières de remerciement au Seigneur et des félicitations au Sultan tandis que les larmes coulèrent en abondance. Les tambours destinés aux bonnes nouvelles furent alors battus et ce jour, présenta un spectacle tel qu’on n’en avait jamais vu de pareil. Le Sultan descendit dans le palais blanc et toute la ville était somptueusement décorée.

 

Les émirs poursuivirent l’ennemi jusqu’à Qariatayn. Les chevaux des Tatars étaient si épuisés que les Tatars complètement découragés, jetèrent leurs armes, et se livrèrent volontairement à la mort. Les troupes égyptiennes les exécutèrent sans résistance. Même les plus faibles des habitants et les esclaves tuèrent un grand nombre d’ennemis et leur enlevèrent un riche butin. Un seul soldat massacra vingt Tatars et plus.

Les tribus arabes des différentes provinces se joignirent à la chasse et embusquèrent les Tatars. Certains d’entre eux approchèrent des nombreux corps de Tatars pour leur servir de guide et leur faire traverser les plaines par un chemin plus court. Ils les accompagnaient ainsi jusqu’à la nuit et les abandonnaient et les Tatars se retrouvaient enfoncés au milieu du désert ou ils ne tardèrent pas à mourir de soif. D’autres qui s’étaient enfui vers Ghoutah, furent attaqués par les habitants de la ville qui tuèrent un grand nombre d’entre eux.

Le Sultan revint sur le champ de bataille, ordonna de réunir les corps de tous les Musulmans qui avaient péri dans le combat et les fit enterrer dans une fosse commune sans ablution et sans linceul comme cela est requis pour ceux qui meurent sur le champ de bataille. Puis, il fut bâti au-dessus de leur sépulture un muret rond.

 

Le gouverneur de Gaza rechercha méticuleusement les soldats qui avaient fui la bataille, les fit arrêter, fouiller et sur plusieurs d’entre eux des bourses pleines d’argent encore cachetées furent trouvées. L’émir ‘Alim ad-Din Sanjar al-Jawouli se posta sur la roule de Damas, accompagné de trésoriers et arrêta plusieurs esclaves desquels il saisit des quantités considérables des objets qu’ils avaient volés et un grand nombre d’hommes furent emprisonnés pour cette raison. L’émir ne cessa ses recherches que lorsqu’il eut récupéré la plus grande partie de ce qui avait été pillé dans le trésor et qu’il ne manquât qu’une quantité insignifiante.

Le Sultan gratifia les émirs de robes d’honneur et de présents. L’émir Sayf ad-Din Bourloughi, l’un de ceux qui avaient pris la fuite, se présenta à sa cour mais ne fut point admis auprès de lui. « Comment ose-t-il se présenter devant moi et soutenir ma vue ? » dit le sultan. Cependant, les émirs intercédèrent pour lui avec insistance si bien que le Sultan lui pardonna et l’admit en sa présence.

 

On arrêta un des émirs d’Alep, qui avait assisté les Tatars et les avaient guidés fut crucifié puis monté sur un chameau et promené ignominieusement dans les rues de Damas et dans la banlieue. Durant tout le mois de Ramadan, la population se livra sans interruption à des transports de joie. Le Sultan fit la prière de la rupture du jeûne et, le troisième jour de Shawwal quitta Damas pour l’Égypte.

 

De la disgrâce des commandants tatars

 

Quant aux Tatars, ils perdirent la plus grande partie de leur armée et quand Katloushah retraversa l’Euphrate, il n’avait plus sous son commandement qu’une troupe peu nombreuse. Lorsque la nouvelle de leur défaite arriva à Hamadan, des cris funestes retentirent dans toutes les provinces. Les habitants de Tauriz et d’autres villes sortirent à la rencontre des fugitifs pour s’informer du sort de ceux que l’on ne voyait pas revenir et durant deux mois, dans la ville de Tauriz, on continua à gémir sur le sort de ceux qui avaient péri dans la bataille.

Quand Qazan fut informé de cette catastrophe, il en fut si profondément affligé que le sang se mit à couler en abondance de ses narines. Il fut sur le point de mourir et évita désormais les sorties et de rencontrer les Khans. Sur dix hommes, seul un à peine revint. Qazan fit comparaître devant lui Kaltoushah, Jouban, Soutay et les commandants qui les avaient accompagnés. Après avoir adressé des sévères remontrances à Katloushah, il ordonna de le tuer cependant, suite aux intercessions des autres commandants en sa faveur, il lui fit grâce. Il fut alors emporté à un distance convenable du trône de manière à qu’il soit tout de même visible pour le roi. Il fut alors saisit par les chambellans et il fut ordonné à toutes l’assemblée de se lever et de cracher sur lui, ce qui fut fait après quoi, Katloushah fut exilé dans la province de Kilan. Boulay quant à lui, reçut un grand nombre de coups de bâton et éprouva les traitements les plus ignominieux.

 

Le Sultan arriva à la citadelle de la Montagne le mardi 23 du mois de Shawwal et toute la population sortit à sa rencontre. Les prisonniers tatars chargés de chaînes marchaient devant le Sultan et portaient suspendues à leurs cous, les têtes de leurs compagnons qui avaient péri dans l’action. Mille autres têtes étaient suspendues au bout de lances et les prisonniers étaient au nombre de mille six-cents précédés par leurs tambours crevés.

 

La défaite des Tatars fut célébrée dans de nombreux vers par les poètes.

 

Cette même année, l’émir Baybars al-Jashankir abolit la fête du martyr qui se célébrait en Égypte. Les Chrétiens conservaient dans un coffre un doigt, qui, suivant eux, était le doigt d’un de leurs martyrs et ils prétendaient que la crue du Nil ne pouvait avoir lieu que si l’on jetait le coffre dans celui-ci. Les Chrétiens d’Égypte se rassemblaient sur le territoire de Shoubra et les habitants du Caire et de Foustat s’y rendaient en foule. Les Chrétiens montaient à cheval pour se divertir et toute la plaine était couverte de tentes et le fleuve encombrés de barques remplies de monde. Pas un musicien ou un bouffon ne manquait de venir à cette fête et les courtisanes y venaient de toutes les villes. Durant ce seul jour, on vendait du vin pour une valeur d’environ cent mille dirhems et les habitants de Shoubra payaient la capitation avec le prix du vin. Le jour de la fête, de nombreux désordres avaient lieu et plusieurs meurtres étaient commis.

L’émir Baybars ordonna d’abolir cette fête et défendit de jeter le coffre dans le Nil. Il envoya les milices et écrivit à tous les gouverneurs de proclamer l’interdiction de célébrer la fête du martyr ce qui causa un vif chagrin aux chrétiens sachant l’amour sans borne qu’ils ont pour le vin. Les coptes et ceux qui avaient feint d’embrasser l’Islam allèrent trouver Taj ad-Din Ibn Sa’id ad-Dawlah qui se rendit auprès de l’émir et lui dit que la perception de la capitation risquait d’être retardée si la fête était supprimée si la crue du Nil n’avait pas lieu. Cependant, Baybars persista et la fête fut abolie.

 

Cette année, le souverain de Sis chargea plusieurs vaisseaux chargés de marchandises dont la valeur s’élevait à environ cent mille dinars qui prirent la mer pour être finalement jetés par le vent dans le port de Damiette et pris jusqu’au dernier.

 

Cette année aussi, arriva aussi la nouvelle que la contrée soumise à Taktay avait été soumise à la famine durant trois ans et qu’après cette catastrophe, un mal s’était propagé parmi les chevaux et les troupeaux de sorte qu’ils périrent tous. Les habitants n’ayant plus rien à manger vendirent leurs enfants et leurs proches à des marchands qui les emmenèrent en Égypte et dans d’autres pays.

 

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