CROISADES

De la vente d’armes aux croisés

 

En l’an 687 de l’Hégire (1288), Shoujay Ibn as-Sassari fut nommé inspecteur des bureaux d’administration à Damas mais Najib, plus connu sous le nom de Katib al-Baqjiri avec le Qadi Taqi ad-Din Nasrallah Ibn al-Fakhr ad-Din Joujari rapportèrent au sultan qu’il avait vendu aux croisés quantité de lances et autres armes, qui étaient entreposées dans les arsenaux du sultan. Shoujay ne nia pas ce fait et dit : « J’ai réalisé cette vente avec satisfaction et avantage car je leur ai vendu des lances et des armures qui étaient vieilles, dégradées et peu d’usage pour un prix bien plus élevé que leur valeur. Ainsi les croisés penseront que si nous leur vendons nos armes, c’est par mépris pour eux et leurs efforts et que nous ne sommes pas inquiets à leurs sujets. » Le sultan ne resta silencieux mais Najib lui répondit : « Que ta mère te perde, ce qui t’a échappé est plus important que tout ce que tu viens d’exposer. Ce prétexte est juste le produit de ton imagination et ne peut être accepté. Les croisés et nos autres ennemis n’envisagent certainement pas la vente des armes comme tu le supposes mais, ils concluront entre eux et entre leurs semblables, que le souverain de l’Égypte et de Syrie est réduit à l’infortune ce qui l’a poussé à vendre ses armes à ses ennemis. »

Le sultan ne pouvant supporter une telle idée se fâcha contre Shoujay et le destitua le jeudi 2 du mois de Rabi’ Awwal après avoir ordonné d’enquêter contre lui afin de l’obliger à payer une somme en or. Puis, il le fit torturer jusqu’à ce qu’il ait payé la totalité de l’amende. Ainsi, le sultan fut informé de toutes les injustices que Shoujay avait commises pour arracher de l’argent à un grand nombre de personnes. Il apprit de même que la prison de cet émir renfermait un grand nombre de malheureux détenus injustement depuis plusieurs années qui avaient été forcés de vendre leurs biens, pour payer les frais de la surveillance dont ils étaient les objets et que plusieurs d’entre eux avaient été réduits à la mendicité. Le sultan ordonna à l’émir Baha ad-Din al-Baqdi ad-Dawadar de s’informer sur ces infortunés et de lui faire un rapport. L’émir interrogea donc les prisonniers et recueillit de leurs bouches de nombreux détails sur l’état de misère et de détresse dans lequel il se trouvait réduits. Sur son rapport, le sultan renvoya la décision de l’affaire à l’émir Tourountay qui après examen, remit tous les détenus en liberté.

 

Le siège de Tripoli

 

Cette même année, Le gouverneur de Syrie informa le sultan que les croisés de Tripoli avaient rompu la trêve, capturé un grand nombre de marchands et d’autres personnes qu’ils avaient fait prisonniers. Après la conquête de la forteresse de Markab, les croisés avaient envoyé au sultan un présent et conclu la paix avec lui, sous la condition qu’ils ne garderaient pas un seul prisonnier, qu’ils n’inquiéteraient pas les marchands et n’arrêteraient pas les voyageurs. Le sultan après avoir faits ses préparatifs décida de marcher sur Tripoli.

 

Le jeudi 10 du mois de Mouharram de l’année 688 de l’Hégire (1289), le sultan Malik al-Mansour Sayf ad-Din Qalawoun quitta la citadelle et établit son camp en dehors du Caire et le 15 du même mois, après avoir laissé son fils al-Malik al-Ashraf al-Khalil comme son lieutenant sur la citadelle à qui il adjoint l’émir Baydarah comme aide et vizir, il se mit en route vers la Syrie. Avant son départ, il envoya dans toutes les provinces de Syrie des messages ordonnant aux troupes de se mettre en route pour attaquer Tripoli.

 

Le 13 du mois de Safar, le sultan entra à Damas qu’il quitta le 20 de ce même mois et marcha sur Tripoli qu’il assiégea dès son arrivée. La ville avait précédemment reçut quatre navires en renfort envoyés par le souverain de Chypre. Après avoir déployé ses machines de sièges, le sultan ordonna de marteler la place sans interruption, de procéder à des assauts réguliers et de saper la muraille si bien que la place fut emportée par la force des armes à la septième heure du jour, le mardi 4 du mois de Rabi’ Awwal après un siège de trente-quatre jours. Dix-neuf mangonneaux furent déployés contre les remparts et plus de mille-cinq-cents hommes dont des tailleurs de pierres et des artificiers travaillèrent constamment pour saper les murailles. Les habitants tentèrent de se retirer dans une île située en arrière de la ville mais les cavaliers et les fantassins musulmans passèrent à gué, tuèrent ou firent prisonniers les fuyards et leur enlevèrent tout ce qu’ils avaient avec eux. Les pages et les serviteurs se saisirent d’une multitude de croisés qui s’étaient jetés à la mer mais qui furent rejetés par les flots sur le rivage. Les prisonniers étaient en si grand nombre que mille-deux-cents furent enfermés dans l’arsenal du sultan.

Du côté musulman, les émirs ‘Izz ad-Din al-Ma’an, Rouqn ad-Din Mankou Timour al-Farighani et cinquante-cinq soldats de la Halqah trouvèrent la mort au cours du combat.

 

Sur les ordres du sultan, la ville fut rasée et les murs étaient si larges, que trois cavaliers pouvaient y passer de front, avec leurs chevaux. La ville de Joubayl fut laissée à son souverain moyennant un tribut et les villes de Beyrouth, Jabla et toutes les forteresses environnantes furent capturées. Le sultan retourna à Damas, au milieu du mois de Joumadah Awwal.

Les musulmans rebâtirent alors au voisinage de la rivière, une ville qui devint une place importante, et qui porte aujourd’hui le nom de Tarablous, l’actuelle Tripoli du Liban.

 

Cette année aussi des messagers du souverain de Sis se rendirent chez le sultan pour implorer sa clémence. Ce dernier leur demanda alors que les villes de Mar’ash et de Bahisna lui soient rendues et que le tribut auquel ils étaient soumis soit payé avant de considérer la question. Les messagers furent alors congédiés après avoir été revêtus de robes d’honneur.

 

La mort du roi de Nubie

 

Durant les derniers jours de Sha’ban, le Sultan envoya en Nubie qui s’était rebellée entre temps, l’émir ‘Izz ad-Din Aybak al-Afram ainsi que les émirs Kawjak al-Mansouri, Baktimour al-Joukandar, Aydamouri le gouverneur de Qous avec leurs armées respectives accompagnés des tribus du sud de l’Egypte, les lieutenants des gouverneurs et les tribus arabes des régions adjacentes totalisant l’armée à quarante-mille fantassins.

Le 8 du mois de Shawwal, Jourays et le roi de Nubie partirent avec les troupes qui emportèrent avec eux plus de cinq cents embarcations grandes et légères pour le transport des provisions, des armes et des bagages. Lorsqu’ils arrivèrent sur le territoire d’Assouan, le roi de Nubie mourut. L’émir ‘Izz ad-Din al-Afram envoya un message pour informer le sultan qui lui envoya un des fils de la sœur du roi Daoud, qui se trouvait alors au Caire, afin qu’il soit placé sur le trône. Ce dernier emprunta les chevaux de la poste et rejoignit rapidement l’armée dans la ville d’Assouan qui reprit aussitôt sa route. L’armée des Musulmans fut alors partagée en deux corps. Le premier composé de Turcs et d’Arabes et le corps principal de l’armée sous le commandement de l’émir ‘Izz ad-Din al-Afram et de Kanjak longea la rive occidentale tandis que le reste de l’armée sous le commandement des émirs Aydamouri et Baktimour, avança sur la rive orientale.

Jourays, le lieutenant du roi de Nubie accompagné des enfants de Kanz marchaient en avant pour rassurer les habitants du pays et faire préparer des provisions. Lorsque l’armée arrivait devant une ville, les vieillards et les nobles sortaient à sa rencontre, baisaient la terre devant l’émir et après avoir reçu des garanties de sécurité, retournaient chez eux et il fut fait ainsi dans la contrée qui s’étend depuis la ville de Daw jusqu’aux Iles Mika’il. Après, cette région, la population avait abandonné le pays selon les ordres du roi de Nubie et l’armée arriva enfin à Dounqoulah qu’elle trouva vide excepté un vieillard et une vieille femme qui informèrent les Musulmans que leur souverain s’était établi dans une île, située au milieu du Nil, à quinze journées de marche de Dounqoulah.

Le gouverneur de Qous partit aussitôt à sa poursuite mais aucune navigation ne put naviguer sur le fleuve du fait de son bas niveau.

 

Koubilaï Khan, le fils de Toulou, de Shinjiz Khan et l’empereur de la Chine mourut cette année après un très long règne et son fils Sharamoun lui succéda sur le trône.

 

 

Au mois de Mouharram de l’année 689 de l’Hégire (1290), l’émir Sayf ad-Din at-Tafwi et six cents cavaliers se rendirent dans la nouvelle ville de Tripoli afin de servir de garnison. Ce fut le premier corps d’armée qui s’y rendit depuis la prise de la ville.

 

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